Le Poitevin: Les Diableries érotiques
i6y. Le Poitevin: Les Diableries érotiques. 1832.
dispositions extérieures à la sagesse et à la vertu. Cette seconde phase connut son apogée sous la deuxième royauté bourgeoise. 11 y a une troisième période, qui est celle du second empire et que nous étudierons plus tard, où l’on rejeta de nouveau tout idéal, même extérieur.
Du reste, comme nous l’avons déjà dit plus haut, la forte expansion érotique qui se manifesta à cette époque, protestait d’elle même contre cette hypocrisie envers soi-même et envers le monde. L’érotisme noyait tout de ses flots ardents; l’érotisme dominait les personnes qui, extérieurement se conformaient aux lois de la morale contemporaine, et les amenaient à lui sacrifier dans le privé.
Certes, nous ne songeons pas un seul instant à considérer ce phénomène comme quelque chose d’admirable, et à nous incliner avec vénération devant cet état de choses. En dernière analyse, tout cela n’était rien autre que le parti pris de jouir de la vie sans risque de blâme. Les grands dessinateurs de l’époque, les Daumier et les Gavarni ne se sont jamais adonné à ce genre équivoque que cultivèrent au contraire tous les médiocres et les faux talents. En première ligne Devenia, Maurin, d’autres petits commerçants-artistes. La gravure reproduite à la figure 174, dont l’auteur est De Beaumont nous montre une de ces variations érotiques. L’image originale est facile à reconstituer: on doit y voir le même enfant se tenant tristement devant son ht, en lisant quelque lettre d’une méchante nouvelle. Et l’on n’y découvrait pas ce qu’indique en insistant très habilement, d’ailleurs, de Beaumont.
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Plus importantes et significatives sont les gravures érotiques de l’époque où l’érotisme n’est utilisé que comme moyen d’expression. Elles en imposent autrement à l’esprit, encore qu’elles ne le cèdent en rien, au point de vue de la hardiesse, aux plus raffinées productions de Devéria.
Nous ne pouvons parler ici que des types principaux de ces caricatures, car leur nombre est considérable. Le premier type qui parut fut celui de Mayeux, le bossu, que trouva Traviès. Mayeux est le cynique-né. Il abonde en bons mots grivois aussi en plaisanteries faussement naïves la plupart du temps à sous-entendus érotiques. En sa qualité de déshérité de la nature il réussit peu auprès des femmes, mais comme d’autre part, en sa qualité de bossu, il est extrêmement sensuel, il se venge des femmes par ses plaisanteries cyniques, et il en médit sans cesse. La caricature est allée aussi loin que la morale le lui permettait, dans la planche coloriée (voir hors texte) intitulée ,,Quel drôle de remède". Cela se rapporte au choléra qui sévit à Paris en 1832, et remplit tout le monde de terreur. Tous les jours on découvrait de nouveaux remèdes, tous plus infaillibles les uns que les autres; et les inventions les plus extravagantes trouvaient du crédit. C’est vers ce temps que Mayeux, rentrant inopinément chez lui, trouve sa femme en train de lui fabriquer une belle paire de cornes, avec l’aide d’un obligeant voisin. Mais le cynique Mayeux feint de n’y voir qu’un remède contre le choléra; „un drôle de remède" s’écrie-t-il seulement.
Le sujet du ,, voyeur" du témoin ignoré de jeux pervers, était encore traité d’autre façon, par les images à recouvrement, dont le feuillet supérieur, mobile,
montre un personnage regardent par le trou de la serrure et dont le feuillet inférieur représente la scène que celui-ci voit. Ces images furent une spécialité de l’époque, on les appréciait beaucoup, et on en fabriquait de tous genres.
La nature même de la chose implique des sujets érotiques, car on aurait vraiment une déception à voir, en relevant le feuillet, quelqu’individu travaillant ou mangeant. Le curieux n’observe à un trou de serrure que des spectacles qui ont coutume de se passer derrière des portes closes. La fille d’hôtel espionne les jeunes mariés, dont l’appétit d’amour est si grand, qu’ils le satisfont avant même d’avoir pris la peine d’ôter leurs vêtements de voyage. L’huissier surveille le Ministre en train de se faire octroyer des preuves palpables de dévouement par une jeune et jolie solliciteuse, de même le vieux mari suit d’un œil allumé les péripéties de la consultation que sa jeune épouse se fait donner par le docteur, touchant les moyens à employer pour rester stérile etc. . . . (Voir planche hors texte.)
Une autre création de la caricature érotique du temps, qui surpasse tout le reste en lubricité, furent ,,Les diableries érotiques" de Le Poitevin. Cette œuvre qui eut bientôt fait le tour du monde, et qui fut reproduite comme jamais une œuvre caricaturale ne l’avait été laissait loin derrière elle tout ce que la caricature érotique avait pu créer jusque là; et la question se pose même de savoir si, depuis, on a jamais publié quelque chose qui puisse s’y comparer au point de vue de la hardiesse lubrique.
Le Poitevin est le premier qui ait songé à introduire le Diable dans la caricature. Les centaines de variations qu’il exécuta sur ce thème, sur des lithographies in-folio, qui parurent chez l’éditeur Aubert de Paris l’ont rendu d’un seul coup populaire; les Diableries devinrent à la mode, et Le Poitevin trouva en Maurisset et en d’autres, de fervents imitateurs. Mais si on pouvait imiter des œuvres qui se trouvaient dans le domaine public, c’était impossible en ce qui concernait les Diableries, publiées sous le manteau. L’idée d’introduire le diable est du reste géniale, et prête à des développements infinis pour peu qu’on ait de la fantaisie; et le diable sait si Le Poitevin en possédait. ,,Ma tête est un nid gazouillant de livres confisqués" plaisantait Heine. On peut dire que la cervelle de toute jeune fille, de toute femme, de la plus chaste, de la plus prude, de la plus innocente comme de la plus raffinée, est pleine de pensées interdites, tandis que rien n’en transparait sur leurs faces d’une pureté pour la plupart angélique. Le Poitevin incarne ces innombrables itlées en d’innombrables diablotins, et cyniquement il met ceux-ci en action. La plus secrète pensée, qui, avec la rapidité de l’éclair traverse une cervelle
16g. Caricature phallique.
ijo. La chasse aux papillons. 1833.
féminine ou qui même ne fait que l’effleurer pendant en rêve, il la note et lui donne corps et vie. Mais cela n’est qu’un côté de l’œuvre de Le Poitevin ? Le dieu Priape, dit Le Poitevin qui s’en allait par les, rues, dans sa nudité aux temps des anciens, fait encore le même manège, de nos jours; seulement il est habillé; et à part ce détail il est toujours le maître, il
dicte les lois, ou l’honore, publiquement et dans le particulier, ou courbe l’échine devant lui, on le fête, l’on a son nom sans cesse dans la bouche. Une seule différence: Le Poitevin a fait du dieu Antique et classique, un dieu moderne, avec des manières de contemporain, et les aspects de cette divinité suprême de l’humanité en sont multipliés. Il serait trop compliqué d’analyser, un à un, les divers motifs de l’œuvre de Le Poitevin. 11 faut nous contenter d’en déduire les caractères généraux, d’après les exemples que nous avons reproduit ici. Nous ne savons pas au juste de combien de pièces se compose son œuvre complète. Mais nous supposons qu’on doit y compter au moins 60 à 70 lithographies (voir les fig. 163—168).
Lorsque la bourgeoisie française eut accompli sa tâche historique, et sous la royauté bourgeoise, eut encore consolidé ses assises purement commerciales, l’expansion érotique, s’affaiblit peu à peu, et la caricature érotique diminua en même temps d’âpreté; du moins le style grotesque proprement dit fit place à des formes très adoucies.
Parmi les principales caricatures érotiques parues depuis cette époque, il faut citer la suite de 12 planches, intitulée ,, Scènes de la vie intime" et due à Gavarni.
Cette série, encore qu’elle soit une œuvre de première jeunesse, montre déjà chez Gavarni le satiriste-né, qui n’éprouve aucun respect devant les voiles sacrés de l’honorabilité dont se couvrent les turpitudes de l’existence privé; et l’image qu’il en donne est marquée au coin de la vérité. Les meilleurs morceaux de cette suite sont ceux que nous reproduisons dans le présent ouvrage, et qui s’intitulent ,, Avant et après le péché". On y trouve déjà Gavarni. Tandis que M. Adam, sans penser à rien, s’amuse à souffler des bulles de savon, et pense divertir par ce jeu, son épouse, la fantaisiste et curieuse Eve, se demande s’il n’y a pas au Monde de choses plus amusantes occupations que de souffler des bulles, et son imagination, c’est-à-dire le Serpent, lui répond affirmativement, et lui indique ce qu’on peut trouver de plus passionnantes extases; elle écoute le dangereux conseiller. Ceci