Tu as la clef mais il a trouvé la serrure
une restauration peu durable et plutôt apparente que réelle. Cette Restauration ne pouvait d’ailleurs durer un jour de plus que le temps strict qu’il fallait à la bourgeoisie pour se reposer et se reprendre, afin d’accomplir la mission historique que 1789 lui avait léguée. En 1830 non seulement ce besoin de repos est satisfait, mais la bourgeoisie a puisé dans cet entr’acte des forces nouvelles pour démolir les barrières légitimistes si laborieusement édifiées, et les raser de telle façon qu’on peut les croire détruites à jamais.
Dès le début de la Restauration du principe de légitimité, en 1814, il fut édicté une loi sur la Presse, c’est-à-dire qu’on fit voter une loi qui mit la Presse à la merci de la Réaction. Cette loi fut consolidée par une nouvelle loi édictée le 26 Mai 1819.
11 est très important, au point de vue du sujet que nous traitons, de remarquer que, par cette loi, l’érotisme était banni du commerce public, ou plus exactement, de la rue. Sous le règne du bienveillant ,,Père de Gaud“ le goutteux Louis XVI 11 on ne se montra pas encore trop vigoureux; mais ce fut terrible sous Charles X. Charles X donna raison une fois de plus au dicton populaire: lorsque le diable devient vieux, il se fait ermite, sa dévotion nouvelle était d’autant plus profonde que fut évidente son impiété de jadis. C’est pourquoi nul ne pouvait se montrer plus dévot que Charles X sur ses vieux jours. En 1836, sous la royauté bourgeoise, il parut un catalogue alphabétique des ouvrages condamnés, qui contient la liste de tout ce qui fut confisqué et proscrit, depuis la mise en vigueur de la loi du 26 Mai 1819. On peut voir, dans ce registre policier, avec quel zèle l’administration
se conformait aux ordres de l’autorité supérieure. 11 est en outre très piquant de constater que, sous ce gouvernement on condamnait très souvent telles œuvres qui, sous l’ancien régime avaient été faites spécialement pour le divertissement de ces cercles où le Comte d’Artois était dieu, dieu de libertinage et de débauche. Cette loi fut naturellement appliquée contre les caricatures érotiques mais rarement avec efficacité. La pornographie demeura toujours un article de vente.
Seulement il y a un fait certain: c’est que tout ce qui paraissait, dessin ou caricature érotique, se ressentait de la stagnation artistique du moment. Mais ce ne fut qu’un entr’acte. Lorsque le peuple eut fini de dormir et qu’il fut devenu conscient de la force colossale qu’il recélait en lui, tout commença de renaître et de refleurir, l’expansion sensuelle se produisit, en même temps que le mouvement politique et social; elle animait de son souffle créateur toutes les œuvres inspirées par le nouvel état de choses.
Cette explosion et cette expansion érotique, qui se produisirent à cette époque, ne se marquèrent pas, comme aux temps de la Renaissance ou de la Révolution, par un excès irrésistible et surprenant de libertinage et de débauche; mais elle se laisse clairement voir aux nuances de l’expression artistique, que tout âge sensuel se crée à son usage exclusif. On peut dire en général que tout l’art flamboyant de l’an 1830 avec sa production romanesque et exubérante était tout imprégné de sensualité. On assiste au triomphe d’une vitalité riche et puissante, sur l’impuissance du classicisme de naguère. Mais cette expansion érotique se montre le plus clairement dans les œuvres érotiques. Leur richesse suffirait comme preuve de cette réaction, même si on se bornait à n’invoquer que cela. Aucune époque n’a produit autant d’œuvres directement érotiques, que celle-là. On se trouve, en quelque sorte devant un problème; de quelque côté qu’on se tourne, on trouve de nouveaux documents érotiques datant de cette époque, partout de nouvelles séries de dessins érotiques, et tout est pénétré d’érotisme orgiaque, comme si l’humanité venait à peine de découvrir les charmes de la volupté, et comme si l’on croyait de son devoir primordial, de clamer devant le monde entier la splendeur de cette trouvaille. On illustra de nouveau Boccace, les Contes de La Fontaine, la Pucelle de Voltaire, et de la façon la plus érotique. On broda des commentaires érotiques sur les dictons populaires, les ,,Bons mots“ courants et caetera. C’est le moment où l’on publie, par exemple, la série des cinq gravures intitulée ,, Proverbes en actions*1 et qui semble de Bouchot. Des proverbes qui ne paraissent prêter à aucun sous-entendu équivoque, comme ,, Nécessité n’a pas de loi“, ,,La force prime le droit**, ,, Comme on a fait son lit on se couche** s’y trouvent très spirituellement et érotiquement illustrés.
Il est nécessaire de songer aux moyens techniques mis en œuvre par l’Art érotique du temps, et dont la facilité d’expansion est fonction directe; le procédé était la lithographie, qui donnait le moyen de faire ce que jadis la fantaisie érotique n’osait que rêver. La différence fondamentale entre les lenteurs de la gravure sur cuivre, et la rapidité relative de la lithographie explique en grande partie cette expansion soudaine de l’art érotique. On se trouve maintenant en mesure de reproduire sur cent clichés ce que jadis on était obligé de tirer à l’aide d’un seul. L’art érotique de ce temps marquait dans toutes ses productions le triomphe de la sensualité qui régnait en maîtresse. Les images lithographiques étaient devenues une
162. Caricature obscène belge concernant l’éloignement du »Manneken Piss« par le conseil municipal prude de Bruxelles c. 1 S 40.
i6j. Le Poitevin: Les Diableries érotiques. 1832.
des principales denrées commerciales, elles figuraient, conformément aux conceptions petitement bourgeoises du temps, des scènes idylliques de félicité familiale, d’amour innocent.
Mais les besoins érotiques qui s’étaient peu à peu développés ne pouvaient s’en contenter, il fallait absolument varier le style des scènes représentées, et la mode vint de modifier des motifs candides, en véritables monstruosités de libertinage.
Cette méthode de raffinement est caractéristique, et il est nécessaire de nous en expliquer ici plus longuement. Nous avons déjà en partie traité ce chapitre à propos des œuvres de Morland, en Angleterre, et aussi à propos des gravures ,, avant et après la lettre". L’art galant de l’ancien régime fut donc un précurseur dans ce genre de transformation. Mais ce qui se passait maintenant était bien différent. Au XVI IL' siècle il s’agissait seulement d’images érotiques, qu’on rendait encore plus lubriques au moyen de subterfuge expliqué plus haut, mais ici, on prenait des images chastes, tout à fait décentes, d’un art éminemment familial, et l’on en faisait de la pornographie.
Il y avait, en ce temps, comme toujours, du reste, deux morales; l’une à l’usage des masses, celle qu’on étalait comme sur la scène, l’autre pour soi-même pratiqué derrière les coulisses pour ainsi dire. Ainsi de ces images: en apparence, on voit un soupirant sentimental décemment agenouillé devant la rougissante dame de son cœur; derrière la coulisse la même posture est mise en œuvre par le galant pour entreprendre les plus audacieuses privautés, dont la belle ne songe guère à se défendre. De même: voici deux amoureux, assis dans une forêt, ils se mettent l’un