MARCHANDS DE
européens de commercer avec les Égyptiens, et menacèrent de peines terrestres et de la vengeance céleste ceux qui transg
ssaient leurs ordonnances. Mais le gain assuré en ce monde parut plus attrayant aux négociants chrétiens que les foudres de
"Église ne leur semblèrent redoutables. Les bénéfices considérables qu'ils réalisaient aisément à ce trafic leur mettaient entre les mains le moyen d'acheter des permissions et des dispenses : cette considération allégea d'autant les scrupules qu'ils auraient pu avoir à échanger avec les infidèles de l'argent et des marchandises.
La part de ce commerce énorme qui coulait dans les coffres du sultan de l'Égypte était la part du lion. Les prix courants, qu’un des compagnons de Vasco de Gama a insérés dans la relation de son voyage, nous apprennent que les épices de l'Inde coûtaient cinq fois plus au Caire qu'à
jalcutta, et cela en conséquence des droits énormes dont l'Égypte les avait frappées. C’est là que les sultans mamelouks trouvaient une grande partie de ces trésors que prodiguaient même les
plus économes d’entre eux. Bours-bey, ses prédécesseurs, ses successeurs, passaient pour les princes les plus riches de la terre, et de fait, les sommes dépensées de leur temps en objets de luxe dépassent toute mesure. L'achat des nouveaux mamelouks et des nouveaux pages, des chevaux de race et des animaux pouvant servir de monture, coûtait chaque année des millions.
J'ai déjà montré quelles sommes énormes dévorait l'amour des souverains pour la bâtiss
e; ce qui absorbait le plus d'argent, c'était encore la cour éclatante dont ils s’entouraient, leurs harems remplis à l’excès d’épouses et d’eunuques, d'esclaves circassiennes, grecques, abyssiniennes, dont beaucoup valaient une fortune, de chanteuses et de danseuses. La valetaille elle-même allait en habits de soie, et se prélassait en parures d’or. Les épouses et les esclaves favorites du sultan exigeaient des perles et des pierres précieuses, non seulement pour leur personne, mais pour leur mobilier et pour les litières dans lesquelles, escortées d’eunuques et de mamelouks, elles accompagnaient le maître à ses maisons de campagne.
L'Orient est le pays des cadeaux :il ne s’écoulait pas un jour sans que des objets de valeur, or, esclaves, chevaux, joyaux, vêtements d’honneur, ne passassent de la main du souverain dans celles des sujets. Sans doute la terre, cette terre la plus fertile du monde, fournissait beaucoup
de ressource
s; à force d'écraser paysans et citadins sous le poids des taxes, d'imposer aux non musulmans des droits de rachat et des contributions, on garnissait les caisses vides et on les garnissait encore. Cependant toutes ces sources d’or auraient fini par tarir, et par se montrer insuffisantes à combler les déficits énormes que produisait le gaspillage, si le commerce n'avait rempli et rempli jusqu’au bord les coffres mis à sec.
Bours-bey réduisit d’une manière sensible l’or qui s’échappait de cette corne d’abondance, en interdisant aux particuliers le commerce des épices, en achetant, sur son estimation personnelle, toutes les marchandises venant de l'Inde. Il les fit revendre par ses gens, à des prix tellement insensés, que les maisons franques n’en prirent que ce qui leur était absolument nécessaire : les Vénitiens envoyèrent même une flotte à Alexandrie, et le menacèrent de rompre tout rapport
avec ses États. Cette démonstration le décida à afficher des prétentions moins extravagantes ; mais il garda le monopole du poivre et du sucre, et réserva pour ses employés le droit de vendre en Égypte la première de ces épices; bien mieux, il confisqua toutes les provisions qu'en avaient les marchands, et les dédommagea d’une façon si insuffisante qu'ils subirent des pertes fort lourdes. Bours-bey s’attribua de même la vente de beaucoup d’autres denrées; il souleva par là un mécontentement général qui se traduisit, chez ses sujets par des révoltes, chez les Vénitiens, les princes d'Aragon et de Castille, par la prise de beaucoup de navires égyptiens. Le dommage Écvrre, IE 82
que son avidité sans bornes causa aux pays qu'il gouvernait fut immense; car si nous en cons Makrîi, qui a peint son caractère des couleurs les plus noires, elle dépeupla et appauvrit l'Égypte et la Syrie.
Après sa mort, dans le court intervalle de trente ans, huit sultans circassiens se succédèrent, qui permirent aux Turcs de prendre Constantinople en 1453. Après le renversement du der-
nier d’entre eux, Timourboga, le mamelouk Kaït-bey, que Bours-bey avait acheté cinquante dinars, réussit à s'emparer du trône et à l’occuper vingt-neuf années durant. Dans sa jeunesse, ce parvenu s'était distingué par l’habileté avec laquelle il jetait la lance, et avait dressé les maîtres d'armes qui, au départ de la caravane de la Mecque, alors comme aujourd’hui, déplo aient toute leur science. Sultan, il eut mainte occasion de marquer sa bravoure, se montra homme d'État accompli, infatigable et habile dans tout ce qui touche au gouvernement, mais violent et avare
MAISON DE CAMPAG