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d'autre part, de rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loîn.
Ces corps en ruine, aussi ravagés qu« les terrains, ces haillons aussi décolorés que les cultures, M. RaflFaelli excelle mêmement à les exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours avec la même rigueur d'âme et de de soin, qui ne se préoccupe que de dégager leur caractère avec sincérité.
La sincérité, voilà la qualité dominante de ce bel artiste. Et l'orientation de son œuvre même nous en fournit une preuve curieuse. 11 peignit la banlieue tant qu'il vécut à Asnières. Or, depuis ces dernières années, il est revenu habiter Paris.
Eh bien ! rentré ici, il eut des yeux neufs — ce Parisien de Paris, pourtant — ou, du moins, des yeux renouvelés par Tabsence, pour regarder la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la banlieue est devenu le peintre de Paris. Intéressant avatar où son esthétique foncière subsista; car il chercha encore à peindre les divers quartiers en exprimant surtout leur caractère distinctif : une toile est le quar- . tier Saint-Sulpice, discret et ecclésiastique ; une autre, les Champs-Elysées, d'élégance mondaine, mouvementée, avec de riches nourrices pavoisées comme des goélettes; une autre encore, la place de la République, d'aspect marchand et populaire. Et toute une série s'enchaînera.
Cette évolution prouve combien M. Raffaelli est sincère et combien aussi il est chercheur. Il rentre moins que personne — quoiqu'on Je suppose le peintre attitré et exclusif de la banlieue — dans le cas de ces peintres spécialistes que Baudelaire dénonçait avec raison. Lui, au contraire, s'est acheminé dans tous les sens : outre des paysages de ville et de faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des cafés-concerts, des portraits, celui de de Concourt qui est au Musée de Nancy, ceux de mondaines dont il a réussi les luxueuses parures avec le même pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matières : huile, aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des eaux-forteis, entre autres des eauxfortes en couleur dont il opère lui-même le le tirage. Et de la sculpture aussi, où il essaya d'innover, de créer en bronze des sortes de basreliefs ajourés qu'on pourrait suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'estce qu'il n'aborda pas encore ? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui étaient de vastes fleurs, d'inquiétants animaux. Enfin il manie la plume, ami des écrivains, écrivant lui-même. 11 consigna de nombreuses notes et pensées sur l'art, qu'il publiera peut-être un jour.
Il suit en cela la tradition de maints grands artistes : est-ce que Michel-Ange, Quentin-
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Metzys et, de nos jours, Fromentin, n*ont pas pratiqué ces cumuls ? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une âme artiste. Mais cette âme surtout importe, et l'œuvre d'art n'intéresse même que parce que « une œuvre d'art est un état d'âme », selon la définition que M. RaflFaelli en a trouvée, et dont toute son œuvre, aiguë et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte lui-même sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou de tristesse que la sienne.
Peintre américain, habitant Londres, il fut aussi naturalisé parisien, surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entrée, pour le musée du Luxembourg, ce chef-d'œuvre : Portrait de la mère de Whistler. Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps à peine entrevu dans la robe noire ! Et quelle pénétration psychologique : l'âme même remontée au visage, car c'est elle qui éclaire de son rose de couchant les joues que l'âge a faites pâles. Et ces blancs si chastes : celui du bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on dirait, d'une première communiante ! Est-ce que la vieillesse ne ramène pas à la pureté initiale ? Et le noir profond, moucheté de fleurettes, de la tenture, cette tenture significative derrière laquelle on sent que toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'éloigne, s'oublie !... Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhère aux murs,
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flotte en buée, propage «ses sourdines, unifie sa cendre morte, comme s'il était au dehors, la cendre des années envolée du cœur maternel !
Dans ce portrait d'une beauté sans date et qui porte déjà comme un air d'éternité, la patine anticipée des siècles, M. Whistler s'exprima avec une sincérité, une émotion, qui, du coup, le menèrent jusqu'à la grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqué, arrangeur de* goût suprême, et d^un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le fut toujours. Et par ses attitudes, son mépris du naturel, ses dédains, son esprit cruel, on ne sait quoi de théâtral et d'artificiel, il fait penser à Barbeyd' Aurevilly, exégète du dandysme. Il y fait penser aussi par sa combativité ttoujours en éveil. Ses démêlés furent mémorables. Il vécut en guerre contre Burne-Jones et les préraphaélites, dont l'art, à son avis, est trop littéraire, peu original, et ne fait que recommencer les primitifs. On sait aussi son procès contre Ruskin, rillustre critique. De tout cela, est résulté un livre : Le doux art de se faire des^ ennemis^ édité avec un luxe unique et cette recherche esthétique que M. Whistler apporte à tout. Il y a là, entr'autres, le Ten o^lock^ causerie faite à Londres et à Oxford.
(( Oui, nous observait-il, j'ai voulu, après que tout le monde avait dit ce qu'il pensait de cet
homme, que cet homme vint dire ce qu'il peu sait de tout ce monde. »
Ce dut être un spectacle piquant que d'assister a la lecture de ce fin et mordant bréviaire d'îirt, accentué par toute la mimique savante de l'auteur et son physique étrange : l'œil luit derrière un monocle, la bouche se retrousse en rose chiffonnée, une légendaire petite mèche blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus foncée ; il rit par saccades, et une malice pétille sur tout son visage, ce visage tourmenté, ouvragé comme un ivoire japonais.
N'est-il pas bizarre, ce goût du bruit et des afgarades avec la foule, chez un peintre dont l'art est si aristocratique ? C'est peut-être qu'il aime la bataille a la façon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme d'un tir aux pigeons.
Après quoi il rentre dans le rêve. Ses tableaux sont des rêves de la couleur. D'abord à cause de son gris unique : on dira un jour le gris de Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard.
Ce gris indéfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains, moins inventé pourtant qu'observé et copié. C'est le gris tendre des côtes d'Angleterre, la couleur
de la mer du Nord- et du ciel qui, Tété, est au-dessus, ce gris d'horizon où le bleu pâle du ciel et le vert pâle de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien d'accord avec les sourdines et les pénombres auxquelles le peintre se complait. II est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystérieux de la peinture et de la musique : sept couleurs comme il y a sept notes, et la façon d'en jouer, avec ce' qu'on pourrait appeler les dièzes et les bémols du prisme. Et comme telle symphonie est en ré, telle sonate en la^ ses tableaux aussi sont orchestrés selon un ton, par exemple la Dame à Virls^ fleur mauve posée dans la main de la femme comme une note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colorée des lilas et des violets.
Ce qui précise mieux encore cette curieuse esthétique, ce sont les titres de certaines petites toiles, figurant des crépuscules de Venise ou de Londres, qu'il intitula lui-même des Nocturnes, parallèlement à ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rêve au lieu du Chopin malade et qui pleure ; titres significatifs : (( Nocturne en bleu et argent; nocturne en bleu et or ». C'est toujours le ton des horizons maritimes d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans des tableaux d'inté-
rieur oii les personnages évoluent parmi le clair obscur du crépuscule en cendre.
En cela il est bien du pays où il se fixa et dont il porte partout le ciel dans ses yeux.
De même, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de missAlexander, de Sarasate, son portrait par lui-même, et les autres, et tous, il se révèle de son pays d'origine, de cette inquiétante Amérique, de la race qui a produit Edgar Poë. Les modèles en sont obsédants. Surtout les femmes, qui, toutes modernes et même en toilettes de bal, hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, émergeant, en apparitions, du crépuscule des fonds. Il y a de l'énigme dans tous les personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou s'ils en sortent presque. Ils sont à la ligne d'horizon où tombe le jour de l'Éternité. Ils ont l'air anoblis par l'absence, déjà dans le recul du temps, presque posthumes à eux-mêmes. Ils sont ce qu'ils auraient du être, ou ce qu'ils deviendront.
Et c'est sans doute pour ne point déranger cette atmosphère hallucinée, un peu somnambulique, de ses œuvres, que M. Whistler, souvent, se garde d'y introduire la réalité trop formelle de son nom. Comme sa manière est tout de suite évidente et son originalité unique, il signe d'un emblème qui est, pour lui, une signature suffisante : une sorte de papillon
immobile, petit vol fantomatique — comme s'il 'signait de son âme.