ACTE I, SCENE XI
COURTIN
Et notre état d'êtres moraux continue d'engendrer, par sa seule vertu, le progrès moral?
ANDRÉ
Je le crois.
COURTIN
Lequel progrès, après nous avoir gratifiés de la République, va nous conduire tout naturellement à la plus sanglante de toutes les guerres?
ANDRÉ
Ce perfectionnement, dont tu te moques, n'est ni rapide, ni continu. Mais l'efTroyable malheur qui nous menace contient, sans doute, le germe d'un bienfait infiniment plus grand et plus durable.
COURTIN
Parbleu ! Je te dispense môme d'explications, à ce sujet! Les volontés de Dieu ne peuvent être que parfaites! Je ne les connais pas. J'y adhère. J'en sais la bonté. Je les aime. Un point c'est tout! Mes deux amis, comme je vous plains!
ANDRÉ
Ne nous plains pas. Nous aussi nous pratiquons notre religion. N'est-ce pas, Edith ?
COURTIN
Ah! vous avez une religion? Comment l'appelles-tu ?
ANDRÉ
Eh bien... (il cherche.) la religion de la volonté.
COURTIN
Oui, qui s'oppose à mes petites superstitions.
ANDRÉ
Elle s'oppose à toutes les religions d'un pouvoir extérieur.
COURTIN
Tu m'amuses!... Remue-le bien ton puzzle! Efforce-toi de donner un sens à ce qui n'en a aucun, sans Lui !
(Un silence.)
ACTB I, SCÈNB XI 71
ANDRÉ
Mon cher ami, as-tu pris connaissance d'un o-uvrage du docteur Loury sur la guerre balkanique ?
COURTIN
Cordelier, je te vois venir!
ANDRÉ
Gomment ?
COURTIN
Je le connais ton bouquin. Il est bourré de statistiques consolantes.
ANDRE
Consolantes ?
COURTIN
Consolantes pour les pères, les femmes de combattants. D'innombrables blessures légères, très peu de morts...
ANDRÉ
Mon bon ami, les chiffres...
COURTIN
Fumisterie! Non, Cordelier, je te remercie de rintention, mais tu dépenses inutilement ta peine. Écoute-moi bien : pas une seconde, je ne permettrai à l'illusion de m'approcher.
ANDRÉ
L'illusion ?
COURTIN
Je connais mon sort : dans cette histoire, je perdrai mes deux petits.
ANDRÉ
Courtin, comment peux-tu proférer...
COURTIN
Mais oui! Ou c'est alors qu'on me rapportera des mutilés. Je le sais. J'ai méticuleusement mis en balance le pour et le contre : tout le poids est dans le mauvais plateau. Armée de l'Est, troupes de couverture... sale affaire!
(Edith a suivi ce déhat avec une aitenlion passionnée. Ici, ne tenant plus sur ses jambes, elle se laisse glisser dans an fauteuil. Bientôt elle s'évanoair*.)