TOMBEAU D'UN SHEÏKH DU TEMPS DES CALIFES
fois disparurent complètement : certains rameaux secondaires de création nouvelle s'enrichirent de leurs eaux et sont aujourd’hui presque seuls à mener le Nil jusqu’à la mer.
Le réseau des canaux a changé depuis les Romains jusqu'à nous au point d'en être presque méconnaissable, et ce que nous disons du cours des eaux peut s'appliquer aussi à la végétation qui leur doit la vie. De nouvelles plantes ont expulsé, non seulement le papyrus et le lotus, mais, en partie du moins, les anciennes céréales ; de nouvelles espèces d'arbres ombragent les routes et les villages. On peut toutefois se consoler de ces pertes en affirmant que tout le pays enlevé à la culture par les mamelouks et les Turcs, a été reconquis par l'administration prévoyante de Mohammed-Ali, de sa famille et du khédive Ismaël. Le mot de Bonaparte, que, sous un bon gouvernement, le Nil empiète sur le désert, tandis que sous un mauvais gouver-
nement cest le désert qui empiète sur le Nil, s'est ainsi vérifié. Aujourd’hui, quand on parcourt en octobre la région voisine de Damanhoür, on est tout étonné de voir, à l'endroit où
les troupes françaises se plaignaient de mourir de faim dans le désert, des champs de maïs s'étendre à l'infini, et, ensemencés depuis neuf semaines seulement, attendre déjà la moisson dans la pleine maturité de leurs épis dorés.
Un vent du sud favorable gonfle la voile triangulaire de notre modeste bateau. Nous restons accroupis sur le pont, à la mode turque, tandis que champs et prairies, bourgs et villages défilent et fuient devant nous. La
curiosité trouve à se rassasier à chaque minute, mais non le sentiment du pittoresque : parfois seulement à un coude du fleuve, les palmiers et les buissons se disposent en groupes gracieux, ou bien les femmes d’un village descendent au fleuve en longue file pour puiser de l’eau. Dans tous les champs, des hommes basanés, des femmes, des enfants sont à l’œuvre, à l’œuvre depuis le
lever du soleil jusqu'au moment où ses feux, à l’ouest, embrasent l'horizon comme d’un dernier adieu.
Le monde ne renferme pas de terres plus fertiles que
celles que nous parcourons aujourd'hui, il en renferme
SUR LA RIVE DU BRAS DE peu qui mettent à plus rude épreuve l’industrie du cultivateur. Les eaux de l’inondation ne détrempent et ne fument qu'une portion du sol, celle que l’on nomme les terres r@yah; les terrains hauts (skar@ki) ont besoin, bon an mal an, d'un arrosage artificiel et, en partie du moins, de fumier. Un fellah maniant le shadouf est un spectacle fréquent dans l'Égypte supérieure : ici, on arrose les champs au moyen de roues auxquelles sont fixées des cruches (sékiyèh), ou d’aubes dont les rayons sont creusés en forme de réservoir et qu'on nomme faboût. Des buffles ou des chameaux mettent en mouvement ces appareils dont le orincement monotone s'entend de loin : ül n’est pas rare que le souffle régulier et puissant et le grondement d’une pompe à vapeur établie sur la rive interrompent le calme de la campagne. Ici, c’est pour arroser les buissons de cotonniers, couverts en leurs temps de fleurs semblables à celles du rosier sauvage, qu'on tire de l’eau; là, c’est pour abreuver les champs de blé, de lin et d'indigo. « Le père du sommeil » (abou'n noum), comme les Arabes appellent le pavot, bariole de ses fleurs éclatantes d'immenses surfaces. C’est plaisir de voir les sphères dorées et les cylindres verdâtres qui jonchent les couches de melons, de citrouilles et de concombres. La plupart des champs donnent deux moïissons par an, beaucoup trois, à condition qu'on y pratique certains assolements et qu'on les laisse périodiquement en jachères. Cependant nous approchons d’un bourg qui, bâti juste sur la rive, semble nous inviter au débarquement. Un torchis de limon du Nil, un toit en branches et en pousses de palmiers sur lesquelles on étend de la terre, voilà la cabane d’un fellah pauvre; les paysans riches habitent des maisons de briques séchées au soleil; les maires de village,
sez fréquemment, des bâtisses somptueuses en briques cuites. Aucune fenêtre n’ouvre sur la rue; au-dessus de beaucoup de portes des ornements fort simples, losanges, oves, spirales. Ici on a pris comme motif de décoration des
assiettes de faïence aux couleurs vives, là un portrait minutieux et soigné du roi des animaux
A TRAVERS LE DELTA. Wir
plus loin, l’image coloriée du bateau à vapeur ou du chameau qui portait le maître de la maison, lors de son pélerinage à la Mecque par la mer Rouge et le désert. L'école à aquelle appartiennent toutes ces peintures décoratives est celle dont font partie les écoliers dessinant d'inspiration, et e célèbre « Livre des sauvages ; » nous la retrouverons, même
dans la capitale. Des tas d'ordures, recouverts de mauvaises
ierbes, dans lesquels des chiens poltrons cherchent leur nourriture avec force glapissements, barrent la rue du village ; parfois on rencontre le cadavre en décomposition d’un âne tombé sur place. Un minaret domine huttes et maisons; des sycomores, le plus bel ornement de la localité, étalent leurs cou-
ronnes ombreuses, des dattiers élancés se bercent au vent, des RE en dcr en
acacias couverts de longues grappes de fleurs exhalent un doux
parfum, des sont épineux, des tamarisques toujours verts ou des caroubiers s'élèvent chargés de leurs gousses, et avec eux, les enfants de l'Inde lointaine, les /ebakhs, arbres qui depuis quelques dizaines d'années ont trouvé en Égypte une nouvelle patrie.
Si pauvre que soit un bourg de la sorte, on y rencontre rarement la mendicité et la misère, rarement aussi le bien-être campagnard, qu'on serait en droit d'attendre sur ce sol béni. La meilleure partie du pays appartient au khédive, au pacha, au bey ; le fellah n’y travaille qu'en fermier où en journalier, et les impôts qu'il doit payer, dès qu'il possède du terrain en propre, sont hors de proportion avec ses revenus. Le paysan patient se soumet, comme à une loi de