LE KARAFÉH DU CAIRE
Écyrre, L 92
sont transmises aux habitants musulmans de la vallée du Nil, c’est là ou nulle part qu'on
doit en trouver la trace. J’ai déjà indiqué l’existence de semblables survivances, à propos de la fête célébrée à Tantah pour le saint Ahmed el-Bedaouï, et plus tard à propos de la crue du Nil : au Caire même, ce qui est un fait unique dans tout l'Orient musulman, la présence, derrière les habitations des vivants, d’une ville des morts et du repos éternel, formée de tombes et de mausolées innombrables, rappelle d'anciennes idées égyptiennes. En parcourant la nécropole de
Memphis, nous avons montré que, sous les Pharaons, les nécropoles étaient placées à l’ouest des
endroits habités, pour des raisons tirées de la religion et de la mythologie : ce peut donc être par rencontre fortuite que la nécropole du Caire musulman forme une longue ligne de tombeaux, groupés comme en villages, tendue à l’est, tout à l’arrière-plan de la ville, et empiétant sur les dernières pentes du Mokattam. C’est là, à droite et à gauche de la citadelle, que s'élèvent ces splendides coupoles, dont nous avons fait connaître les plus belles au lecteur, en racontant la vie du fondateur; au pied des mausolées des grands, s’allongent des rangées innombrables de tombeaux, consistant en une simple pierre ou en un koubbéh, crépi à blanc. Dans le dialecte arabe parlé par les Égyptiens, un cimetière s’appelle karaféh; mais ce nom n’appartenait, à l’origine, qu'aux parties qui s'étendent au pied des tombeaux des califes et des mamelouks. Ce karaféh est, depuis plusieurs siècles, le cimetière des musulmans cairotes; c’est aussi l’un des pèlerinages favoris des indigènes dévots et des étrangers qui viennent au Caire visiter les tombeaux des saints et des hommes pieux, et prier devant eux avec ferveur. Le peuple va au karaféh, souvent le vendredi avant le coucher du soleil, régulièrement à de certaines fêtes, entre autres à celle d'AÆl-Id. On voit alors les hommes, les femmes et les enfants couvrir en grand nombre les rues qui mènent aux cimetières. Une vie bruyante et animée se meut et s’agite dans la ville des morts, si tranquille d'ordinaire et si déserte; on dépose des rameaux de palmiers sur les fosses, on distribue aux pauvres des dattes, du pain, des aumônes, on invoque, en prières de longue haleine, les mânes des saints les plus éminents. Sommes-nous ici au milieu de musulmans qui croient au seul Dieu unique, ou parmi un peuple adonné au culte des ancêtres? En vérité, on n'ose trop blâmer les ouahâbites, ces réformés musulmans de l'Arabie et de l'Inde, s'ils tournent leur fanatisme contre les tombeaux des ouélis, les accusent de conduire à la corruption de la conception monothéiste, les renversent et les détruisent. Dans le karaféh, c’est beaucoup moins Allah l'infini qu’on adore que les dévots endormis dans la tombe. Les membres de toutes les sectes trouvent ici le sépulcre des chefs les plus célèbres du ritualisme dont ils sont les adeptes. Ici, un mausolée abrite le sarcophage qui renferme les restes mortels de l'imâm Shâféi, le fondateur de la science du droit canon, le chef très vénéré du rite auquel il a donné son nom,
B 2 : Sr a . : ea A et qui, avant la domination turque, prévalait en Egypte. L'esprit égyptien, toujours actif à créer
des traditions, a entouré d’une belle couronne de légendes la vie et la personne de l’homme et
du savant extraordinaire. On a imaginé plus d’une merveille au sujet de son koubbéh. Les Cairotes croient que la porte s’en onvre pour admettre un croyant, jamais pour laisser entrer un impie dans le cœur duquel le doute à trouvé place. Cette particularité miraculeuse de la porte qui conduit au cercueil du savant saint a, dit-on, démasqué souvent déjà maint hypocrite. Une grande partie de la nécropole porte le nom de Shâféi : les étrangers y viennent souvent visiter, entre autres, la mosquée funéraire, Hôsh el-Bâsha, de la famille vice-royale, où se trouve le beau sarcophage du général Ibrahim-pacha, père du khédive Ismaïl, et où l’on récite le Coran
du matin au soir.
On attribue des vertus toutes particulières à la tombe de l'imâm Ibn-Sâd, surnommé le Père
des miracles, et qui, mort, fait plus de prodiges encore qu'il n’en faisait vivant. La légende raconte qu'un homme poursuivi durement par ses créanciers vint se réfugier une fois dans le koubbéh de ce saint, et lui demanda ardemment la délivrance. Après être resté longtemps absorbé dans la méditation et le chagrin, auprès du tombeau sacré, il s’endormit. L'imâm lui apparut et lui dit : « Ne t'inquiète plus, homme pieux! A ton réveil, prends ce que tu € trouveras sur mon tombeau! » Le pauvre diable ouvrit les yeux, et aperçut devant lui un oiseau qui récitait le Coran selon les sept leçons. Il prit l'oiseau, le montra par la ville; la