‹ L'Égypte et la NubieChapitre 10 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée à Alexandrie. — Alexandrie ancienne et moderne.

— Société européenne. — Moniteur égyptien. - — Méhémed-Ali. — Arsenal. — Forçats. — Conseil supérieur.

— Ecole de marine. — Ecole de construction navale. — Conseil supérieur d’amirauté. — Forces navales. — Marins. — Grades de la marine. — Osman-Pacha. — Moutouch-Pacha. — Armée de terre. — Troupes irrégulières. — Administration du commerce. — Boghos-Bey.

— Importation et exportation de l’Egypte. — Tribunal de commerce. — Revenus de l’Egypte. — Départ d’Alexandrie. — Arrivée à Rosette.

Nous avions employé plusieurs mois à visiter les îles de l’Archipel grec , et nous attendions à Stancho ( Cos ) une occasion d’embarquement pour l’Egypte, lorsque, le 16 novembre 1829, un bâtiment fut signalé sur la côte voisine de l’Anadolie, dans le port de Boudroum. Le lendemain nous faisions voile pour Alexandrie, où nous comptions arriver après une naviga-

tion de huit ou dix jours , terme ordinaire de ce voyage ; mais nos calculs, dans lesquels nous avions négligé de faire la part des accidens, furent bien loin de se vérifier.

Ap rès avoir tenu la mer pendant plus d’une semaine, nous fûmes obligés par la tempête , de venir nous réfugier dans le port de Petesse, à deux lieues seulement de celui de Boudroum; poussés ensuite des cotes de la Crète sur celles de la Caramanie, forcés de chercher un asile, tantôt dans la rade de Marmarizza, tantôt dans le port de l’îlot de Karky, près de Rhodes, nous désespérions d'arriver jamais au terme de notre voyage, lorsqu enfin , le 24 janvier 1 83o, à la pointe du jour, favorisés par une légère brise de nord qui n’avait cessé de souffler toute la nuit , nous nous trouvâmes en vue de terre.

A mesure que nous avancions, nous voyions peu-à-peu s’élever au-dessus des flots la colonne de Pompée, les monticules des forts, le palais du Pacha, les mâts des navires, puis enfin la cote basse et sablonneuse de l’Egypte.

Les pdotes avaient aperçu nos signaux : bientôt leur canot fut amarré aux flancs de notre navire, dont ils dirigèrent la marche au milieu des nombreux récifs qui défendent l’entrée du port vieux. Nous 11’eussions été

LG Y PTJÏ KT N U CI K.

admis, il y a quelques années, que dans le port neuf, mouillage exposé à tous les vents et dont le fond est de mauvaise tenue. Le port vieux était exclusivement réservé aux bâtimens musulmans; et ce n’est qu’en i8i3 que Méhémed-Ali en a ouvert l’accès aux navires de toutes les nations.

Déjà les figures basanées, le costume inaccoutumé , le langage rude et guttural de nos pilotes nous avaient annoncé une population différente de celles que nous avions rencontrées jusqu’alors en Orient. Bientôt la bizarrerie des édifices qui entourent le port, l’aspect étrange de ce rivage de sable avec ses palmiers groupés çà et là , de cette ville isolée entre le désert et la mer, avec ses maisons blanches terminées en terrasses , avec les flèches de ses minarets se détachant sur un ciel du bleu le plus pur : tout nous annonça une nature nouvelle.

Nous ne pouvions détacher nos regards des mille embarcations qui sillonnaient la surface des flots , des groupes de figures arabes , turques, grecques , européennes, que nous voyions se presser sur les quais. Au spectacle de toute cette activité, si peu ordinaire en Turquie, nous nous croyions transportés dans un port d’Europe, au milieu d’un peuple heu-

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roux par son industrie et son commerce. L’illusion se dissipa en arrivant à terre.

Une frégate française , la Constance, commandée par M. de Kergi-ist, gardait alors à vue dans le port d'Alexandrie un vaisseau du Dey d’Alger. Après avoir épuisé toutes leurs ressources, les matelots algériens vendaient, pour subsister, les ferremens du navire ou cherchaient à gagner quelque argent avec les canots qu’ils employaient au service des bâtiinens marchands. Ce fut une de ces barques ennemies qui nous conduisit au rivage.

Nous n’avions pas encore touché terre , qu’une vingtaine de malheureux porteurs en haillons se disputaient nos bagages; des âniers plus misérables encore encombraient le quai de leurs montures qu’ils venaient nous offrir; des curieux, des mendians augmentaient la confusion , et rendaient pour ainsi dire le débarquement impossible. Survint alors le sergent du poste voisin , à demi couvert des lambeaux d’un uniforme rouge , qui , distribuant à droite et à gauche de grands coups de courbach (i), parvint à faire à peu près évacuer la place. Enfin nos malles, enlevées de vive force par les plus vigoureux champions,

(i) Fouet fait d’une seule lanière de peau d’hippopotame ou d’éléphant

partirent devant nous; et bientôt nous-mêmes montés sur des ânes, nous commençâmes à nous acheminer vers Tune des deux détestables auberges ouvertes aux voyageurs européens.

Des maisons de terre et de paille , des bazars étroits et infects où se presse une population misérable, des rues sales et tortueuses remplies de chiens efflanqués, obstruées par des chameaux chargés de bois ou portant de l’eau dans de grands sacs de cuir, tel fut l’aspect sous lequel se présenta d’abord à nous la cité fondée par Alexandre.

Des okels (r) de construction récente, quelques mosquées peu remarquables , l’arsenal et le palais du Pacha sont les seuls monumens qu’offre la moderne Alexandrie. Un château lourd et peu utile à la défense de la ville , a remplacé le phare admirable dû au génie de Sostrate (2) , et rien dans la ville actuelle n’indique même ia place d’un édifice antique.

Au reste , il ne faut pas cheicher dans

(x) On appelle okels à Alexandrie les édifices connus en Turquie sous le nom de khans. Ce sont ordinairement de vastes constructions à quatre faces élevées autour d’une cour carrée sur laquelle règne à chaque étage un rang de galeries.

(2) C’est près de ce château qu’a été établi , depuis quelques années, un lazaret qui a déjà plusieurs fois garanti l’Egypte de l’invasion do la peste.

l’Alexandrie de Méhémed-Ali la moindre trace, ni même remplacement de celle des Ptolémées, bâtie sur l’isthme qui joint file de Pharos au continent et qui sépare les deux ports. La capitale maritime de l’Égypte, dont la population s’élève à peine aujourd’hui à trente mille habitans, occupe un sol nouveau.

Un vaste espace fermé de murs récemment reconstruits que protège un large fossé, et qui est défendu par quelques forts établis sans ensemble, comme sans discernement , marque, hors des limites de la ville actuelle , la place qu’occupa celle des Khalifes. Cette dernière était elle-même construite sur une partie des ruines de la cité d’Alexandre , dont les débris s’étendent bien au delà.

Deux monumens , vainqueurs du temps , s’élèvent seuls au milieu des ruines de l’antique Alexandrie : c’est, d’une part, la colonne de Pompée, et de l’autre, l’un des obélisques de granit rose connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre , près duquel le second obélisque gît renversé dans la poussière.

A peu de distance des murs de la ville antique s’étend le lac Mariout , le Maréotis des anciens. Ce lac, aujourd’hui presque entièrement desséché, n’a pas de communication avec la mer.

ÉGYPTE ET JNUBIE. 'J

L’eau du Nil ramenée , lors de la crue, par le canal d’Alexandrie, était la seule qui l’alimentât. Depuis fort longtemps des digues construites de manière à empêcher l’eau du canal de se répandre dans le lac, l’avaient changé en campagnes couvertes d’une riche culture , lorsque, le i3 avril i Soi, les Anglais, voulant priver à la fois d’eau et de ressources de tout genre Alexandrie qu’ils assiégeaient, rompirent les digues du canal , et firent pénétrer l’eau salée du lac Mâdiè dans le bassin du lac Mariout. Une immense étendue de terrain et cent cinquante villages furent submergés par cette inondation. Un certain Djanib-Effendi parvint, avec de grandes dépenses et au moyen de maçonneries fondées sur pilotis, à rétablir la digue du canal, et le lac Mariout commença à se dessécher de nouveau (i).

Dans les rochers qui servent de base à l'étroite langue de terre comprise entre le lac et la mer, sont creusées les fameuses catacombes. Quelques tombeaux souterrains, en partie

(i) En 1807, Elfi - Bey priva aussi d’eau !a ville d’Alexandrie, en coupant les digues près de Daman hour.

Dioclétien, avant Elti-Bey et les Anglais, s’était servi du même moyen pour réduire Alexandrie, que la nécessité de tirer du Nil son approvisionnement d’eau mettra toujours hors d’état de tenir contre une armée maîtresse de la campagne

habités par de pauvres fellahs , et où l'on arrive avec peine en se glissant à plat ventre, voilà tout ce qui reste de cette nécropole, pieux et dernier asile que l’Égypte consacrait toujours aux dépouilles mortelles de ses enfans. Près de là, des excavations taillées dans un roc presque dévoré par la mer , et pompeusement décorées du nom de bains de Cléopâtre , rappellent le souvenir de cette reine fameuse en qui s’éteignit la race des Ptolémées.

Des constructions modernes isolées, des jardins , des tombeaux arabes, occupent une partie de l’enceinte de la ville sarrasine. Le premier édifice musulman qui succéda dans ces lieux aux édifices antiques, fut une mosquée consacrée à la Miséricorde. Elle avait été fondée par Amrou, sur le lieu meme où ce général ordonna de cesser le carnage, lorsque, sous le khalifat d’Osman, il détruisit Alexandrie à la suite du soulèvement des Grecs, dirigé par l’eunuque Manuel. Monument de clémence élevé sur les débris accumulés par la barbarie de ses fondateurs, la mosquée de la Miséricorde a disparu; et c’est vainement qu’on chercherait aujourd’hui ses traces sur ce sol bouleversé et couvert de ruines de toutes les époques.

On aperçoit cà et là une colonne de granit,

un riche chapiteau , des vestiges de toute sorte renversés ou enfouis, et de place en place l’ouverture de vastes citernes , seuls restes encore utiles d’une antique magnificence.

Quelques centaines de huttes en terre, basses et obscures, construites ou plutôt cachées parmi d’énormes amas de décombres, donnent asile à une population dont la misère nous semblait dépasser les limites du possible , peu accoutumés que nous étions encore au spectacle de la nouvelle civilisation égyptienne. Pères, mères, enfans , sont entassés dans ces bouges infects, pêle-mêle avec des chiens, des vaches, des chèvres, qui portent euxmêmes l’empreinte de la misère des infortunés auxquels ils sont attachés. Nous avions peine à reconnaître nos semblables dans ces hommes minés par le besoin et flétris par la servitude ; dans ces enfans demi-nus , hâves, rachitiques, Je ventre enflé , les yeux et la bouche dévorés par une multitude de mouches qu’ils n’ont ni la force ni la volonté de chasser; dans ces femmes, dont une longue robe bleue en lambeaux cache à peine les formes amaigries , et dont la figure couverte d’un voile noir rappelle l’image lugubre de nos confréries de pénitens.

Rien ne peut donner une idée de la misère à laquelle sont réduites les races indigènes;

car, en Egypte, malheur à tout ce qui est égyptien; pour les Turcs, pour les Européens, liberté, privilège, licence; pour les Arabes et les noirs, anéantissement absolu de tous droits; aux uns la puissance, aux autres l’abjection.

Etrange pays, que cette terre sur laquelle la nature et les hommes semblent avoir à l’envi travaillé à réunir les contrastes les plus frappans! A côté de la végétation la plus puissante et la plus variée, le désert africain avec sa morne stérilité; auprès des monumens qui ont bravé les siècles, des palais de la veille qui tombent en ruines; au milieu de Pabondance, sur le sol le plus fertile du monde, des fellahs mourant de faim et couverts de haillons; une population tout entière courbée sans résistance sous le joug le plus dur, et s’épuisant pour satisfaire au luxe d’une poignée d’étrangers qui l’oppriment.

Nous venons de parler des privilèges des Européens : en Egypte , comme dans tout le reste de l’Empire ottoman, ils ne sont régis que par leurs propres lois, et n’ont à redouter aucune vexation de la part de l’autorité locale. La police ne peut faire chez eux de visites domiciliaires, et leurs maisons sont de véritables asiles où il ne lui est pas permis de pénétrer.

Chaque puissance entretient à Alexandrie

des consuls chargés de maintenir ces privilèges et de les défendre si les agens de l’autorité turque venaient à les oublier ou à les méconnaître. Ainsi, sans se mêler aux populations indigènes, sans plier avec elles sous le niveau du despotisme, chaque Européen conserve sur cette terre étrangère sa nationalité, ses lois et sa physionomie particulière.

L’Europe civilisée pourrait retrouver parmi les Francs établis en Égypte ses usages, ses modes, ses fêtes; souvent en effet la société franque d’Alexandrie se réunit dans des bals brillans, où les costumes plus riches que gracieux des dames du pays forment le plus piquant contraste avec la mise élégante et simple des Européennes. Du reste, il n’existe, dans le Levant, aucune échelle où il règne parmi les Francs autant de cette heureuse harmonie qui rappelle si bien les habitudes de la terre natale , et diminue les ennuis de l’exil.

Si nos modes, nos fêtes ont commencé à se naturaliser sur la terre des Pharaons, notre littérature et nos sciences n’y ont encore jeté que de bien faibles racines , et il ne se trouve peut-être pas aujourd’hui une seule bibliothèque dans cette Alexandrie, où six mois furent nécessaires pour que les fours et les bains

publics anéantissent celle que les siècles y avaient rassemblée.

La seule création littéraire qui mérite d’être signalée est celle d’un journal français , le Moniteur' égyptien fondé, après la campagne de Syrie, pour balancer l’influence du Moniteur ottoman que le sultan venait d’établir à Constantinople; mais le vice-roi se trouve embarrassé aujourd’hui de l’arme qu’il s’est mise entre les mains, et le peu d’intérêt qu’il témoigne pour cette feuille ne semble pas lui promettre une longue existence.

La protection que les Grecs ont trouvée auprès de Méhémed-Ali, en a, dans ces dernières années, attiré en Égypte un assez grand nombre, sûrs qu’ils étaient d’échapper ainsi aux persécutions que, depuis la révolution de 1821, ils devaient redouter dans tout le reste de l’empire ottoman.

Des Nubiens, des Nègres esclaves pour la plupart, quelques Juifs et quelques Arméniens, forment avec les Arabes, les Turcs , les Coptes, les Francs et les Grecs, la population d’Alexandrie, et complètent le tableau de ces races différentes de religion, de mœurs, de costumes et de langage, qui, réunies par le lien du commerce ou comprimées par la force , habitent la même cité.

Rien que le Caire soit le centre du gouvernement et la véritable capitale de l’Égypte, Alexandrie est , au moins pendant huit mois de chaque année, la résidence du vice-roi. La marine et le commerce, ces deux grands leviers de sa puissance, concentrés à Alexandrie, exigent de sa part la surveillance la plus active et la plus assidue. Les affaires administratives , dont le Caire est le siège , peuvent souffrir quelque retard avec moins de dommage ; d’ailleurs le Pacha peut y pourvoir plusieurs fois chaque jour, au moyen de la ligne télégraphique établie entre ces deux villes.

Mélange du despotisme de l’Orient et de l’ordre minutieux de l’Europe , le système adopté par Méhémed-Ali , en compliquant à l’infini les ressorts si simples des gouvernemens orientaux , n’en a pas moins continué à faire retomber exclusivement tout le poids des affaires sur le chef de l’État. On ne saurait dire par quelle sorte de ressource extraordinaire le vice-roi trouve le temps nécessaire pour veiller à tout, pour recevoir chaque jour des communications sans nombre, et faire connaître ses ordres sur chaque point principal. Conservant dans un âge avancé tout le feu et toute l’activité de la jeunesse, on le voit, dès la pointe du jour, sortir de son harem , parcourir

le port, inspecter sa flotte, puis de là se rendre à l’arsenal, où il expédie les affaires et donne audience aux consuls, aux négocians européens , et aux principaux agens de i’administ ration.

Méhémed-Ali remplit ce rôle accablant avec une facilité inconnue en Europe; mais il n’en est pas moins vrai qu’avec un tel système, rien de durable ne peut être fondé. Tout l’édifice du gouvernement repose sur la tête d’un seul homme, et doit s’écrouler le jour où la mort viendra glacer la main puissante qui a su donner à tout l’impulsion et la vie.

L’arsenal est la résidence favorite du vice-roi; c’est du reste de toutes ses créations, celle dans laquelle il a développé au plus haut degré sa force prodigieuse de persévérance et de volonté, certain qu’il était d’y puiser ensuite le principal élément de sa puissance.

Il est impossible de parler de l’arsenal d’Alexandrie, sans prononcer le nom d’un Français, M. de Cérisy , l’homme le plus honorable et le plus distingué qu’ait rencontré Méhémed-Ali depuis qu’il a commencé à s’attacher des Européens. Il sera facile de concevoir de quel immense avantage a été pour lui le choix de M. de Cérisy, quand on saura de quelles difficultés de tout genre a dû triompher cet habile ingé-

nieur pour parvenir à fonder un arsenal.

Le seul lieu dont il fût possible de disposer pour cet établissement, était un terrain marécageux, couvert , sur plusieurs points, d’eaux stagnantes. Tout en posant la quille d’un vaisseau, M. de Cérisy se voyait obligé d’affermir le sol qui devait porter le chantier ; et à mesure qu’il arrachait quelques toises à la mer, il s’en servait poury placer le prolongement de la construction commencée. A coté des premiers navires s’élevaient , comme par enchantement, les ateliers et les magasins indispensables à leur achèvement (i). Il fallait tout faire à la fois : remplir les magasins , établir un ordre régulier, créer une administration , former des ouvriers de tout genre, improviser des forgerons, des charpentiers, des armuriers, des menuisiers , des ciseleurs. Soutenu par l’énergique volonté du vice- roi, M. de Cérisy a pourvu à tout; et l’arsenal d’Alexandrie pourrait aujourd’hui soutenir la comparaison avec la plupart des arsenaux militaires d’Europe. Quelques-unes de ses parties, la corderie no-

(i) Ces ateliers sont au nombre de vingt-trois. Près de quatre mille ouvriers arabes y sont employés sons la direetion de maîtres français venus de Toulon. On peut évaluer à 6,000,000 piastres, soit environ 2,000,000 francs la dépense annuelle de l’arsenal, pour la solde de ces ouvriers et de leurs chefs.

tGYPTli ET NUBIE.

tarnment , seraient partout citées comme des modèles.

Outre les ouvriers soldés employés aux constructions navales , plus de deux mille forçats sont chaque jour chargés des travaux les plus rudes de l’arsenal. On remarque parmi eux un grand nombre de malheureux condamnés au bagne pour s’être volontairement mutilés afin d’échapper au service militaire; quelques-uns des élèves envoyés en Europe partagent leur sort, pour n’avoir pas profité des dépenses faites par le vice-roi pour leur éducation.

Les bois de construction de la marine proviennent en majeure partie des côtes de l’Asie- Mineure ou de Trieste. L’artillerie et les munitions sont fournies par la France et l’Angleterre. La surveillance générale des services est confiée à un conseil supérieur i machouera-guéhadié) , présidé par l’inspecteur-général de l’arsenal, et composé de dix-neuf Turcs qui sont en outre appelés à décider la quantité de fournitures qu’il convient de faire venir d’Europe, à en surveiller la réception , et à rejeter celles qui sont reconnues impropres au service. Malheureusement la mauvaise composition de ce conseil, où ne figurent que des effendis entièrement étrangers aux questions qui s’y traitent , empêche que le gouvernement retire de grands

avantages de cette institution bien entendue dans son principe.

Une école de marine et une école de construction navale ont été fondées à l’arsenal, mais elles n’ont jusqu’à présent donné que des résultats sans importance. Une faveur exclusive y est accordée aux Turcs, presque tous orgueilleux et indolens , au détriment des Arabes, remarquables au contraire par leur zèle et leur intelligence; on semble s’étudier à abreuver ceux-ci de dégoûts; et c’est là le principal et peut-être Tunique obstacle aux bienfaits de cette création.

Pour ajouter à l’influence des Européens sur sa marine, influence dont il a su comprendre tout l’avantage, et pour éviter en même temps autant que possible de heurter de front le préjugé religieux qui s’oppose à ce qu’un Franc se trouve placé à la tête d’un service public , Mçhémed-Ali vient de créer un conseil supérieur d’amirauté, composé de l’amiral, d’un contreamiral turc et de MM. de Cérisy -Bey et Besson-Ztey ( i). Ce conseil propose les réformes

(i) Les Turcs ne connaissent que la hiérarchie militaire; aussi le vice-roi , s’il veut accorder quelque récompense à des Européens attachés à son service, leur donne des grades et des titres militaires. C’est ainsi que M. de Cérisy , M. Besson, le docteur Clôt, le colonel Seguerra et quelques autres ont ob-

et les améliorations qu’il croit nécessaires, et il est bien rare que le vice-roi refuse de les approuver.

C’est principalement de sa flotte que le Pacha attendait ses succès contre les Turcs; aussi dès le principe, il porta toute son activité sur la marine. Elle compte aujourd’hui (mai 1 835 ) :

A flot :

vaisseau de

i 3o canons.

ioo —

frégates de

corvettes de

bricks de

20 canons.

bateaux à vapeur, construits en An,

terre.

transports.

En construction :

vaisseaux de

ioo canons.

corvette de charge de 6oo tonneaux

cutter.

tenu le titre de Bey, quoiqu’ils ;> aient jamais servi dans l'année égyptienne.

Quand on considère que la marine égyptienne a fait des pertes énormes à Navarin ; que l’Égypte n’offre qu’un faible développement de côtes et n’a qu’un seul port militaire, celui d’Alexandrie; que ce port est ceint par une ligne de récifs que les vaisseaux ne peuvent franchir sans allèges, on demeure confondu en présence d’une force navale aussi puissante.

On peut évaluer à douze mille le nombre des marins embarqués à bord de la flotte, dont plusieurs bâtimens sont toujours occupés à louvoyer hors du port, pour exercer les équipages. Dès que les hommes destinés à la marine sont arrivés à Alexandrie, on leur grave une ancre sur le dos de la main, afin de pouvoir les reconnaître en cas de désertion, puis on les embarque pour les former aux manoeuvres des voiles et de l’artillerie, dont ils s’acquittent en peu de temps avec beaucoup d’adresse et de précision.

Le grade le plus élevé est celui de Capitan- Pacha , amiral; cet officier a deux lieutenans: le vice-amiral et le contre-amiral. Au-dessous de ces deux grades sont ceux de Bin-bachi , capitaine de vaisseau ; de Sagh-col-agassi, capitaine de frégate, et de Sol-col-agassi , capitaine de corvette. La classe des lieutenans (Yuz-bachi)

et des maîtres d’équipages ( Ejfendi ) est très nombreuse. Les grades se distinguent par une décoration plus ou moins riche, qui représente une ancre et que l’on porte à gauche sur la poitrine.

Osman-JNoureddin-Pacha , favori du viceroi, était, depuis la mort d’Ismaïl -Gibraltar , amiral de la flotte égyptienne. La désertion de cet officier (i), qui jouissait en Égypte d’une grande réputation de capacité , avait fait craindre un moment que le service ne souffrît de son absence; mais les réformes auxquelles cet événement a donné lieu , ont au contraire amené des améliorations signalées; et on peut dire que jamais la marine égyptienne n’a été organisée d’une manière aussi satisfaisante que depuis cette époque.

Ap rès la désertion d’Osman-Noureddin- Pacha , Moutouch-Pacha , fils d’un bey des

(i) Osman-Pacha déserta vers la fin de i833, pendant une expédition en Candie. De sanglantes exécutions, dont il avait été forcé d’être l’instrument, furent le motif ou du moins le prétexte de sa désertion. Il quitta la flotte avec un brick qui le conduisit à Métélin,et qu’il renvoya ensuite au vice-roi avec une lettre pour expliquer sa conduite.

La Porte accueillit le fugitif avec distinction, et il venait d être nommé auposte imporlantde Barout^khanè-émini (intendant général de la poudrière), lorsqu’il mourut de la peste à Constantinople, après quelques mois de séjour.

Mamlouks tué lors du massacre de cette milice, a été placé à la tête des forces navales de l'Égypte.

Qu’on se figure un homme d’une soixantaine d’années, d’un embonpoint excessif, avec une tète énorme, des yeux petits et sans expression, un teint olivâtre, une longue barbe blanche et une physionomie d’une imperturbable gravité, et l’on aura le portrait du nouvel amiral égyptien. Depuis son enfance, il a servi dans la marine, si l’on peut toutefois donner ce nom aux bâtimens ou plutôt aux misérables bateaux qui ont longtemps composé toute celle du pays. Du reste, homme doux, paisible, et étranger aux tracasseries suscitées aux officiers européens , Moutouch-Pacha a le bon esprit d’accepter les conseils de l’homme distingué qui lui a été adjoint comme vice-amiral , M. Besson, officier de la marine française, dont les talens et les efforts ont, après ceux deM. de Cérisy, élevé la marine égyptienne au point incroyable de développement qu’elle a atteint aujourd’hui.

Afin de présenter d’un seul coup-d’oeil l’exposé des forces militaires de l’Égypte , nous placerons ici , après le tableau de la marine , celui de l’armée de terre, dont l’organisation ,

poussée avec la même vigueur, offre des résultats presque aussi étonnans.

Les troupes régulières se composent de : i[\ régimens d’infanterie de ligne à 4 bataillons de 800 hommes, 3, 200 hommes par régiment, 70,400

1 régimens d’infanterie de la garde, 6,4oo

1 régiment d’infanterie qui se forme

en Syrie, 3, 200

i3 régimens de cavalerie à 6 escadrons de i4o hommes, 84« hommes par régiment, 10,920

1 régiment de cavalerie de la garde, 84o

1 régiment de cavalerie qui se forme

en Syrie , 840

2 régimens d’artillerie à pied , . . 3, 000

2 régimens d’artillerie à cheval , . . 3, 000

3 bataillons de vétérans , .... 2,400

Total, 101,000

Ce tableau présente un effectif de 101,000 hommes, en admettant que les cadres soient remplis, ce que la mauvaise tenue des contrôles empêche de vérifier; mais la difficulté des recrutemens , la rareté d’hommes qui se fait sentir chaque jour davantage, et la facilité avec

laquelle les colonels , d’accord avec leurs officiers comptables, peuvent porter plus d’hommes qu’ils n’en ont sous les drapeaux, autorisent à croire que, l’un dans l’autre, chaque bataillon ne s’élève pas au-dessus d’un effectif de 600 hommes.

Il est à remarquer en outre que les régimens de la Mecque et du Kordofal, séparés de l’Egypte par de vastes déserts et exposés à des pertes continuelles, soit par leurs combats contre les Wehabites et les Nègres, soit par l’insalubrité du climat, peuvent difficilement être considérés comme au complet, bien qu’ils aient été plusieurs fois renouvelés, et qu’ils soient, à cette heure, composés en majeure partie de noirs.

Le calcul le plus probable doit donc porter l’infanterie et la cavalerie régulière à 69,000 hommes, encore faudrait-il déduire de ce chiffre les nombreux malades dont, les hôpitaux militaires regorgent sans cesse.

Outre l’armée disciplinée, Méhémed-Ali entretient à son service des troupes irrégulières d’infanterie et de cavalerie, composées d’ Albanais et de Candiotes. Il a de pins abandonné à plusieurs tribus de Bédouins, des terres voisines du Nil, pour lesquelles ils ne paient aucune redevance, sous la condition imposée à chaque cheikh de fournir, à la première réquisition, un

‘ll\ EGYPTE ET NUBIE.

nombre déterminé d’hommes montés et équipés auxquels une somme mensuelle est allouée dès ce moment.

L’expérience de la dernière guerre a prouvé que ces troupes auxiliaires ne peuvent être utilement employées qu’à éclairer la marche de l’armée, ou à poursuivre un ennemi vaincu. A Konièli, au moment où le combat venait de s’engager , deux corps de Bédouins effrayés par le canonnade, se sauvèrent à trois jours du champ de bataille, répandant partout la nouvelle qu’Ibrahim-Pacha venait d’ètre tué, et l’armée taillée en pièces.

On peut évaluer le chiffre de ces troupes irrégulières, dernier élément des forces égyptiennes , de la manière suivante :

Infanterie 3,5oo hommes.

Cavalerie 7,600 »

Bédouins auxiliaires. . . 12,000 »

Total. . . 19,800 »

Alexandrie étant la seule place maritime de l’Egypte* c’est là qu’011 transporte nécessairement la presque totalité des denrées que le vice-roi livre au commerce. Une administration supérieure veille à l’exécution des marchés passés avec les négoeians européens.

La direction de cette administration, la plus importante peut-être de toutes, dans un pays où le souverain s’est réservé le monopole commercial , est confiée à Boghos-Bey , ministre du commerce et des relations extérieures.

Parmi les hommes attachés à la fortune de Méhémed-Ali, il en est peu qui lui aient rendu d’ausssi utiles et d’aussi importans services que Boghos-Bey. Boghos-Youçouf, Arménien né à Smyrne , essaya sans succès, dans sa jeunesse , plusieurs genres de commerce; venu en Egypte à l’époque de l’invasion française, il s’attacha au Pacha en qualité d’interprète, et se fit remarquer, dans ce poste difficile, par ses talens et son assiduité. La souplesse de son caractère ne l’empècha pas d’encourir la disgrâce de son maître, qui avait, assure-t-on, donné l’ordre de le faire jeter dans le Nil. I/intervention de M. de Rosetti , consul-général de Toscane , alors très influent auprès du pacha, sauva la vie de Boghos, qui reprit bientôt ses fonctions d’interprète ; et son crédit n’a fait que s’accroître depuis cette époque.

Personne ne connaît mieux que Boghos l’art de prolonger les affaires qu’il a intérêt à ne pas terminer. Habile à ne mécontenter personne, à ne point contredire, à ne point accorder, sans pourtant refuser jamais, ses

manières sont toujours affables, son accueil gracieux, sa politesse recherchée. Possédant plus d’esprit naturel que de connaissances acquises, plus d’habitude des affaires que de grandes vues administratives, plus de finesse que de véritable talent; mais travailleur infatigable, doué d’un jugement sain, et entièrement dévoué au vice-roi auquel il doit sa fortune, on 11e peut nier qu’en bien des circonstances, 1! ne lui ait été d’un grand secours. Boghos- Youçouf-Bey est aujourd’hui premier ministre de Méhémed-Ali, sur l’esprit duquel il exerce un très grand ascendant : nous ajouterons qu’il est à regretter que la crainte de s’aliéner l’esprit de son maître en s’opposant à ses idées favorites , l’ait plus d’une fois empêché de lui donner des conseils plus énergiques et plus consciencieux.

Tous les produits que le gouvernement égyptien livre au commerce, sont payés comptant ou à terme, à l’exception des cotons pour lesquels les négocians européens sont forcés de contracter à l’avance, et dont ils anticipent les fonds. Ces cotons sont déposés, à mesure qu’ils arrivent des lieux de production , dans un magasin général ( Chouna ) (1), où on

(r) Les dépenses que le vice-roi doil faire pour réunir les

les livre à chaque intéressé, au prorata de la quantité qui lui est due. Quelques négocians favorisés par le Pacha, font une partie de leurs paiemens en marchandises d’Europe, comme armes et munitions de guerre, sur lesquelles ils réalisent d’énormes bénéfices, et que le commerce libre donnerait au gouvernement à des prix bien inférieurs.

On peut évaluer, année commune, l’importation de Egypte à cinquante-deux millions de francs, et son exportation à cinquante millions.

Le vice-roi a créé , depuis quelques années , un tribunal de commerce, composé de deux Européens et de sept indigènes, pour prononcer sur les différends qui s’élèvent, soit entreles marchands du pays, soit entre ceux-ci et les négocians européens. Malheureusement les avantages de cette institution, d’ailleurs bien entendue, sont détruits par l’obligation imposée aux juges, de soumettre leurs décisions au conseil supérieur dont nous avons déjà parlé, ou au vice-roi, qui plus d’une fois

cotons, indigos, comestibles, etc., etc., sont couvertes et audelà par les bénéfices de quarante pour cent, qui résultent delà manière dont les agens du gouvernement pèsent et mesurent ces divers produits, lorsqu’ils leur sonl livrés par le cultivateur.

les casse quand ses intérêts se trouvent compromis.

Dans un pays où l'administration est aussi peu régulière qu’en Egypte, on conçoit combien il est difficile d’évaluer, même approximativement , les recettes et les dépenses. On peut cependant, sans exagération, porter le revenu de Méhémed-Ali à cent millions de francs pour l’Egypte et l’Arabie. Mais cette somme se trouve plus qu’absorbée par les dépenses nécessaires au développement des forces de terre et de mer dont nous venons de présenter le tableau , et qui sembleraient appartenir à une puissance du premier rang. Il n’est guère probable que de plusieurs années la Syrie donne des revenus importans. Les soulèvemens partiels qui éclatent, presque à chaque instant, dans ce pays peuplé de tribus belliqueuses , et coupé de montagnes où les habitans trouvent un asile contre la tyrannie , obligent à des expéditions toujours onéreuses , et nécessitent l’entretien d’une armée d’occupation considérable.

Un vaisseau de cent-vingt canons , construit à Alexandrie , devait être lancé dans la quinzaine. Et cet événement, car c’en était un pour l’Égypte, que de voir, pour la première fois, mettre à la mer un navire de cette force,

devait donner lieu à des réjouissances publiques , destinées à en rehausser l’éclat et à en consacrer le souvenir. Pressés par la saison déjà avancée qui menaçait de nous faire rencontrer en Nubie les plus fortes chaleurs, nous nous décidâmes à partir avant la fête; et le 5 février nous quittâmes Alexandrie.

Une compagnie de marchands grecs et arméniens se réunit à nous; et vers le soir, notre netite caravane montée sur des ânes se mit

en route pour Rosette. Les ânes sont en Egypte la monture la plus habituelle. Ils acquièrent dans ce pays une vigueur et une agilité inconnues dans nos climats, et font souvent, avec une célérité incroyable, les marches les plus pénibles. En peu de temps nous eûmes dépassé les dernières traces de la ville antique , et le faubourg de Nicopolis , célèbre par la victoire d'Auguste sur Antoine; nos montures cheminaient avec agilité , malgré le sable dont est formée la langue de terre qui s’étend entre la mer et le lac Mâdiè. Nous marchions vers Aboukir; bientôt, du champ de bataille illustré par nos soldats, nous pûmes découvrir sa rade trop fameuse, qui forme un large demi-cercle ouvert aux vents et à la houle. Il n’existe maintenant à Aboukir qu’un château mal défendu, où quelques hauts personnages venaient

d’ëtre enfermés par ordre du vice-roi pour cause de malversations.

Après avoir suivi quelque temps encore le bord de la mer, nous arrivâmes au petit bras qui lui donne communication avec le lac et que l’on est forcé de passer en bateau. La nuit était venue; une rosée très froide tombait en abondance, et nos vêtemens étaient imprégnés d’humidité. Nous allumâmes des feux pendant le temps nécessaire pour le trajet des effets qui, grâce à quelque bakhchich (étrennes), fut opéré assez promptement ; et bientôt nous pûmes nous remettre en route, toujours en longeant l’étroite langue de terre qui s’étend entre les lacs et la mer. Des myriades de gros crabes sillonnaient le chemin, et effrayaient nos ânes que nous avions de la peine à retenir. Vers le lever du soleil nous atteignîmes une longue plaine de sable dans laquelle s’élèvent, de loin en loin, des tours destinées à jalonner la route et à abriter les voyageurs : nous arrivâmes enfin à Rosette ( Rachid ) après dixhuit heures de la marche la plus pénible.

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