HISTORIQUE
Il nous paraît utile de faire précéder notre travail expérimental d’un résumé des documents fournis par la bibliographie, d’une part sur la question du brome normal, d’autre part sur les modalités d'intervention et d’élimination du brome par des organismes vivants.
Brome normal. — La littérature ancienne fait mention de l’existence du brome normal dans l’organisme humain.
Quoique plusieurs auteurs aient affirmé, dans la deuxième partie du 19° siècle, la présence constante du brome dans les urines par exemple, la plupart de ces travaux ne résistent pas à une étude critique approfondie, telle qu’elle peut être faite de nos jours.
Comme conclusion d’un tel travail sur ce sujet, M. DA- MIENS (*) indiquait, en 1920, que les résultats positifs sur la présence du brome normal dans les tissus donnés par GRANGE [12], RABUTEAU [26], Bazpt [3], PADERI [22] et BOURCET [6], ont une valeur au point de vue qualitatif, ceux de PRIBRAM [24] étant très douteux, et ceux de JusTus [13] complètement faux. Les observations publiées, en 1912, par M. LABAT [16] apparaissaient alors également inattaquables au point de vue qualitatif, mais les dosages étaient faussés pour diverses raisons.
Avant la publication de ce dernier auteur, la question du brome normal était posée dans son principe, maïs il n’était pas possible d’affirmer que les résultats positifs connus correspondaient toujours à la réalité. M. LABAT a eu le mérite d'utiliser une nouvelle réaction vraiment spécifique du brome par formation d’éosine à partir de fluorescéine. Il a caractérisé cet élément d’une manière certaine dans quelques cas, maïs ses
(*) DAMIENSs (A.). — C. R. Acad. Sc., 1920, 471, 799 et 930. DamiENs (A.). — Bull. Sc. pharmacol., 1920, 27, 609. DamiEns (A.). — Bull. Sc. pharmacol., 1921, 28, 37, 85 et 205. DamiENs (A.) et BLAIGNAN (S.). — C. R. Acad. Sc., 1931, 193, 1460. DaAMi1Exs (A.) et BLAIGNAN (S.). — C. R. Acad. Sc., 1932, 194, 2077.
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résultats paraissent inconstants, par le fait qu’ils n'étaient positifs que dans certaines expériences, et pour quelques organes.
En 1920, M. DaAMIENS a démontré la présence constante du brome dans de nombreux tissus animaux, dans l’urine et dans le sang, et il a pu, par l’emploi d’une méthode suffisamment sensible et sûre de dosage, faire régulièrement des déterminations quantitatives comparables. Ainsi a été démontrée, en raïison du caractère spécifique de la réaction, la présence absolument constante du brome dans les tissus vivants, et en quelque sorte l’imprégnation de l’organisme par cet élément.
Le même auteur a précisé l’importance, dans tous les travaux relatifs au brome normal, de déterminer non seulement la concentration en cet élément, mais parallèlement aussi la concentration en chlore dont il est un satellite dans la nature, ainsi que, et surtout, le rapport des concentrations mises en évidence. Ce n’est pas tant, en effet, la teneur du tissu donné en brome qui importe, si la concentration en chlore subit par rapport à elle des variations comparables.
D’où vient le brome normal ? Il est rationnel de considérer un cycle du brome dans l’organisme vivant analogue au cycle du brome dans la nature : l’élimination du brome normal est en effet fonction de la quantité de brome apportée par les aliments solides et liquides. Pour M. CHELLE [7] « la presque totalité des bromures qu’on rencontre à l’état normal dans les urines pourrait être expliquée par le seul usage des sels alimentaires ». Cependant il a été démontré que l’apport en brome des viandes de boucherie, du gibier et du poisson n’est pas négligeable ; il en est de même de l’apport en brome par les légumes dont certains, par exemple les fraises et les melons, contiennent respectivement 0,71 mg. et 9,45 mg. pour 100 de matière sèche : ces faits ont été établis par les travaux de M. A. DAMIENS et S. BLAIGNAN [8]. Les publications récentes de A. H. NEUFELD [20] et de R. PEREZ IBANÈS [23] apportent des résultats analogues.
Modalités d'intervention et d’élimination du brome par les organismes vivants. — L'existence du brome normal (bromémie et bromurie physiologique) étant nettement établie par M. À. DAMIENS, nous sommes en mesure d’envisager les principales idées contenues dans les mémoires parus, intéressant les modifications apportées à l’organisme par l’ingestion de doses
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importantes (thérapeutiques) de bromures alcalins. Nous rapportons ci-dessous succinctement les publications essentielles.
En 1894, NENCKkI et SCHOUMOW-SIMANOWSKY [19], opérant sur des chiens porteurs de fistule gastrique auxquels ils administraient 53 grammes de bromure de sodium, ont trouvé une élimination urinaire de brome durant presque 4 mois, mais à des taux très minimes. Pour eux, le bromure de sodium, tout au moins en présence d’une administration insuffisante de chlorure de sodium, est retenu par l’organisme et utilisé comme substituant du chlorure de sodium. Les auteurs se servent pour le dosage du brome de la méthode de E. BERGLUND [4], légèrement modifiée.
En 1897, FLECHSIG et LAUDENHEIMER [10], recherchant les modalités d’élimination des bromures ingérés par l’organisme humain, concluent à une variation individuelle dans les phénomènes de rétention et d’élimination des dits bromures.
En 1898, KuNKkEL [15], administrant à des chiens et des chats du bromure de potassium, conclut que l’accumulation et la rétention du brome s'effectuent surtout dans le sang, lequel restituerait en échange une partie de son chlorure de sodium ; il constate en outre une faible élimination du brome par l’urine.
FESSEL (1899) [9], recherchant le comportement du brome dans les organismes animaux et opérant sur des chiens (recherches seulement qualitatives), aboutit aux conclusions suivantes : le brome est retenu dans l’organisme ; son élimination subit des oscillations et s’accompagne d’une forte élimination simultanée de chlorure de sodium. L’administration de fortes doses de chlorure de sodium accélère la rapidité d’élimination de brome.
En 1906, Vox Wyss [28] soutient que les sujets d’expérience ne livrent dans leurs urines qu’une faible proportion des bromures ingérés, le tiers ou la moitié des fortes doses, les 2/3 des petites doses échappent à l’analyse. Il précise l’importance du chlore dans l’organisme et n’admet par la théorie de NENCKI soutenant que le brome remplace dans le sang et les tissus une certaine proportion des atomes de chlore.
En 1910, puis en 1931, E. FREY [11], comparant les rapports de concentration du brome dans le sang et dans l’urine, estime que les reins ne différencient pas le chlore du brome lors de son élimination et que l’on arrive ainsi à une rétention du brome aux dépens du chlore.
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Frey utilise, pour le dosage du brome, la méthode décrite par MisLowiTzER [18] en se servant de l’arrangement de LAUTEN- SCHAGER.
En 1925, H. BERNHARDT et H. Ucko [5] étudient le brome des organismes vivants, puis, en 1934 et 1936, H. UcKo [27] publie les chiffres qu’il considère comme normaux pour l’élimination physiologique du brome par les urines ; il rapporte en outre les taux de brome éliminé pendant 24 heures, après injection intra-veineuse de 1 g. de bromure de sodium, ainsi que des moyennes d'élimination de très petites doses de bromure de sodium ingérées par un chien.
H. Ucko [27] détruit la matière organique par de la soude et utilise pour la caractérisation du brome la réaction de Baubigny (formation d’éosine par le brome et la fluorescéine) modifiée par lui.
En 1926, M. APPELMANNS [1], expérimentant sur des lapins, précise surtout la rapidité de diffusion du brome injecté dans le sang et son passage dans l’urine ; il insiste sur la rétention du brome dans certains tissus (muqueuses digestives par exemple) et critique les conceptions de E. FREY. L’auteur emploie pour caractériser le brome la réaction de BERGLUND modifiée.
Knup MÔLLER [14], étudiant en 1932 la cause de la rétention du brome, conclut que chlorures et bromures sont éliminés dans l’urine dans le même rapport quantitatif dans lequel ils se trouvent dans le sérum. L’élimination totale des bromures dépend non seulement de la quantité administrée, mais aussi du bilan de chlore de l’organisme dans ie moment donné. Chlorures et bromures sont éliminés par les reins comme s’il s’agissait d’un seul et même ion. KNuD MÔLLER titre le brome par iodométrie.
QuasTEL et YATES [25], en 1934, suivent le rythme de disparition du brome sanguin à la suite d’injections intraveineuses d’une solution de bromure de sodium et constatent la rapidité de diffusion du brome sanguin dans les tissus. Ils notent que le maximum du brome urinaire après 24 heures est seulement de 11 p. 100 de la totalité du brome injecté.
Il y a, lors de l’ingestion par voie buccale, de grande différences entre les sujets. |
Dans la méthode de YATES [29], les halogènes sont oxydés par un mélange d’acide chromo-sulfurique. YATES opère en milieu à pH défini et à froid. Dans ces conditions tout le brome
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est libéré et dosé par iodométrie. Le chlore n’est pas touché et l’iode est transformé en iodate.
Pour BaïRD HASTING (1931) [2], l'élimination de bromures et chlorures n’est pas tout à fait proportionnelle à la concentration de ces ions dans le sérum.
Dans une revue générale, Mile L. OLszycKkA [21] (1935) rappelle les méthodes utilisées pour le dosage du brome dans les substances biologiques et rapporte ses recherches personnelles.
Th. LEIPERT (1935 [17] étudie l’élimination urinaire du brome et du chlore et rapporte ses expériences sur la teneur du sang en brome et en chlore, Il montre que tout sang normal renferme du brome et donne les chiffres suivants : de 1 mg.,6 à 4 mg. pour 1000. Toute urine normale renferme du brome, le chiffre en oscille chez l’homme normal entre 3 et 5 mg. par jour. Il y a un parallélisme entre l’élimination du brome et du chlore et une dépendance de leur concentration dans le sang. Les recherches de LEIPERT portent sur des hommes chez lesquels il étudie également les teneurs en brome et en chlore du suc gastrique et il insiste, comme l’avait fait M. A. DAMIENS 15 ans plus tôt, sur l’importance qu’il y à à considérer simultanément le métabolisme du brome et du chlore. Ces deux éléments se comportent d’une facon remarquablement analogue in vivo à la condition d’être à l’état d’anion (l’élimination du brome se fait d’une manière, en principe, identique à celle du chlore).
Th. LEIPERT oxyde les matières organiques par un mélange de sulfate d’argent, d’acide chromique et d’acide sulfurique. Les iodures sont retenus à l’état d’iodates, le chlore et le brome libérés sont aspirés dans une solution de soude. Le bromate formé est évalué par iodométrie.
De cet aperçu historique, il résulte que les données acquises sont fragmentaires et incomplètes, n’étant qu’exceptionnellement obtenues chez l’homme. Il nous a donc paru nécessaire, pour ces raisons essentielles, d'entreprendre une étude rigoureuse et complète de la question de l’élimination du brome chez l’être humain.