VILLIERS DE L*1SLE-ADAM
éloquence, réunies en lui, voilà la haute originalité de Villiers.
Son ironie, il l'avait trouvée chez Edgar Poë. Comme lui, il bafoua la science moderne, le progrès, Taméricanisme utilitaire, en tant qu'artiste et parce qu'il sentait bien que l'idéal allait mourir dans l'air d'un temps infesté delà sorte. Où trouva-t-il son éloquence ? Dans le catholicisme. Villiers fut un croyant sincère, un croyant de cette foi héréditaire de Bretagne. A tel point que, même mourant, il s'obstinait sur des épreuves de son Axel in?iche\é, disant : « je corrige le dernier acte ; il iaut absolument que Dieu m'en laisse le temps ; car il y a là un suicide ; ce dénouement n'est pas chrétien ; il faut que je le change. » Et il rusait avec l'agonie, parlementait avec la mort, afin de trouver une conclusion de drame orthodoxe.
Catholique sincère, il le fut. Et précisément le catholique, le fils de l'Eglise, devait penser sur la science et le siècle comme le disciple de Poë. L'Eglise aussi dénonce et défie la science d'aujourd'hui qui s'est donnée comme l'antagoniste de la Foi et proclame que celle-ci a cessé son règne. Ainsi Villiers, par deux influences, aboutissait au même but, au même jugement sur la vie, à la même attitude devant le temps et l'éternité. A Poë, il prit son ironie ; au catholicisme, son éloquence. Tous deux, le tournèrent
contre la science, le progrès dérisoire, l'esprit du siècle, l'un pour en rire d'un rire qui serait glaçant comme celui des fous, l'autre pour les vitupérer d'une voix qui serait solennelle comme le sermon des chaires. Voilà pourquoi Villiers semble, si on peut dire, Edgar Poë et Bossuet ne faisant qu'un !
(l'œuvre posthume)
Quand on descend aujourd'hui dans les caveaux du Panthéon, dès que s'est ouverte la lourde porte, on trouve tout de suite devant soi l'endroit où le cercueil de Victor Hugo repose, tel qu'il fut apporté là, le jour de son inoubliable convoi. C'est-a-dire qu'on ne s'est point occupé, depuis, de lui bâtir un tombeau. Il est toujours dans une situation provisoire ; il s'attarde sur des tréteaux.
Les yeux considèrent a même la bière nue, qui attend... Peut-on imaginer pareil manquement, cette déréliction déjà, pour le mort qu'on amena là en un triomphe de ftinérailles que semblait seule pouvoir accompagner la musique du Crépuscule rfesDiew^.' Aujourd'hui le silence, l'insouci, l'ironie d'un flot banal de visiteurs exotiques devant le cercueil «brutal et apparent avec son velours noir aux étoiles d'argent qui ont l'air de larmes caillées.
Et, tout autour, les anciennes couronnes, les fleurs, les bouquets, tout fripés, recroquevillés, séchés, déteints ; rubans pâlis, inscriptions aux lettres en allées, lyres de cartons qui s'émiettent, spectres de roses, cadavres de fleurs qui aussi se décomposent...
Comme tout cela est presque triste quand on songe au poète acclamé durant un demi-siècle !
Voilà pour son corps.
Et son œuvre ? Elle est aussi un peu délaissée déjà, cependant qu'elle se continue encore.
Un soir, comme Hugo allait faire une lecture, chez lui, après le dîner, il déclara au moment de communiquer ses poèmes : c( Messieurs, j'ai soixante-quatorze ans et je commence ma carrière. »
Il aurait pu dire la même chose au moment de sa mort. Car il laissa une œuvre posthume compacte, déjà parue en partie. Ces poèmes sont très divers de tons, d'attitudes, de latitudes, pourrait-on dire, et de dates, allant de 1840 à
Hugo garda parfois très longtemps des œuvres par devers lui, donnant cette impression de luxe d'une âme qui a le temps. Ainsi son Théâtre en Liberté qui date sans doute de
l'époque où, après les victoires hasardeuses S! Hernani et de Ruy Blas^ il se livra ardemment au théâtre. Mais on sait les sifflets d'incompréhension accueillant ses prodigieux Bur^ graves en 1845 ; et le serment du poète, tenu jusqu'au bout, de ne plus livrer aucune œuvre dramatique au public. C'est pourquoi le Théâtre en liberté n'a paru qu'en œuvre posthume, si audacieux, si plein de claires visions rénovatrices et qui contient des épisodes splendides comme la Grand' Mère ou VEpée^ avec, comme toujours, ces grands vers mis en mouvement par masses, des cataractes de poésie.
Mais entre les ouvrages posthumes, ce n'est pas celui-là qu'il faut, préférer, ni même Choses vues d'un impressionnisme net et coloré ; ni Toute la lyre où chantent depuis le fil de la Vierge de l'églogue jusqu'à la corde d'airain de l'épopée ; mais plutôt et surtout et au-dessus de tout: La fin de Satan. On l'ignore trop, ce vaste poème, qui est sans doute le chef-d'œuvre du poète. Toute la partie : Judée ^ racontant la vie et la mort du Christ est éclatante et suave. Il y a des épisodes d'imagination dantesque : la rencontre de Barrabas et de Jésus en croix: des chants^ lyriques qui font pâlir les chœurs d'Athalie^ celui des filles de Betphagé saluant l'entrée du Christ à Jérusalem. Jamais Hugo ne trouva de tels échos de rimes, de telles volutes
de vers, de pareilles marées montantes d'alexandrîns. De plus., il y fit preuve d'un tact, d'un goût, d'un sens des nuances qui sont bien l'harmonie secrète du génie. C'est-à-dire que sans cesse il côtoyait, de par le sujet même, le récit du nouveau testament. Or il se contenta d'imaginer dans le décor, d'inventer à côté et comme en marge, de faire œuvre personnelle dans la description, les accessoires, le paysage, l'archaïsme polychrome des détails. Par contre, il n'attribua à Jésus, aux disciples, à tous les personnages de l'histoire chrétienne que les paroles authentiques des Évangiles. Parfaite délicatesse, et non pas même au point de vue de la religion, mais au point de vue de l'art. C'est ce que n'ont pas compris tous ceux — et ils sont nombreux — qui, en ces dernières années, ont écrit, à sa suite, des œuvres évangéliques, drames ou poèmes. Comment eurentils l'audace ou la candeur de prêter à Jésus des paroles ? Quoi ! Un écrivain qui est un homme, un pécheur, un pauvre manieur de mots, un penseur dont la pensée ne va pas plus haut vers l'infini qu'un jet d'eau vers le ciel, ose décider : « Ici Jésus doit dire ceci ; la, répondre de cette façon. » Et alors, écrire une tirade, parler soimême à la place de Jésus. Remplacer Dieu !
Hugo, lui, eut soin de maintenir les paroles de Jésus et des autres en leur rigueur textuelle
et, grâce à Taisance unique de sa prosodie, de les intercaler, telles, dans la trame du récit. Car les paroles de Jésus sont divines. Et Hugo sentait qu'il n'avait pas le droit de mettre des paroles, mêmes géniales, à côté des paroles divines ou tenues pour telles, par conséquent de la clarté à côté de la lumière. Mauvais goût d'ajouter une lampe au soleil. Ce qui fut dit fut dit. Tout avait été prémédité ainsi dès l'Eternité. Personne dans aucun temps n'eut et n'aura le droit de rien superposer au texte.
La Fin de Satan est le sommet, le point culminant, de cette admirable œuvre posthume qui va se continuer encore, chaîne de montagne infinissable sur l'horizon du siècle...
Ultérieurement nous aurons un ouvrage philosophique : Essai d'explication ; d'autres volumes de correspondance et des miscellanées, proses et vers, intitulées Océan^ qui formeront le volume final.
Ce qu'il y a de particulier dans les ouvrages de cette série posthume, c'est que plusieurs sont très anciens, par exemple cet Océany qui est encore à paraître, intitulé d'abord. Tas de pien^es, carrière informe, en effet, où tailler plus tard des visages, des paysages...
C'était au moment de la Révolution de 1848 :
ce manuscrit existait déjà et fut sauvé par Hugo dans une grande malle, car il habitait alors la
place Royale, c'est-à-dire — entre le faubourg Saint-Antoine et rHôtel-de-Ville — le coin de Paris le plus tumultueux, le plus menacé.
Toujours il prit ainsi un soin farouche et méticuleux de ses manuscrits gardés chez lui, plus tard, dans une armoire de fer, près dç son lit, et qu'il avait eu soin, dès l'origine, de vouloir en papier de fil pour en assurer la durée.
La Fin de Satan aussi, publiée seulement il y a quelques années, est d'une date fort reculée. N'est-ce pas curieux de penser qu'un tel ouvrage fût gardé inédit durant plus de trente années?
Du reste, on trouva à la mort du poète une quantité vraiment effarante de papiers et de manuscrits. Ah! le prodigieux inventaire — qui dura dix mois — plus d'un million de feuilles à coter et ranger dans des fardes notariales !
Heureusement que, pour confier sans peur le soin grave d'une telle publication, il possédait d'admirables amis, tel que M. Meurice, tel que Vacquerie. Mais n'a-t-on pas toujours les amis qu'on mérite?
Grâce à ces affectueux zèles, les livres posthumes ont paru successivement; et cela continuera ainsi quelques années — derniers écha^ faudages enlevés à mesure et découvrant quelques nouvelles tours, portails, gargouilles dans le colossal amas de pierres entassées qu'est la cathédrale du poète romantique.
Mais au moment même où elle commence a apparaître terminée, la piété s'en détourne; et ils vont diminuant, les fidèles agenouillés dans cette œuvre.
Il serait tentant, quoique délicat, d'essayer de situer, vis-à-vis de la génération ' actuelle, la gloire de Victor Hugo. On ne peut nier un recul, un éloignement graduel, mais ceci est le résultat d'une loi presque physique. L'admiration a aussi ses reflux. D'ailleurs il y a satiété. Il lui faudra, comme lui-même le disait un jour avec un naïf orgueil, désencombrer le siècle. Même pour l'œuvre ^'autrefois, on y retourne moins; la plupart aiment mieux se souvenir de l'avoir lue.
Dans ce délaissement, il faut, à vrai ^dire, faire la part de la mode. La mode existe en matière d'art comme en toutes matières, aussi changeante et sans fondement. On s'engoue ici; on se déprend là. L'œil se déshabitue vite. Et tout ce qui n'est plus la mode apparaît aussitôt lourd ou laid.
Pourtant le changement vis-à-vis de Hugo n'est pas que de hasard et d'impression. On prétend en donner des raisons. Les esprits très affinés, très cérébraux, ont voulu contrôler ces
déchaînements lyriques, ces trop sibyllmes proclamations. M. Jules Lemaître, par exemple, avec sa subtile nature de sensitive, ses indécisions frileuses et scrupuleuses de pensée ou de sentiment, a regimbé. M. Maurice Barres aussi et d'autres ont été, croyon§-nous, jusqu'à s'apitoyer sur ce qu'ils appelaient la pauvreté de pensée du poète et son manque vraiment trop excessif d'idées. Mais ils n'ont pas vu peut-être qu'il y a dans Hugo (et c'est sa grandeur en même temps que son infériorité) ce qu'il peut y avoir d'idées dans une foule.
A défaut de pensées originales, il a eu du moins des images sur tout, avec une abondance, un luxe prodigieux et inégalé. Par coaséquent, comme l'invention des images est le propre de la poésie et l'essentiel devoir des poètes, on croirait qu'il a dû, au moins, garder la fidélité de ceux-ci. Eh bien ! non ! Il est loin le temps où Banville, trop déférent, s'écriait: « Nous sommes tous disciples d'Hugo ou nous ne sommes pas. »
Non point qu'on se soit désormais libéré et que l'originalité totale florisse dans la poésie actuelle. Au contraire, jamais l'enrégimentement n'a plus sévi. Il y a des écoles, des canons, des dogmes, des excommunications. Malheur à qui marche seul! Mais on a changé de maître. C'est Baudelaire d'abord qui, pour les âmes actuelles.
fut plus un éducateur que Hugo : « Tu aimeras ce que j'aime et qui m'aime... »
C'est Poë surtout; puis M. Mallarmé, Verlaine ; et les poètes anglais : Shelley, Swinburne, Rosetti, et l'Américain Walt Withman, influençant quelques-uns au point que leurs jjoèmes, en vers libres, ont l'air de n'en être que des traductions. C'est Wagner aussi, à la suite duquel on recommence médiocrement des chevauchées, des tristesses d'iseult, pour ne plus plagier celle d'Olympio. C'est enfin, pour ceux de la dernière heure, les chansons populaires, les contes de fées; une affectation de f?usse candeur et simplicité où toute orfèvrerie de style disparaît.
Quant k Victor Hugo, il eut trop d'action sur son temps pour en avoir sur les jours immédiats. Son œuvre a çà etlà une odeur — rancie aujourd'hui — d'actualité. Il fait des odes sur Napoléon, la Colonne, telle révolution, un exil de roi, un fait divers, un incident politique. Il s'empêtre dans toutes sortes de préoccupations historiques, religieuses, sociales, étrangères à la « fonction du poète » qu'il a si faussement définie lui-même dans^un poème de ce titre. Et ailleurs, dans William Shakespeare y n'énumère-til pas cet étrange programme qu'on croirait plutôt politique que poétique : « Amender les Codes, sonder le salaire et le chômage, prêcher
la multiplication des abécédaires, réclamer des solutions pour les problèmes et des souliers pour les pieds nus. w
Même dans la Légende des siècles^ en dépit de tels fragments superbes, on désirerait parfois plus de recul, un éclairage lunaire, les tuniques pâles et mauves de la légende... C'est trop de l'histoire, de la peinture d'histoire; comme souvent ailleurs c'est trop d'éloquence, d'ajBfaires contingentes et éphémères.
Mais ce tempérament poétique est une force indomptable et inépuisable. L'écrivain a plus encore que du génie. Il a la Puissance Verbale poussée jusqu'à devenir presque un élément.
Son œuvre est le vent, les nuées; elle est la mer, depuis la date de l'exil surtout, comme si elle devint à l'image et à la ressemblance de cet océan avec lequel il eut la chance de devoir vivre seul à seul, se confronter et s'harmoniser.
N'est-ce, point en effet, pour l'avoir longtemps regardé qu'il a pu dire un jour magnifiquement : les flots qui toujoui^s se reforment?
Or, ses vers aussi toujours se reforment, s'engendrent l'un de l'autre, gonflés et creux parfois, mais ils ont la voix de l'abîme.
Toute l'œuvre rend le son de l'infini.
Voilà pourquoi il est également naturel de Taimer ou de ne pas l'aimer, comme on aime ou on n'aime pas la mer.
D'igitized
On peut définir Alphonse Daudet, le poète du roman. Il eut, du poète, le don d'imagination et, du romancier, Tesprit d'observation. L'une et l'autre faculté, qu'on dirait contradictoires, s'unirent en lui merveilleusement. A l'origine, le poète prédomina un peu, puisque, dans Taube rose de l'adolescence, il est naturel que l'imagination surtout fermente, flambe, fleurisse, — feu et fleurs! Si cet état d'âme eût persisté, si Alphonse Daudet, au surplus, fût demeuré dans son Midi natal, il est possible que nous eussions compté un poète de plus, écrivant aussi en provençal, émule de Mistral et de Roumanille, fin paysagiste des sites nimois et beaucairois, aux héros et aux amoureuses vertus de soie et de claires étoffes. On peut l'imaginer vivant là, rien que poète, jonglant avec des olives, les doigts se levant inégalement sur les trous d'un galoubet pour y faire des alternatives d'ombre et de soleil.
Mais tout jeune il émigraa Paris et devint du
coup un écrivain français, un romancier de mœurs où le poète de Provence survit et transparaît. Il se produisit, entre les deux, après ce début : les Amoui-euses, une transition : ce sont les délicieuses Lettres de mon moulin^ écho des choses quittées, rythmes mal dénoués, étape intermédiaire, fantaisies qui voisinaient encore avec les poèmes. Mais il n'y avait pas que la poésie. Il y avait la vie. Alphonse Daudet se mit à regarder la vie.
L'observateur intervint dans le poète-. Or l'observateur était myope. Petit fait, et qui semble insignifiant, mais fait décisif. De tels détails suffisent parfois à marquer tout un talent. Ils en font partie. C'est le cas pour Alphonse Daudet : de voir mal, il regarda mieux. Et puis il y a ceci : lorsqu'un des sens est altéré, les autres se sensibilisent et s'affinent. On en juge chez les aveugles qui, eux, ont les yeux nuls. Il s'établit une compensation, un profit proportionnel pour les autres sens. Ceux-ci rattrapent tout ce que la vue perd. Le spectacle de l'univers perçu seulement par quatre sens demeure aussi varié, et même coloré que s'il était également aperçu par les yeux. Le ^o^aZ des jouissances sensorielles est le même. C'est ici que se prouvent les fameuses (( correspondances » précisées par Baudelaire. Et dans ces réciprocités, c'est l'ouïe surtout qui supplée à la vue.
Les aveugles ont une ouïe spécialement aiguisée, et aussi les très myopes, comme Alphonse Daudet. Précieuse faculté pour un romancier de vie et de réalité. Il va écouter, au lieu de voir. Les voix renseignent plus peut-être que les visages. Ceux-ci livrent leurs sourires ou leurs grimaces, tout leur mobile clavier. Celles-là ont aussi des expressions qui les trahissent, et davantage. On parle avec la ç>oix changée. On parle avec une voix de la couleur de sa vie. Est-ce que les religieuses n'ont pas une voix blanche comme leur cornette?
Le romancier écoute ; il voit aussi, mais il écoute surtout; il prend des notes sur ce qu'il entend, d'autant mieux qu'il voit moins bien ; et c'est alors le mot topique, les ridicules de pensée saisis dans une intonation, la hâblerie perçue par jin grossissement qui échapperait à d'autres, le mensonge reconnu à une nuance, quelque chose comme un demi-ton trop haut, car la voix qui ment se hausse un peu, comme pour s'enhardir, se donner raison à elle-même.
Ainsi Alphonse Daudet se mit à écouter la vie, à regarder la vie. Il devint un observateur réceptif, sagace. Non seulement il perçoit tout, mais il perçoit vite. Son observation est instantanée. Il a le coup de foudre en matière de documents. « Je prenais déjà des notes dans les esca. liers, » disait-il un jour, au retour d'un dîner
académique dont le^ manèges lui avaient donné tout de suite l'idée de V Immortel,
De ses observations quotidiennes et h Tinfini, Alphonse Daudet forma ces petits cahiers que tous ses anais de lettres lui connaissaient, bourrés de notes, d'esquisses, de mots, de traits, de silhouettes, cartons d'artiste, albums de dessinateur. Car il y adu grand caricaturiste chez lui. Son Tartarin est un type définitif autant que le Joseph Prudhomme de Daumier. Et certaines de ses notations, comme celle du comédien Delobelle, secoué de sanglots h l'enterrement de sa fille, disant : « Il y a deux voitures de maître », sont aiguës et un peu féroces comme les légendes de M. Forain. En* quelques mots, dans ses livres, aussi dans sa conversation, qui fut merveilleuse, il dessine des personnages, il les campe avec un tel relief qu'on les voit.
Mais le plus souvent, ils se forment en lui par infiltrations, accumulations lentes, observations menues et disparates, portraits-types de plusieurs individus d'un même caractère, qui semblent avoir posé devant un objectif. Et, en effet, la photographie donné raison k ce procédé du romancier ; on a découvert qu'en superposant les clichés d'une série de visages appartenant à une famille ou même à une race, on obtenait le type essentiel de cette famille ou de cette race, les traits qui leur sont communs et par quoi ils se ressemblent.
De même M. Wliistler, qui pour ses portraits exige des séances de pose nombreuses, chaque fois recommence; mais le portrait en train qu'il efface demeure en dessous, et le visage définitif n'est que le total de tous les visages, le type essentiel du modèle, son expression d'éternité faite avec toutes les expressions quotidiennes. M. Alphonse Daudet, lui aussi, a créé ainsi des types généraux : Tartarin, Sapho, Delobelle, le Nabab, Numa Roumestan, l'Immortel, statues et bustes où l'observation consolida de supports de fer sa souple argile du Midi et de Paris.
Car son œuvre est faite du mélange de ces deux éléments : Paris et le Midi. Ce qu'il a peint surtout, c'est le méridional hors du Midi^ et spécialement dans Paris.
Déjà, dans le Midi, le méridional est toute chaleur, gestes et mimique de comédien, la conversation comme chargée d'un maquillage où tout apparaît plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagération, mensonge ingénu, vanité naïve, hâblerie provoquante, de façon à faire souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par ironie, à coup sûr, et froid humour, que Stendhal, dans ses Mémoires d^ un touriste, prététidait reconnaître le Midi au
« naturel ». C'est tout le contraire qu'il faut entendre. Or si le méridional est, chez lui, bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. La, dans ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est un être de plein air, Paris lui forme une atmosphère enclose où ses gestes et sa voix paraissent plus exagérés encore. Il veut être à la hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en imposer — alors, il s'exagère lui-même. Et c'est un provincial pire. Ses légers ridicules s'accentuent, deviennent énormes.
Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il était naturalisé parisien et même un peu boulevardier. La blague boulevardière se greffa sur l'humeur déjà narquoise du Nimois qu'il était, sur ce don de la galéjade qui est un des signes du Midi. Lui-même l'a constaté : « Il y a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui résume et définit bien tout un instinct de la race : galéja^ railler, plaisanter. » Chez lui, le mélange, ici encore, du Midi et de Paris, de la galéjade provençale et de la blague parisienne a composé un des aspects essentiels de son talent, cette ironie spéciale si alerte et incisive, si personnelle aussi.
Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, faculté fréquente en littérature, est en même temps une faculté souple et nuancée. Chez Villiers de l'Isle-
Adam, Tironie fut féroce. Nous la trouvons, chez M. Anatole France, dédaigneuse. Et quant à Alphonse Daudet, son ironie est attendrie, si on peut dire. C'est-à-dire que le premier mouvement de son esprit est d'apercevoir le ridicule, le défaut d'un être, la faiblesse d'une âme, le manque d'équilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'émouvoir, de voir — au delà de la silhouette comique d'une minute, de la parole sotte, du geste faux — l'être humain, le pauvre être humain, avec qui on a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanité , de solidarité et, en somme, toute la même destinée. On riait aux larmes et voilà qu'on pleure un peu.
Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqué aux ratés ; ceux de Jack ; et Delobelle, le raté du théâtre ; d'autres encore. C'est qu'ils apparaissent, entre tous, ridicules et, en même temps, touchants. L'ironie et l'émotion, les deux qualités maîtresses du talent d'Alphonse Daudet, sont précisément celles qu'il faut pour les peindre. C'est pourquoi il excelle dans ces portraits.
L'observateur, qui avait vu juste, s'était égayé ; mais aussitôt le sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que les autres hommes n'entendent
pas. Peut-être a-t-il entendu le bruit des larmes dans les yeux...
Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, après avoir raillé, s'émeut. La faculté des larmes est aussi naturelle chez lui que la faculté du rire. Cela résulte peut-être d'une adolescence inquiète dans un foyer où le malheur frappait aux vitres : < sa mère avec de grands yeux tristes» a-t-il écrit.
En tous cas, c'est un don précieux pour quiconque prend la parole devant la foule : orateur, écrivain, que ce don d'émouvoir, mouiller les yeux, faire jaillir la source divine et salée de ce rocher des cœurs qu'on croyait mort. Alphonse Daudet le possédait et lui dut pour une part le grand succès de ses romans ; à l'apparition de Jack^ George Sand lui écrivait : «Votre livre m'a tellement serré le cœur que j'ai été trois jours sans pouvoir travailler. »
Ce sentimental, côte à côte avec l'observateur, c'est le poète qui vit dans le romancier et toujours intervient. Parfois même, après l'époque des débuts, et tout le long de l'œuvre, le poète recommença à parler seul : VArlésîenne est plutôt, et restera, un poème de Provence, comme Mireille; Le Trésor d'Arlatan, tout récent, avec ses paysages camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi, fait songer a une idylle tragique d'un poète dufélibrige,
comme si Alphonse Daudet avait voulu se prouver à lui-même, pour une fois et par jeu, le poète provençal qu'il aurait pu être.
Subtil moyen de leurrer sa nostalgie !
Mais n'a-t-il pas emporté le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de Saiiite-Beuvé qu'on dirait trouvée pour lui : (( Il a le style gai et qui laisse passer des rayons, d Cette manière claire n'est pas obtenue sans peine. La journée, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un matin de brouillard Alphonse Daqdet, comme Balzac, comme tous les créateurs de vie, est attiré d'abord aux péripéties, au mouvement du drame et des êtres.
Surtout que lui n'a pas de sangfroid et court d'une haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas. Souvent, il a récrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit étant divisés par moitié ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent, se concentrent. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'égratigné, d'incisif, les hachures de l'eau-forte," les coups de crayon saccadés, où se continue la nervosité de la main. Et puis des grâces ajoutées, des roses piquées, des bijoux silencieux qu'une
main de femme y entremêla. Collaboration amicale et avouée : « Notre collaboration, un éventail japonais : d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres d'or au pinceau du peintre », a écrit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi « compagne de sa vie et compagnon de ses idées », comme observa Vallès dans Jacques VingtraSy à propos du ménage Michelet (sans compter que Mme Alphonse Daudet produisit, en outre, toute une œuvre personnelle : Enfants et Mères ^ Fragments Hun livre inédit^ etc., d'intimité subtile, émouvante et bien féminine).
Quant à l'œuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la résumer , qu'elle offre un fécond mélange d'imagination et de documents, œuvre de poète et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la réalité indispensable. Ainsi les châsses dont tout l'or et les pierreries ne seraient rien pour éblouir les fidèles sans, au fond, quelque ossement qui les transfigure.
Marceline Valmore est la plus grande des femmes françaises. A ceux qui insistent, aujourd'hui, sur l'infériorité des femmes, sur leur incapacité foncière et pour ainsi dire organique, il suffit de répondre par ce nom-là, une femme tout uniquement de génie, mieux que Georges Sand, trop consacrée, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de lettres.
Le signe de sa gloire, une gloire très tendre et très auguste, c'est que tous les poètes en ce siècle l'ont aimée également : Hugo, Baudelaire, Lamartine, assez chiche d'éloges, qui lui dédie des strophes d'encens ; Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit féminin de notre époque ; Michelet, qui écrit : « Le sublime est votre nature » ; Sainte-Beuve, qui trace d'elle un subtil pastel, poussière d'immortalité ! — puis lui consacre tout un livre ; et d'autres encore : Barbey d'Aurevilly, Banville, Verlaine,^ — garde d'honneur autour de sa vie, autour de son tombeau, où sans cesse des mains pieuses arrachent les
herbes d'oubli, restaurent ce nom qui doit durer.
Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des poètes ? C'est que, en la lisant, on se prend a l'aimer comme une mère. Elle attendrit comme si elle était notre mère. C'est notre mère en double, dirait-on. Et comment chercher des défauts à une mère ? Oui ! sa poésie n'est pas précisément l'art que nous goûtions le plus. Pas de dessous, d'infini de rêve, de style subtil et rare. Mais c'est notre mère ;x'est une femme et exquise. Elle, surtout, a fait de la poésie vraiment féminine. Elle a un sexe littéraire. Elle a le cri des entrailles, la couvée silencieuse, les larmes promptes, les soubresauts de la passion, les déchirements, les trouées lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronné d'épines, de son flanc percé, de toutes les blessures divines de cette Crucifiée de l'art.
Quelle existence fut plus cahotée, instable, douloureuse, assombrie sans cesse par les mécomptes, la mort, la pauvreté ? Comme par un signe de prédestination, elle était née devant un cimetière et joua, enfant, dans l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son père était pein-
tre d'armoiries d'équipages et d'ornements d'églises. Or la Révolution avait éclaté, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mère meurt. Marceline doit aider a vivre le père pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se résout au théâtre. Vers l'année 1804, elle est en représentaiions à Paris. C'est Grétry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa Lisbeth, Elle avait déjà un air si brisé, si triste ! Le musicien l'appelait : « Mon petit roi détrôné. » Dix ans de cette vie-là en province, à l'étranger, jouant à la fois les jeunes premières dans la comédie et les dugazons dans l'opéra. Puis elle cesse de chanter. Elle en donna plus tard à Sainte-Beuve l'adorable raison : Ma voix mé faisait pleurer moi-même. »
Qu'était-il arrivé ? Une peine profonde, un amour non payé de retour, un de ces misérables essais de bonheur d'où on sort plus morne et plus seul, et après lequel certaines femmes d'élite jettent pour jamais la clé de leur cœur dans l'éternité. Quel fut cet amour? Marceline en parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part nommé. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu élucider le mystère, banale curiosité ! L'important pour son œuvre, c'est que jamais elle ne se consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu^au bout, se lamenter au travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant
parmi les roches, accrue par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et loin- . taines collines la source a commencé de jaillir ! Même très tard, dans l'apaisement de l'âge, elle évoque encore cet amour dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin. Elle écrit à Pauline Duchambge : « La seule âme que j'eusse demandée k Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter jusqu'à la mort ! »
Ponrtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore, qui fut probe et bon.
Mais le malheur, toujours acharné, s'obstina après son foyer : elle perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent si souvent dans ses strophes : Ôndine, puis cette frêle et frileuse Inès, qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique.
Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait parfois jusqu'à la misère, aux crises noires.
Et pas même la pitié de la mort ! Elle vécut vieille, jusqu'à soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de l'autre côté de la vie, où elle
s'occupa jusqu'à sa dernière heure de corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitué les poésies posthumes et contiennent ses chefsd'œuvre : /owrs d'Orient, la Couronne effeuillée, les Roses de Saadi,
Et n'est-il pas naturel, après une telle vie, qu'il semble en la lisant — comme elle a dit d'un autre — qu'on sente souffrir le livre dans ses mains ?
D'ailleurs même avec une destinée clémente, elle eût été malheureuse. Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mêmes, souffrant pour de» riens, pour des nuances. Elle fut de ees inquiètes qui peuvent dire comme Lamennais : « Mon âme est née avec une plaie. »
Or cette plaie native s'élargît et saigna par l'amour. Valmore a surtout aimé. Toute femme qui écrit peut se définir d'jin mot, celui qu'ellemême, à son insu, emploie le plus fréquemment. Ainsi le mot « étreindre » pour George Sand. Quanta Valmore, son verbe serait «aimer ». Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son génie. Celui-ci, est tout amour. Sapho moderne, elle a trouvé, pour exalter et regretter son premier amour mort, des accents frémissants — flammes et roses ! — qui dépassent de
loin les poètes, même illustres, dont les Nuits paraissent, en regard, bien déclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a exprimé toutes les amours : amour de jeune fille, d'amante heureuse ou délaissée, d'épouse, de mère. Elle a dit toutes les nuances du grand cri. Et avec des trouvailles d'une intensité inouïe. « Tu ne sauras jamais à quel point ']e t'atteins », dit-elle à l'homme qu'elle aime. Puis vient cette notation, si spéciale a la femme en amour, de songer à la mère de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aimé d'un amour de femme illimité. C'est presque une jalousie, mais très douce, à cause des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus aimante. : « Plus grand que son amour, mon amour se donna. » A propos de ses enfants, elle note : « Cet amour-la fait souffrir aussi, comme l'autre. »
Cent choses d'une psychologie, d'une pénétration, d'une divination qui va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres intérieures, jusqu'au plus infinitésimal des contacts du cœur avec les autres cœurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un éclair, tout cela pathétique, attendrissant, comme si, chaque fois, e41e avait pleuré sur son vers au moment où il se traçait sur le papier, et qu'il fût né moins dans l'encre que dans une larme.
Car tout aboutit invariablement à des déses-
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poirs, pour celte âme nostalgique et trop sensible. Fragile âme blanchie, d'un blanc frileux et qui vite s'écroule en pleurs, comme la gelée, en hiver, sur les vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur. Elle avait adopté une sûre défense, ce mot céleste, pour sa devise et son cachet : a Credo, je crois. » Ce que Sainte-Beuve toujours un peu malicieux traduisait ainsi*: je suis crédule.
Eh bien ! non ! Elle crut vraiment. L'amante devint chrétienne. Dans la Sapho se leva une sainte Thérèse. Celle qui avait eu des cris de passion trouva des hymnes de foi. Elle reporta a Dieu tout l'amour qu'elle avait égaré sur les créatures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune dorénavant ne l'attirait et ne la valait. « Tous mes étonnements sont finis sur la terre », soupire-t-elle avec mélancolie.
Encore un temps, elle reste imprégnée de l'ancien amour profane. Déçue dans ses affections terrestres, elle s'en retourne à Dieu avec les mêmes lèvres et les mêmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thérèse aussi ne parlait J)as à Jésus comme k un bien-aimé ?
On connait ses mystiques effusions si passionnées : (( L'amour que je t'ai voué me meut tellement que, n'y eût-il pas de ciel, je t'aimerais et n'y eût-il pas d'enfer, je te craindrais. Je
me donne à toi sans rien te demander ; même sans espérer ce que j'espère, je t'aimerais encore autant. » ,
Quant à Valmore elle s'épure bientôt, pacifiée, purifiée. La passion véhémente se cargue. Ses poèmes prennent quelque chose de chuchotté, de confidentiel. C'est la prière avec la naturelle confiance et aussi le naturel effroi , cette nuance caractéristique de l'adoration chrétienne. Elle parle à son Père, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie quand même. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du fond de la petite enfance. Les strophes se déplient comme les mousselines retrouvées de sa toilette de première communiante... Ah! les uniques paroles de prières qu'elle a su trouver, après les uniques paroles d'amour. Baudelaire, férocement misogyne, se demandait quelle conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les laissait entrer dans les églises. Il n'avait pas songé à Valmore, qu'il aimait pourtant, ni aux prières que sont tels de ses poèmes, <les prières câlines, abandonnées, immatérielles pour ainsi dire, paraissant ne plus appartenir à la terre et être le bruit d'une âme qui est déjà plus près de Dieu que de la vie.
D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana même, et surtout, au-dessus de la littérature. Les modes n'eurent aucune prise sur cet art inné, qui, dans sa sincérité, trouva une note, un accent, un style, un vers k peine condensé au fur et à mesure, mais demeuré presque invariablement le même a travers une production de cinquante années.
Même la formidable révolution romantique n'eût point de prise sur elle et ne l'influença en rien. Or d'être instinctif, son génie précisément fut novateui*. Elle a presque autant inventé que Victor Hugo quant a la prosodie, et aux détails du vers. La première, elle réemploya avec fréquence les mètres impairs ; vers de cinq, de sept, de neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y réussit !
D'un ruban signée Cette chaise est là Toute résignée Comme me voilà !
Comme me voilà\ N'est-ce pas déjà tout le ton, toute la simplicité émouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, né de sa divine maternité poétique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses Poètes maudits
pour qu'on lui rende honneur, a celle d'où il sort. Quel honneur pour elle d'être «on initiatrice et la mère d'un tel fils !
Comme lui, elle avait déjà tout ceci: exquis abandon, simplicité de l'âme, négligé des mots, adorable déshabillé de la phrase — comme au saut du lit — faisant sa prière du matin. Et aussi ce quelque chose de susurré, de gémi, d'à peine convalescent, d'inquiet et cependant de confiant, chambre de malade à la fenêtre ouverte sur un commencement d'avril.
Et déjà les familiarités charmantes, ce sansfaçon presque parlé qui enlève au vers toute allure déclamatoire et du Midi, son grand geste. Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de Douai avec un beffroi et des demeures à pignon, où elle demandait d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment « ma natale » et dont les souvenirs, la Notre-Dame, la vallée de la Scarpe, les tours, les jardins ponctués d'abeilles, emplissent son œuvre, influencèrent son art. (Celui-ci, en prit ce qui caractérise tout art du Nord : la nuance).
Souvent également les répétitions, les allitérations, affectées dans la suite par Verlaine et les plus récents poètes :
Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra ! Enfin maints mots transposés, inventés ou
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composés, mais avec quelle délicate prudence toujours heureuse : angéliser^ enir aller.
Mais pourquoi s'ingénier aux nuances de toutes les plumes et de tous les duvets quand le cygne sanglotant s'est envolé si haut et pour toujours dans des ciels d'éternité !
M. Huysmans qui, à ses débuts, collabora aux Soirées de Médan^ eut l'air d'acquiescer à la manière naturaliste, n'y trouva en réalité qu'un moyen de satisfaire son naturel pessimisme.
Peindre la laideur, les vices, les misères, la chair triste, les cœurs pourris, les linges sales, c'était l'occasion d'exprimer son dégoût de la bassesse contemporaine. Vite il chercha à s'en évader. Comme Baudelaire, après sa moisson de « fleurs dumal », il eut ses «paradis artificiels», c'est A Rebours, Mais ceci n'était qu'une étape et, dans En Route, il raconta ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise religieuse singulièrement pathétique.
Il s'agit d'un homme, las des êtres et des livres, qui se met à fréquenter les églises, les offices, se lie avec un prêtre éclairé, va passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confessé, communié, rendu à Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant : « Ah ! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur ! »
Y a-t-il là une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise de ceux qui le connaissaient, devint peu a peu l'assidu des messes, des salutjs, pélerina de Saint-Sulpice et de Saint-Séverin aux chapelles privées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des Bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux affluents débiles que sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis que le fleuve de Torgue déferle..»
Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique, familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gênes, Emmerich, Ruysbroeck l'Admirable .
Enfin, n'alla-t-il pas lui-même s'interner un moment dans le silence d'un cloître champêtre de la Trappe ? Ce Durtal qu'il nous y montre, en proie à Dieu, est-ce lui-même et subit-il de son côté la crise de foi qu'il nous décrit ? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion à son cas quand il s'écrie : « Je suis allé à l'hôpital des âmes, à l'Eglise ? » On pourrait le croire, t^nt l'analyse est aiguë, minutieuse, d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de créer des personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours à lui-même, et que
ce type de Durtal, apparu déjà en un précédent livre, semble raconter ses propres états d'esprit et se transposer en une personnelle et successive vivisection d'âme.
Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce ralliement à Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre et le dégoût du monde.
Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mêmes symptômes personnels depuis ces dernières années. Il a avéré une misanthropie sincère. Après avoir fréquenté des artistes, des écrivains, naguère, il s'est soudain replié sur lui-même, comme le converti du roman, lui aussi solitaire, aigri, lûalade, dépris, n'allant nulle part, ayant renoncé aux milieux littéraires et mondains où sa noble nature franche ne pouvait s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuités. Isolement logique ! Subtil et magnifique dans son art, il devait se trouver, en s' élevant, de plus en plus isolé. Qui ressemble aux grandes âmes ? L'océan gémit parce qu'il est dépareillé. Tous les traits et les mobiles qu'il prête à Durtal, sa vie elle-même nous en offre l'exemple. N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il peint avec tant d'intensité fut la sienne ? Voyez alors l'avertissement singulier de la destinée et les les correspondances mystérieuses entre les
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choses : M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de Sèvres faisant partie d'un ancien couvent de Prémontrés aux toits de tuiles fanées, comme s'il avait fallu d'abord que cette âme fut investie en silence, cernée par tout ce ,q4i'il y a de foi, d'encens induré, de prières survécues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye.
Dans le cas où la crise religieuse que En Route raconte lui serait personnelle, on peut dire que l'écrivain s'en est venu de loin vers Dieu. On connaît ses œuvres de début, osées, charnelles : En Ménage y les Sœurs Vatard^ le Drageoir à épices. Littérairement, il fut, entre autres, un odorat^ à preuve ce nez busqué et embusqué sur son profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tête d'oiseau de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du péché, nota les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisandé et blet, de la grande ville. Car le péché est surtout odeur. Eprouvat-il une sensualité nouvelle k subodorer la senteur maladive des églises : nappes d'autel défraîchies, encens fane et cires — mortes de se pleurer ?
Déjà dans A Rebours on pouvait prévoir la
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crise religieuse. Il y fit le tour des idées et des vices, perversités extrêmes des décadences, péchés contre l'Esprit et contre nature, après quoi sembla s'annoncer l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbaturé de trop de coupables délices, tombait à genoux; et, audessus des fards, des tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'œuvre et s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, à la suite de ce livre, il ne restait plus k prendre qu'un des deux partis indiqués par Barbey d'Aurevilly à Baudelaire après les Fleurs du mal : « Ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien. »
Nous ne savons pas si M. Huysmans s'est fait chrétien, mais il a écrit en tout cas une œuvre chrétienne. Nous voyons chez Durtal l'acheminement, les étapes de la foi, les voies de la grâce, la manigance céleste, le minime et quotidien acccroissement, le léger vent,qui vient des plages du ciel et accumule, sable à sable, ces dunes d'or dont une âme d'élite va s'ourler et qui la sépareront de là vie mauvaise. Nous assistons k cette cure sévère qu'est un séjour k la Trappe : efforts, prières, tentations dernières de la volupté, embûches de l'esprit, blasphèmes, rires,
objections, négations. — « Mais si c'était intelligible, ce ne serait pas divin! » Et enfin la victoire céleste ! Lutte pathétique où renaissent les orages de Pascal. Sans compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le frisson de ses teintes électriques, vénéneuses, d'un ciel pourri où se lèvent soudain des mots qui sont un ly^ de Memling, une clé ouvrant sur le mystère, la plaie de Jésus qui ne saigne plus, mais s'effeuille, dirait-on. Intensité de psychologie inouïe, à croire que M. Huysmans ne décrit que ce qu'il a ressenti, vécu, et que luimême, aujourd'hui, est une grande âme de plus vaincue par ce que Chateaubriant appelait « le génie du christianisme. »
Car Chateaubriand marche en tête de cette troupe sacrée qui aura appartenu à l'Eglise.
N'est-ce pas merveilleux, en un temps où on disait la foi morte, de constater combien de grands écrivains de notre siècle ne l'auront pas quittée ou y seront revenus ? La religion peut en revendiquer beaucoup : outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire ; Baudelaire qui fut lui-même un poète, un peu satanique aussi, mais seulement en tant qu'il y a des gar-
goullles de démons aux flancs d'une cathédrale. Puis Veuillot, spadassin de Dieu, etHello, d'une foi si lyrique et qui s'exaltait en effusions de grands arbres.
Et Villiers de risle-Adani, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses mains, déjà de la couleur de la terre, les épreuves d'Axely pour avoir le temps de les corriger selon la Foi.
Et Verlaine, enfin, qui lui-même a raconté sa conversion dans un lieu de retraite où « le chevalier Malheur » l'avait mené. Et l'éclosion, dans cet abandon, de ce livre Sagesse où le poète inventa des litanies nouvelles. « Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein de bonne volonté », déclara-t-il dans la préface-
M. Huysmans est-il « en route » pour le même aveu et la même conclusion ? Il n'y aurait qu'a s'en réjouir, et de ce qu'il entre à son tour dans cette lignée où déjà son grand talent lui assignait une place, royaux esprits qui, durant tout le siècle, se passèrent de main en main, comme les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allumé à l'étoile de Bethléem.
Littérairement on peut conclure que M. Huysmans avec : A Rebours, Là-Bas, En Route, aura
terminé un triptyque comme ceux que peignaient les peintres de sa race — il est originaire de Bréda — ces maîtres hollandais et flamands dont il a l'imagination fiévreuse, le coloris massif et violent.
On songe surtout devant ces trois livres aii triptyque de Quentin Metzys qui* est au Musée d'Anvers, un des chefs-d'œuvre de tous les siècles et de toutes les écoles.
Dans le volet de gauche, Hérodiade est assise k côté du Tétr arque à la table du festin où, parmi les roses, les cristaux, les argenteries, songe le chef décapité de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du dessert. Salomé vient de danser. L'odeur du sang se mêle à l'odeur du sexe. Volupté, cruauté, complication des vieillesses de l'âge et des vieillesses du temps, raffinement des décadences. Ce volet-là c'est A Rehours.
Dans le volet de droite un bûcher mauvais s'allume. Des hommes aux visages déformés, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilèges et des maléfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se pâment, défaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer soudain ouvert. Ce volet-là c'est Là-Bas.
Et voici le panneau central : la figure lamentablement douloureuse, mais tendre, de Jésus,
victime expiatoire, Christ dépendu, dont la plaie au flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, élixir de guérison, dans cette grande pâleur séculaire... Salut permanent et immanquable!
C'est En Route , livre principal au travers duquel Jésus repose...
Triptyque littéraire, admirable et qui a déjà un air d'éternité, la patine des œuvres qui sont dans les musées.
Après cent ans écoulés, la parole de Humbold reste vraie : « Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite. » Car, même aujourd'hui, il est difficile de préciser la parabole de cet errant du génie qui a laissé un peu de lui dans toutes les âmes.
Lamartine! ah! le doux nom ! et quel coup d'archet sur nos souvenirs ! N'est-ce pas lui, quand nous le lisions à quinze ans, au collège, qui nous fut la première révélation de la Poésie? Au même moment, il nous fut aussi la première révélation de la Femme, car ses vers à Elvire et à Graziella donnaient ^comme un visage aux rêves encore informulés en nous.
Lamartine nous a suscité jadis toutes ces émotions-là. Nous l'avons plus qu'admiré; nous l'avons aimé. Voilà pourquoi la lecture, plus tard, en parait fade et décolorée.
Il en est de ses poèmes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais- nous-mêmes
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nous avons changé; nous n'avons plus l'âme qu'il faut, l'âme ancienne toute neuve et impressionnable.
Pour Lamartine aussi il vaut mieux se souçenir de Faç^oir lu — lui qui nous demeure, à travers les années, comme la douceur d'un ancien amour !
Et pourtant, qui fut jamais plus poète, dans le sens originel et foncier? Chez lui, la poésie était un acte spontané de la nature, comme la respiration ou la circulation du sang. Il était lyrique de la tête aux pieds, a-t-on dit.
Il a chanté sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la forêt — frère luimême de ces infinis qui rendent tous un soDh pareil !
Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son âme, observa un jour Sainte- Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrémédiable mélancolie de son précurseur Chateaubriand, âme orageuse à l'image et k la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimités de la Bible dont précisément, dans son entourage, on s'occupait beaucoup à cette époque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient .traduit les Psaumes et les Livres,
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Luî-même apparut comme un jeune roi David, ayant songé d'abord à intituler ses Méditations Psaumes modernes^ comme l'atteste le premier manuscrit retrouvé. Et il avait vraiment l'éloquence douloureuse du psalmiste et des prophètes, celui que George Sand appela le Jérémie de la Restauration.
Son succès fut immédiat et prodigieux : en un soir, ayant dit ses premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, où venaient Guizot, Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il était devenu célèbre.
Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'éditeur Nicolle, fut tiré en peu de temps à quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des Méditations.
C'est que, par un miracle unique, son âme s'était trouvée en communion avec tous. Il avait été l'âme de la foule. Il avait été les eaux de sa soif, la parole de son attente. Après tant de ruines, de secousses et de révolutions, après tant de négations, le poète était apparu disant l'éternité et la certitude de Dieu, parlant d'idéal et d'infini. A cette foule qui avait traversé la nuit et cru mourir, dont on avait conduit les pères en troupeaux k la guillotine, puis aux
boucheries plus sanglantes encore de la guerre, il venait dire : « L'homme est un dieu tombé !... »
Et puis, il y a autre chose : ce commencement de siècle qui marquait une renaissance était comme une puberté qui s'élabore; il avait les troubles, l'incertitude, Tangoisse sans cause, la mélancolie de la vierge qui devient nubile et sent déjà l'avenir lui tourmenter le sein.
La poésie de Lamartine répondit k tous ces vagues élans, elle qui, non contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah ! ce fut même son plus suave enchantement ! Le a dieu tombé »
retrouvait dès ici-bas un ciel dans l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-même, puisque l'amante soupirait à l'amant : « Je ne comprends pas le ciel même sans toi ! »
Le LaCy les stances à Elvire, l'élégie du Premier regret donnaient un avant-goùt d'infini : « O temps ! suspends ton vol ! » et promettaient des minutes divines où, vivant — grâce h l'amour — on vit déjà d'éternité ! '
Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre consolant de poète. Il prêchait d'exemple. On voulut aimer à sa façon ; il avait créé une nuance nouvelle d'aimer et d'être aimé, car on savait que lui-même avait vécu dételles amours. Ses aventures italiennes, la mort de la pêcheuse de Procida faisaient autour
de sa jeunç tête de héros un nimbe de légende et de mélancolie. On ne Ten aima que davantage — et d'avoir Tair si triste, étant si beau.
Il disait : « Nulle part le bonheur ne m'attend ! » dès la première pièce de son premier livre; et plus tard, dans le poème sur la mort de sa fille, il se nommait encoç^ « un homme de désespoir ».
D'un bout à l'autre la même attitude et la même parole : « Voyez s'il est une douleur comparable à la mienne ! » Lamentation prodigieusement habile, si elle n'eût pas été sincère. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de génie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mère; d'une femme. Jésus lui disait : « Ne pleurez pas sur moi ! » Voilà le mot vrai ; la posture qu'il fallait. Mais si le poète y eût gagné à nos yeux, la foule aime mieux ceux qui demandent sa pitié.
Et elle donna tout à Lamartine : sa pitié, son admiration, son temps, ses larmes, son or, son délire. Il fut vraiment, selon l'image de Shakespeare, porté en triomphe sur tous les cœurs.
Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une féerie. « Vous auriez dû être roi », lui disait un jour un de ses flatteurs. Il vécut tel : aimé, acclamé, dans un luxe qu'aucun poète n'avait jamais connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une^ suite.
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partant sur un navire acheté par lui pour cet Orient mystérieux qu'il a décrit et où les Arabes du désert eux-mêmes, frappés de sa royale prestance, rappelaient Vémir frangi.
Si habitué à ces hommages unanimes, à ce culte et à cette frénésie de respect qu'un jour, à propos d'un jeune écrivain qu'on le priait de protéger, il déclara avec une fatuité touchante : « Il ne fera jamais rien. Il n'a pas été ému en me voyant. »
Malheureusement, la Poésie, qui lui avait donné tant d'années de gloire et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement. Déjà, en 1831, il avait publié sa. Politique rationnelle et brigué un mandat législatif. On prétend même qu'il n'entreprit son lointain voyage en Orient que par dépit de cet insuccès. Or ce voyagé devait, par un hasard inouï, le pousser, à son retour, plus décidément encore du côté de la politique. Il avait rencontré dans les solitudes perdues du Liban cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, après avoir consulté les étoiles et lu les signes de sa^main — géographie mystérieuse des passions et des destinées : (( L'Europe est finie ; la France seule a une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez. »
Le superstitieux poète crut à l'horoscope de cette magicienne en cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe orientale; et dès son retour, sans doute, il rêvait déjà de réaliser son oracle, tandis que le navire, en rqute pour la France, marchait d'étoile en étoile...!
Bientôt il se fit élire à la Chambre :
— Où allez-vous vous asseoir dans l'Assemblée ? lui demanda un de ses amis.
— Au plafond !
Ceci marquait chez Lamartine lui-même la sensation qu'il se trouverait peu à sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement.
Comment ! le mélancolique poète allait s'occuper de politique et tenter de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas la marée et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer ?
Lamartine, lui aussi, rêvait d'attirer le peuple à lui. Il avait mis Dieu dans la poésie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la politique — le mot est de lui — créer une République évangélique où on gouvernerait la nation par ses vertus.
Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaiTC aventure de la Révolution de 1848 qu'il prépara avec les Girondins et dont il (ut le promoteur et le héros, On ne peut pas lire aujour*
d'hui sans stupéfaction les détails du rôle qu'il joua à ce moment : sa lucidité d'esprit, son audace, son courage durant ces jours oii, grâce à ce magnétisme, à c>q fluide charmeur qui furent toujour en lui, vingt fois il arrêta l'anarchie; où vingt fois il prit la parole, tôte nue, sous les fusils braqués, bravant la mort, nouvel Orphée qui apprivoisa le lion populaire et l'entraîna avec des chaînes de fleurs. On connaît sa phrase célèbre sur le drapeau tricolore qui n'était qu'une sublime inspiration de plus après tant d'autres, où son patriotisme, pendant ces journées de février, se multiplia.
Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vécurent toute leur vie en état de grâce.
On peut dire de Lamartine qu'il a été toujours en état de génie.
Mais le génie ne va pas sans la couronne d'épines. Lamartine porta la sienne. Que n'étaitil resté à la porte de la République ! Platon l'eût couronné de roses. Des plus hauts sommets de la popularité il tomba, selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises langues. La Révolution avait achevé de le ruiner. Quelques semaines avant les événements de février, un traité lui achetait ses œuvres litté-
raires pour 540,000 francs. Par honnête et pour sauver de la faillite son libraire, il déchira le traité. Depuis longtemps, il semait l'or et les charités avec une prodigalité inépuisable. A un ami dans la gêne il écrivait : « Je ferai couper mes plus beaux arbres. » Alors, devant ce gouffre dé dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fière écriture du papier blanc accumulé, qu'il jetait à ce gouffre.
Cela ne suffit même pas; et vinrent alors les grands déboires, les humiliations publiques : la vente de Milly, la loterie, la souscription nationale — toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la vie.
Et aucune pitié ! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouvé tous les mots cruels sur son temps, proclama : « M. de Lamartine n'a plus une lyre; c'est une tirelire. »
Et si, pourtant! il la possédait encore, cette lyre ancienne ! et malgré l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours — dans ses pages obligées, tout au long des Confidences^ de ses livres d'histoire, de son Cours familier de littérature^ — des vibrations éclatantes, des coups d'ailes soudains, des ruissellements d'âme et de pierreries, tout un trésor intérieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi à dilapider.
Mais plus de poèmes, hélas ! à cet âge pour-
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tant où Victor Hugo, lui aussi frappé par la politique, allait commencer ses chefs-d'œuvre.
• Lamartine maintenant aurait pu écrire son Livre de Joh ; mais, lui, manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose solide et marchande. Plus d'épisode nouveau pour faire suite à Jocelyn et à la Chute d'un ange^ ni les Pécheurs annoncés, ni l'autre fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Judée.
Et pas non plus ce retour sur les œuvres anciennes qu'il avait appelé lui-même des « improvisations poétiques » et promis de « polir à froid ».
Vain espoir ! Thomme, pas plus que l'Océan ne peut revenir sur ses traces et retoucher ce qu'il a laissé derrière lui.
C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets après les avoir longtemps roulés dans ses marées.
Au contraire toute l'œuvre de Lamartine fut hâtive, d'une forme lâchée. Aussi, dans ses préfaces, redoutait-il lui-même le dédain des délicats. Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue, l'effrayante mobilité des goûts littéraires qui démodent vite les œuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au passé qu'à l'avenir. Il y a des poètes qui ouvrent une époque et une poésie, tel Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une époque. Il résume
Piron, Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces poètes intermédiaires, non sans talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement. C'est en ce sens que Rivarol a dit : « Le génie égorge ceux qu'il pille. »
Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant : « Il y a des anniversaires d'idées dans la vie des siècles. » Et, en effet, on a pu assister, ces dernières années, à un renouveau de sa gloire, qui sans cesse recommencera par intervalles. Caria forme de sa poésie est sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large, peu raffinée et vaut moins par le choix des mots que par un rythme général. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une poésie se démode.
Celle-ci est toute de musique. Elle se borne à de grands planements.
Quant au fond, elle s'en tient a ce qu'on peut appeler les lieux communs de l'humanité : la nation, Tamour, la religion, la douleur, mais on peut dire aussi que ces thèmes sont ceux de l'âme elle-même, l'âme éternelle, la Psyché nostalgique et vagabonde, et qu'un poète se haussant jusque-là émouvra davantage et avec plus de durée qu'un poète exprimant seulement les sensations personnelles et fugitives de sa seule âme ou de ses nerfs.
Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, de^
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thèmes choisis, il sut faire véritablement des concerts ^seloii l'expression qui lui était familière, aujourd'hui vieillie, mais si juste.
Chaque fois qu'il a pris la parole : soit sur la page blanche où tombaient ses poèmes spontanés; soit à la tribune; dans les rues, les jours de révolution ; h l'Académie, oii son discours de réception souleva d^un élan toutes les questions du temps et de l'éternité, chaque fois ce fut vraiment « un concert », une voix plus qu'humaine, une vaste musique rebelle aux subtilités, mais qui enveloppait toutes les âmes dans ses grands plis.
Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'éterniser pour l'avenir : Lamartine est l'Orgue de la poésie du siècle.
On pourrait dîre de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idéal.
Don Juan est le grand incontenté. Il a une curiosité inquiète, des aspirations infinies et peut-être aussi un goAt des expériences. Il appartient à cette famille des lunatiques dont il est parlé dans Baudelaire : « Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne connaîtras pas... » Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs, versatile pèlerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les oratoires de Séville, guettant quelque infante aux yeux tristes, luimême pâle comme la cire du chandelier, Molière aussi le rencontra, et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset. Personnage fuyant, inassouvi, énigmatique surtout. Il a sur la face un sourire, car le sourire seul est énigmatique. Mais son sourire est plus proche des larmes que du rire. Il apparait le plus triste d'entre les hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession était restreinte ; elle fut
purement féminine. Don Juan ne chercha l'absolu que sous une seule forme : T Amour..
Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout ridéal? M. Octave Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que Tabsolu de la beauté. Il y a l'absolu de la bonté, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du cœur va à d'autres choses qu'à la femme : on veut aimer des tableaux, des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les nuages — on veut pouvoir s'ai- ' mex soi-même. Comment faire avec un seul cœur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore. On n'a pas assez aimé. On s'est trompé en aimant. Alors on vide son cœur — pour le remplir de nouveau. On se déprend, parfois, mais c'est afin de se passionner autre part.
C'est la nature de don Juan... Or M Octave Mirbeau lui ressemble comme un frère, plus .
souffrant, plus inassouvi , puisqu'il aime davantage et que son idéal est sans limites.
Lui aussi a un sourire : son ironie, une ironie spéciale, hautaine et grinçante, d'une originalité unique et qui constitue une de ses plus fortes vertus littéraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez le fond des choses l'auraient pris pour un pamphlétaire, à cause de cette ironie, parce qu'il publia les Grimaces^ qui furent parfois de cruelle satire, et parce qu'il
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écrivit de mémorables « éreintements », des portraits justiciers, eaux-fortes où la plaque avait reçu d'indélébiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique même de don Juan?
M. Mirbeau veut l'absolu dans la beauté, dans l'art, dans la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais écrivains, les mauvais riches, les Mau{>ais Bergers, comme il dit dans son drame.
Mais haïr est la même chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est différent, et tout le contraire même, pour ceux qui le connaissent bien, ont approché tout près de ce cœur ombrageux et orageux. Contradiction de l'apparence ! Même au physique, si son allure décidée, sa rousse moustache riiilitaire disent l'audace, la bravoure, le goût du combat, .y y a là, dans ce visage, des yeux bleus si ingéûus, si tendres, si jeunes encore dans la figure plus âgée, des yeux comme ceux des enfants, des yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient à la bonté, à la loyauté, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux mouillés et comme faits avec des larmes
qui attendent...
Ainsi pour Tâme... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux, voire un peu féroce. En réalité, habitant loin des villes et en pleine Nature, il était toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte Thérèse, qui fut aussi une passionnée, a dit qu'elle se clarifiait les yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les fleurs qu'il a nommées <( des amies violentes et silencieuses ». Dans son jardin de Poissy, où il a des collections admirables d'iris, de roses, de pensées, il" faut le voir, compétent comme un horticulteur de Harlem, qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom..
Certes, il les aima pour leur beauté, mais sans doute aussi et principalement pour leur fragilité. Car il est, avant tout, un grand cœur miséricordieux. Toute son ironie provient de toute son indignation, toute sa colère de toute sa pitié. Ses larmes deviennent des projectiles... C'est un sentimental sanguin.
Et, en effet, après ses combats, voici tout aussitôt de lyriques effusions, des dithyrambes sonores et dont l'éclat de trompettes va atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de certaines de ses pages, définitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M. Léon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire — enfin! — un peu de l'Absolu. Alors, ce sont
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moins des portraits qu'il trace, que des chants de joie, de triomphe et d'amou^. Oui! il aime, il k dit, il le crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des phrases qui s'agenouillent. « Du journalisme » disent les sots. Mais M. Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais écrit un seul article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses haines, n'est-ce pas comme la correspondanee de* ce don Juan de l'Idéal, trop-plein d'une âme, expansion d'une heure, confidences sur le papier, extases changeantes et que lui-même bientôt dédaigne, lettres frémissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un tiroir — sans même daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses lettres d'amour, puisque leur encre, vite pâlie, semble vouloir d'elle-même retourner au néant?
Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparaît la même âme, assoiffée d'absolu. Il va à ceux qui souffrent le plus.
Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une création bien étonnante, c'est ce Père Pamphile de.^ Rédemptoristes, exilé volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rétablir son Ordre fondé jadis pour déli-
vrer les chrétiens en terre barbaresque. Or il est convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un nécessaire et permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il y a des arbres, du blé, des oiseaux : a Et non seulement il y a des captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis que nous avons cessé de les racheter... >> M. Octave Mirbeau aussi pense qu'il y a partout des captifs, et son œuvre de haute pitié, de fraternité humaine, ne va qu'à apitoyer en leur faveur, à les faire délivrer.
Ainsi, dans le Ca/çaire, il s'a'git de Khomme emprisonné dans une passion; dans l'Abbé JuleSy c'est le prêtre emprisonné dans le célibat; dans Sébastien Roch, c'est l'enfant — oh! la plus désolante misère — emprisonné dans le collège.
Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont encore et surtout emprisonnés dans la vie. Ils n'ont pas, de celleci, la même conception que les autres hommes. Pareils à l'écrivain qui les conçut et vraiment ses frères en destinée et en souffrance, ils sont aussi des incontentés, des nostalgiques (c'està-dire également de la famille de Don Juan).
Ils ne se résignent pas à ce qu'est l'existence dans l'état actuel des sociétés. Ils se refusent à être des créatures de civilisation et veulent
être quand même, malgré tous et tout, des êtres de nature. Cela ne va pas sans d'amères luttes. Ils n'ont aucune condescendance aux usages, aux conventions, à l'esprit de caste ou de race, aux façonç ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent à l'absolu et souflFrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame naît de ce conflit, du désaccord entre ce que le monde les voudrait et ce qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifiées, est un perpétuel sacrifice de ses goûts et de ses instincts, à on ne sait quelles lois d'intérêt général et à des mœurs hypocrites auquel tout le monde collabore et dont tout le monde souffre.
Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de l'instinct contre la société, leur volonté de l'absolu. Ces romans, nés en même temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent déjà connus en France, aboutissaient à la même revendication de l'individualisme.
Pour être soi-même, pour n'être pas prisonnier de la masse, le héros du Calcaire pousse jusqu'où il lui plaît sa dramatique passion. Mais c'est l'abbé Jules qui affirme avec le plus d'éclat cette attitude d'indomptable égoïsme qui n'est, après tout, que la totale sincérité. L'abbé Jules est, d'ailleurs, le chef-d'œuvre de M. Octave Mirbeau et un chef-d'œuvre, il faut le dire.
C'est à mettre a coté des plus pathétiques et fulgurantes créations de Barbey d'Aurevilly, mais uniquement quant à la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalité entière. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien à lui, une voie intermédiaire qui est loin de l'impassibilité souveraine d'un Flaubert, loin aussi de l'impartialité documentée de M. Zola ou des analyses psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-çi exprimera une conception qui lui est propre : la çie frénétique. C'est sa marque, son frisson, pour ainsi dire, ce même frisson tourmenté qu'on trouve aussi dans les sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent loué que parce qu'il sentait leurs arts parallèles. Et on y pense surtout à propos de Vabhé Jules qu'on voit une figure tragique, aux modelés puissants, une gargouille retenue à mi-corps dans la pierre irrévocable de l'Eglise et dont la face grimace et ricane à l'Univers entier qui ne pouvait pas le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-même l'a dit entre des péchés et des colères : « J'ai des pensées, des aspirations qui ne demandent qu'à prendre des ailes et à s'envoler, loin, loin... Me battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je ne sais pas... mais curé de village! »
Peut-être qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la grossièreté, le mépris des
autres et de lui-même que pour salir et bafouer ce trop bel idéal qu'il porte en lui, sans le pouvoir réaliser. Il y a désaccord, manque d'équilibre, fl a trop d'idéal pour vivre avec la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don Juan qui a trop d'idéal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur demander que du plaisir. Sa souflfrance en résulte. Et la {>iep'énétique commence. Mais s'il avait eu plus d'idéal, il aurait dominé la vie; il aurait été jusqu'à l'absolu en soi, il aurait réalisé le bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De même Vahbé Jules ^ avec plus d'idéal, n'aurait pas entamé ses farouches luttes contre ses proches, ses collègues, son évêque, les curés, — « tous, des imbéciles », comme il dit si drôlement — ni ses luttas contre la vie entière, ni ses luttes contre laimême. M. Octave Mirbeau, observateur aigu mais visionnaire aussi, le sait bien ; et c'est pourquoi il dressa vis-à-vis de l'abbé Jules, sa merveilleuse figure de l'abbé Pamphile. Celui-ci a été jusqu'au bout de son idéal, en face duquel il s'est enfin trouvé lui-même, et seul. Sa pioche (( n'a fouillé que les nuées ». Création unique, et si en avance sur tout ce qu'on écrivait a ce moment! Ah! cette cathédrale idéale, qui est pour le solitaire comme si elle existait puisque le plan en est terminé en lui, et la tour
toute allongée dans son âme. Voilà comment on peut s'évader de la vie, atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort son désir que la réalisation en devient inutile. On devient réellement ainsi maître des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure façon sans doute — la seule, disons même — de réaliser l'absolu.
Cette volonté intransigeante de l'absolu que nos extrêmes civilisations empêchent et qui ne siérait que dans une société toute proche de la Nature, est la caractéristique des romans de M. Mirbeau, et de ne pouvoir la réaliser, nait précisément le drame et une vie qui est frénétique de luttes pour un impossible idéal: le personnage du Calvaire veut l'absolu de l'amour; l'abbé Jules, l'absolu de la liberté; Sébastien Roch, l'absolu de la pureté; Jean Roule des Mauvais Bergers l'absolu de la justice et dç la bonté sociale. Or cet absolu, toujours conforme h la Nature, à l'instinct, est souvent contraire aux idées admises, à nos mœurs de politesse, de réticences, d'acceptations, d'hypocrisies, a tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel. N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain ; il est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus, compromis, — choses tempo-
raires et contingentes! Et alors, quelles criailleries! Que veut-II, cet audacieux, qui demande l'infini dans la vie. et cherche rÉternité sur les cadrans? C'est chercher midi à quatorze heures.
On le vit bien quand il dressa dans le Calvaire (au grand scandale universel), une scène de guerre admirable; c'est l'ennemi regardé, le uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route, parmi la Nature éternellement en fête et impassible. Alors le sens humain s'éveille. Au-dessus de l'idée de la Patrie, il y a l'idée de l'Humanité. Autre solidarité, plus vaste, plus foncière. Et le héros du Cahaire s'émeut, s'agrandit aux pensées magnifiques; et il baise au front l'Ennemi mort.
Vaste cœur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point rempli, cœur inépuisablc;, cœur inassouvi, cœur qui sans cesse recommençait des expériences, voici un baiser dont il n'avait pas soupçonné la beauté et le funèbre enivrement! Et comme l'amour des femmes apparaît médiocre et restreint auprès de cet amour qui baise, sur le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanité, toute la beauté morale, toute la mort.
Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent à la mort... On en sent la présence, rôdeuse et terrifiante, partout dans son . œuvre. Il y souffle comme le vent du bord des abîmes.
C'est Tarrlère-goût d'amertume de -tous les fruits cueillis, la frénésie dçs fins de fête, un bruit de départs incessants. Vie instable ! Destinées éphémères! Fantômes avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une sueur moite. On éprouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau excelle à ouvrir ainsi des portes sur le mystère, à susciter des ombres suspectes dans les miroirs, à amasser des soirs livides où des clochers chavirent, où des passants s'exténuent. C'est une des faces inquiétantes de son talent qui, dressé haut dans la vie, en arbre fougueux, aux branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des terres de poison et d'écroulement, aboutissent à des eaux ou flottent les cadavres d'Ophélie et des fous.
Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le Cahaire^ même en pleine sensualité, tandis que Juliette dort, il se met à l'imaginer morte. L'a vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la fraîche haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de pourriture; autour du lit, s'allument déjà, et vacillent les cierges funéraires... des glas s'entendent...
Union de Tamonr et de la mort. Qui peut les désassocier? Par quel mystère, les amants, au paroxysme de la volupté, ont-ils la nostalgie de mourir.
Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un écrivain toujours en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aimeTamour, il aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les livres; il aime l'art, avec une passion exaltée et militante; peut-être aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme à sa destinée d'un Don Juan de l'Idéal. . . La mort est le dernier amour de Don Juan.
Pour bien comprendre l'œuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne où partout on est hanté par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race, qu'à chaque pas on retrouve un détail noté par lui et qu'on croit reconnaître au passage les héros de ses poèmes.
Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe blanche et son col tuyauté de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce. point la « brune fille du Scorff », n'estce point Marie elle-même qui va à la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons de Brizeux : oui! elle le connaît. — C'est un poète, n'est-ce pas? fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas bien, mais qui est vénéré dans le pays comme celui de quelqu'un de grand qui est mort il y a très longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande.
Et comme nous l'interrogions sur l'endroit
où devait reposer le poète, elle ajouta avec un air d'ignorance et de vénération : « C'est au cimetière de Lorient, sans doute, qu'on aura rapporté ses reliques,.. »
Cependant le nom de Brizeux avait réveillé toutes les mémoires : chacun se met à en parler, tandis que le train file à travers les champs de blé noir et de bruyères roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa jeunesse — Brizeux n'est mort qu'en 1858 ; — un curé en cause à son tour : lui connaît toutes ses œuvres et, du reste, l'a rencontré autrefois, du temps où il arrivait jeune vicaire a Pont-l'Abbé; même le poète entra un jour en grande colère parce qu'on avait jeté bas un vieux Calvaire qui menaçait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le conserver avec- soin:, ^ tant Brizeux avait sincèrement le culte de la tradition armoricaine et de la défense de son pays contre les nivellements modernes.
Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumière grandit pour avoir fait plus que travailler au bien matériel et immédiat de son pays — pour Tavoir immortalisé dans son œuvre, à ce point que si la Bretagne tout entière mourait, elle serait conservée à jamais, impérissable momie, dans les bandelettes enroulées de ses vers.
Gagné k notre tour par la dévotion ambiante pour celui déjà entré dans la légende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons élé, comme en pèleriiiage, partout où sa vie naguère a marché et rêvé. Ça été quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on alimente — comme de rentrer dans la maison d'un mort aimé, après l'enterrement, de toucher aux choses familières à ses doigts, de se mirer dans les miroirs où son visage erre encore, de s'illusionner d'un mensonge de vie à voir pendre aux patères ses habits vidés de gestes !
Ainsi nous avons revu les bruyères et les landes, les mélancoliques remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mère, les vives et'chuchoteuses rivières de l'Ellé et du Létha ; surtout nous avons revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part de Quimperlé — oh ! le sauvage et lointain village qui abrita l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien presbytère où habitait le vieux curé qui fut son maître est aujourd'hui une ferme, mais les bâtiments subsistent h peu près intacts : une façade de pierre percée de fenêtres inégales; ici la grande cuisine brunie et fumée aux solives apparentes, où glisse comme un rayon du soleil noir de Rcm-
brandt; en face, la salle à manger qui dut servir de réfectoire à la petite école du curé d'Arzanno ; au fond, un vaste escalier tournant, en chêne solide, mène à une suite de chambrettes, à l'étage — les anciens dortoirs où pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du vieux maître qui y répandait en eux son âniie virgilienne.
A l'entrée du village, la même église est là, avec son clocher de pierre octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajourée et, par-dessus, le légendaire coq d'or. Voici la chapelle bariolée où Brizeux venait au catéchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait à la petite amoureuse du Moustoir, comme si elle eut été la Vierge et la Madone, ce L'office se passait à nous bien regarder », comme il Ta écrit plus tard.
Autour de l'église, un lamentable cimetière de tombes abandonnées dont les calvaires et les croix naufragent dans les hautes, herbes. C'est ici même, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de siècle, que Marie et Brizeux ont dû s'asseoir, les doigts tressés, si heureux dans leur naïf bonheur que la Mort elle-même ne les attristait pas! suavité d'une telle églogue! Oh! les amours de la quinzième année!
Voilà ce que Brizeux a dit dans tous ses poèmes, le charme des amours enfantines : le sien, d'abord, pour Marie ; puis, dans son second
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livre, Les Bretons^ celui du clerc Loïc Daulas pour Anna, la fille du vieux fermier Hoël. Les noms changent; le sujet du poème demeure; c'est la même analyse émue de ce qu'on pourrait appeler la puberté du cœur^ qui souvent devance l'autre et, pour cela même, est sans désirs.
Chaste aurore de l'amour! Éveil des tendresses partagées! Premières floraisons dans le verger de Tâmé' Rames appariées dans le port avant que la marée du sexe afflue et entraîne l'amour dans la pleine mer et les orages!
Cet amour-ci, tumultueux, exaspéré par les sens, Musset en est l'éloquent poète — le poète des vingt ans! — tandis que Brizeux restera le virginal . notateur des amours de la quinzième année; et, comme s'il en devait annoncer physiquement la vocation, voilà — à en croire les portraits gardés de lui — qu'il avait lui-même comme une mince et mystique tête de premier communiant!
Certes, les idylle de Marie demeurent le plus durable de son œuvre, mais son originalité lui vint aussi de son zèle à transposer dans ses poèmes toutes les choses de sa Bretagne natale : les noms, légendes, traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de poètes ont
essayé de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la poésie rustique monotone, et nul n'égale Tart de Brizeux qui en inventa le genre. Au reste, quelle autre contrée pouvait présenter une telle abondance de poésie, éparse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si originaux^ conservés intacts, avec des broderies d'or et d'argent — chez les femmes — - des étoffes vives^ des dentelles, des bijoux, et surtout ces coiffes de lin, de tulle, variées de forme h Tinfîni, d'après chaque canton, mais toujours mettant sur la tête comme un frisson blanc de deux antennes ou de deux ailes.
Et quant aux hommes, ils étaient beaux au temps de Brizeux — beaucoup le sont encore aujourd'hui — avec leurs immenses cheveux qui les faisaient ressembler k des arbres.
La nature aussi était propice : des rivières, des bois, des rochers, des menhirs, des landes, des genêts d'or, des bruyères roses, des sapins et des chênes, mélancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des brumes, comme un soleil d'argent.
Et, tout en cercle, la mer, le grand Océan qui imprègne sa poésie et qui, autour de ses vers^ semble aussi flotter, dans le blanc des pages!
Sans compter les traditions et les légendes, si curieuses qu'il n'avait qu'a les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une couleur
de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans Les Bretons j il en a recueilli un grand nombre : les ruches d'abeilles qu'on habille de crêpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour queTame défaillante ne s'y noie pas ; les épingles de la mariée que les jeunes filles se disputent.
Ajoutez h cela le Merveilleux, cet élément surnaturel qui paraît indispensable à un poème, si logiquement trouvé par Brizeux dans la croyance populaire aux démons, aux mauvais génies, aux nains, aux Ames des Trépassés revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont honorés dans les Pardons et protègent avec des scapulaires et des médailles bénites.
Toute cette vie légendaire et naturellement ^ poétique d'un peuple et d'une nature si a peine violés, Brizeux n'avait qu'à la dire avec simplicité et émotion, comme il l'a dite, pour faire œuvre d'art originale — lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su voir ni sentir. Or tout l'art personnel est là; et c'est pourquoi Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, « si la critique voulait marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher simplement le nom du poète ».
Seulement, Brizeux a fait plus que de la poésie rustique,' de « Tart de son terroir », comme on a dit depuis. Son œuvre vaut surtout par son caractère général, son sentiment toujours ému, son frisson d'humanité et d'âme qui sont le fond éternel de toute poésie. Et de ceci, la preuve s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses pages comme une triste rose conservée .du jardin maternel.
Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des lettres : le poète quittant la maison où il joua enfant, délaissant pour la grande ville la ville morte où il sait bien que son âme s'étiolerait ; le poète abandonnant sa mère vieillie qui comptait sur lui pour qu'il l'aidât à cheminer, à petits pas — comme ellemême, naguère, l'avait aidé à marcher, tout petit!
Oh ! cette dernière promenade de Brizeux avec sa mère au long des mélancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que d'y penser, il nous vient des larmes — tandis que la vieille femme, notre mère, est seule là-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre en chambre...
Mais il faudra toujours que les poètes s'évadent de la vie de province ; car, souvent, c'est pour avoir quitté leur pays, qu'il leur apparaît, à distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quanta Brizeux, l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition même de sa poésie. 11 y a ainsi des cœurs qui vivent toujours en arrière et qu'on pourrait appeler des cœurs rétrospectifs. C'est le cas de Brizeux. Il n'est si pathétique que pçirce qu'il évoque sans cesse le passé : ses amours enfantines, sa mère restée seule, le pays délaissé surtout (il est le poète du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa sa vie à commémorer, 6 lui, le nostalgique barde qui a si bien exprimé ceci : La douceur des choses quittées.
M. Anatole France, quand il fut candidat à TAcadémic, se présenta en même temps à deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit d'accaparement, mais par subtile discrétion. C'était une façon de dire ad'Académie qu'il s'en remettait à elle, prononcerait Téloge de l'un ou de l'autre défunt, au meilleur gré de la noble Compagnie. Ceci encore était bien de sa manière, ondoyante et polie.
Au physique déjà, il a un visage asymétrique, et des yeux de rêve qui contredisent doucement un menton de volonté, une bouche voluptueuse cachant son piment dans une barbe indécise.
Tête de moine savant qui aurait compulsé des in-folio et des incunables en la bibliothèque de quelque couvent d'Italie , et en même temps, dès qu'il parle, bonne grâce et raffinée urbanité d'un grand seigneur de salon français qui doit enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mélanges, il suffit de songer h une chose : M. France est né au quai Voltaire, « le lieu le plus illustre et le plus beau du monde », dit-ij.Mais
il y a plus : M. France — et ceci va nous expliquer tout — y est né chez un libraire, qui l'a fait inscrire à Tétat civil, sous le nom patronymique d'Anatole Thibaut. Le nom sous lequel il est célèbre n'est donc qu'un pseudonyme ? Pas tout à fait peut-être, et il est possible qu'il désignait déjà aussi son père, car nous avons trouvé une curieuse indication dans V Angélique de Gérard de Nerval, lequel, vers 1851, parti à la découverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abbé comte de Bucquoy, après avoir inventorié toutes les bibliothèques, la Mazarine, l'Arsenal, les autres, raconte ceci : « Nous avions encore à visiter les vieux libraires. Il y a France ^ Merlin, Techener. M. France me dit : « Je (( connais bien le livre. -Vous pouvez le trouver « par hasard sur les quais. » Je l'y ai trouvé pour dix sous. »
C'est sans doute par des renseignements» et enseignements pareils que le docte libraire qui fut son père forma l'esprit de M. Anatole France, de complicité, bien entendu, avec le quai Voltaire, où s'écoulèrent ses jeunes années. Le talent d'un écrivain, quant à la sensibilité et à l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Dès vingt ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable : les royales architec-
tures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en dentelle noire, les plans sévères du Palais de Justice, les tours lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages séculaires. Ici vraiment toutes les pierres parlent. Et elles parlent de l'ancienne France ; elles content des histoires du temps de saint Louis, des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher ruisseau de la rue du Bac après lequel soupirait Madame de Staël, le fleuve de grâce souveraine qui apporte là toute la fraîcheur des campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et qui aère, ventile les monuments accumulés de Paris. Maintenant voici, tout autour, sur le quai Voltaire même, les antiquaires et les libraires.
Songez maintenant au talent de M. Anatole France. N'est-il pas le résumé de tout cela? 11 a la fierté indolente de la Seine ; il mêle Notre- Dame et le Louvre ; il est religieux et vieille France, passionnel et architectural, toujours composite ; il apparaît un assemblage de meubles rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de bibelots du culte. Il a bouquiné adroitement dans la grave librairie paternelle et dans les autres ; il a aussi bouquiné dans les boîtes d'en face où s'acquiert une érudition plus facile, dans de menus manuels, des brochures curieuses et parfois uniques.
Et ainsi Técrivain lui-même aura vécu dans cette « cité des livres », où il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi fut « membre de l'Institut », comme il eut soin de Tajouter, même dans le titre, à la désignation de son personnage. Mais gageons que si M. Anatole France y a tenu, c'est enôore à cause du quai Voltaire — et pour tout lui dievoir!
Donc M. France, sans être normalien, est instruit de tout, parce qu'il fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus helléniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une conversation des passages compacts d'Homère ou de Sophocle qu'il récite de mémoire avec enthousiasme.
Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littéraire, et même de toutes les anecdotes, y compris et surtoutcelles de l'Kglise, ne suffit pas à faire de beaux livres. Le mathématicien Mélanthe l'a dit: u Je ne pounais pas (' sans l'aide de Vénus démontrer les propriétés <( d'un triangle. » M. France n'a pas négligé l'aide de Vénus qu'on sent partout présente et agissante dans ses œuvres. En celles-ci flotte sans
cesse la subtile chaleur de l'amour, une sensualité ardente en même temps qu'ingénieuse. Et ceci constitue la principale originalité de l'écrivain ; une science égale des livres et des caresses, une érudition qui cumule la bibliothèque et Talcôve. Charme imprévu d'un savant qui est voluptueux.
C'est l'impression que donnent tous ses romans. A oyez T/iaïs^ cette œuvre de savoureux archaïsme où nous vivons en des paysages d'ancienne Egypte, sur les rives du Nil, ou dans la brûlante Alexandrie, parmi des anachorètes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, Une œuvre qui apparaît polychromée comme un vase peint de musée, comme un authentique papyrus. Certes, pour l'écrire, M. France songea à Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur Othon, et aussi aux Moines égyptiens^ de M. Amelineau. Mais par-dessus toutes ces alluvions de l'érudition, se lève quel- ([ue chose qui lui est propre: Vénus dans le triangle, dont parlait le mathématicien Mélanthe ; le clair de lune d'une sensualité exquise; Thaïs ! la lune du ciel alexandrin, comme M. France lui-même l'appelle. Et l'enchantement opère, du secret qui constitue son talent : le corps de la courtisane s'étire dans la grotte des Nymphes ; et les phrases harmonieuses l'entourent comme des étoffes et comme des fontaines.
Dans le Lys rouge ^ un charme de la même sorte existe; il s'agit, cette fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'était justement déconsidéré par trop de récits d'adultères et de flirts sans signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on peut faire du genre et prouve une maîtrise. C'est que, ici, encore une fois, règne la sensualité. Oh! une sensualité discrète, assurément, prudente, presque nonchalante, mais raffinée, cérébrale surtout, et par cela même excitante et extasiée. Cette belle Thérèse, ce Decharte qu'il nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec quelles nuances! M. France veut qu'il s'aiment à Florence, dans la cité de la toute-beauté; et qu'ils aient le raffinement de choisir un pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetière pour goûter cette volupté profonde de sentir que l'Amour est frère de la Mort. Et, tout autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grâce noble et attendrie, un décor digne de la subtile églogue qui s'y joue: jardins en étages, pins bruissants, air léger, villas multicolores, cloîtres ciselés, fresques aux gestes d'éternité.
Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approché des chefs-d'œuvre.
Cette sensualité est précisément ce qui le distingue des « Renanistes », avec lesquels, a cause de son ironie, on Ta parfois confondu.
Ceux-ci sont surtout intelligents. M. France est, certes, très intelligent, mais il est poète aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a écrit les Poèmes dorés, les Noces corinthiennes, qui apparaissent de nobles mélopées pathétiques»
Les vrais Renanistes, eux, sont peu des âmes ; ce sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences négatives, c'est-à-dire dont la force est moins pour construire que pour détruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De là le scepticisme souriant qui est leur marque. Ces écrivains veulent ménager l'eau et le feu, se placent à tous les points de vue avec un talent égal, toujours exquis, font la navette entre les pôles, n'ont ni avis ni passion, se servent de la plume conyne d'un balancier... Au fond, ils appartiennent surtout à Técole de Ponce-Pilàte et se lavent les mains de la vie — dans leur encrier !
Philosophie commode, mais qui n'est guère féconde. A force d'envisager le pour et le contre, de découvrir toutes les objections, de mettre l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit à l'abstention. La production suppose, un élan,
donc de rinconscience. Trop d'intelligence nuit, car elle fait voir a Tavance les défauts, les inconvénients, les résultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanîstes, que si Dieu n'avait été qu'intelligent, il n'aurait pas créé le monde L
M. France, lui, a créé, quoique critique; car il fut critique aussi, et ses jugements littéraires du Temps forment plusieurs volumes. Et il a fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualité est aussi ce qui là caractérise, puisquUl lisait et louait les œuvres selon son meilleur plaisir. Il y a un vers ancien de M. Bourget,. d'indication curieuse :
Ton charme adolescent me plaît comme un l)eau
[livre.
M. France, au lieu de dire ainsi à une femme i « Tu me plais comme un beau livre », semble plutôt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: « Tu me plais comme une belle femme. » C'est que M. Bourget est un cérébral; M. France, un sensuel. Sa critique en porte le caractère, qut est son originalité, comme tout le reste de son œuvre. Aussi M. Brunetière, lequel est un cerveau austère, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense, au risque de verser dans les lieux com-
niuns, lui fit un jour là-dessus une grande querelle. Ce fut une joute où M.* France trouva ses plus délicieux accents. Il demanda grâce pour son plaisir, sa sensualité d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir été troublé, charmé, séduit, en présence d'eux, et d'avoir alors lui-même songé à la Beauté.
Mais il n'y a pas que la beauté des formes.
Il y a la beauté morale. M. Anatole France s'est tourné vers celle-ci et son talent vient d'y trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste éclot un philosophe. Le voluptueux de Thaïs et du Lys Rougey le dilettante de la Vie Littéraire^ devient une sorte d'historien des mœurs. Il a commencé une série de livres :
UOrme du Mail, le Mannequin d'osier^ rattachés par un titre commun : « Histoire contemporaine. )) Et, en effet, c'est moins du roman que l'étude des sentiments et des idées actuels.
L'écrivain a pris le cadre vague de la^ vie de province. Cadre délicieux, d'ailleurs, que la petite ville. « Ah! la petite ville de mon cœur! » soupirait ironiquement, et en même temps tendrement, Jules Laforgue. On est un peu lassé
des « romans parisiens ». Toujours le même décor emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus charmeur et quelle douce résonnance rien qu'en ces mots : « Le mail... Les ormes... L'orme du mail... »? C'est •toute la province, plus intime et combien plus intense. Sur les pavés nets, dans les rues vides, les .pas sonnent, les voix résonnent. C'est un signe. Les idées aussi, les passions sont plus vives de naître en ce silence. Elles atteignent dans la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux, là, somnolent. Ils sont à l'image de la ville. Ils sont la ville elle-même. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans une cité muette.
C'est le cas du préfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de Terremondre, de l'abbé Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de l'abbé Guitrel au sujet de l'épiscopat, ou des misères conjugales de M. Bergeret, tout cela prend son importance et son acuité de la vie de province, de la vacuité qui est autour. Nulle ville n'est nommée. Et tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire, l'histoire contemporaine des mœurs en province. Partout il y a Un abbé
Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas. seulement des caractères, creusés par une analyse sagace ; ils sont poussés jusqu'aux types. Ils sont sans état civil déterminé. Ils sont de partout en province ; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des portraits, des allusions locales.
Mais, le meill'^ur délice des livres où ils vivent n'est pas encore l'ingéniosité, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de reconnaître l'esprit même de M. Anatole France qui s'intercale. 11 semble même parfois qu'il n'ait chgisi ce simulacre que pour s'exprimer lui-même. Or, dans cette évolution dernière, quel changement! Ce n'est plus qu'à peine et par. intervalles l'ironiste de naguère, qui avait des hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de façonner.
Maintenant M. Anatole France est un philosophe osé et franc, presque un révolutionnaire d'idées qui rompt avec les morales convenues, fait la satire des mœurs, juge la justice, dénonce l'argent au tyrannique pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, ^fausses, sottes, il sousentend la Beauté morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est proféré à demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie pour tempérer la sévérité en l'alternant d'un sourire,
et aussi avec une urbanîté raffinée, cette condescendance mondaine habituée h ne pas insister, Mais l'audace des idées ne diminue pas pour s'envelopper. Et il y a bien des arguments pour une révolution sociale dans ces livres de grâce rioblè et souriante.
Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse gaî'de son style de calme lumière. Il trouve des inflexions câlines qui lui permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-être a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine écrit seulement avec deux mille mots pâles et lui-même (n'estril pas un classique aussi?) possède comme Racine un rythme mystérieux, un charme mol et indéfinissable, une force de style en marbre blanc.
Aussi M. France pourrait bien avoir fait œuvre durable et aller à la Postérité, mieux que d'autres romanciers modernes, de réputation plus universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver à la Gloire — et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise à porteurs, trouvée au quai Voltaire, et il y restera.
Le Midi a appelle Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que, en effet, il règne sur cette Provence à qui il a donné conscience d'elle-même. Son œuvre est un miroir où elle se reconnaît. C'est en cela qu'il est un grand poète, ce qui ne veut pas dire seulement, quant à lui, un grand écrivain de vers. Il apparaît une figure presque unique en Europe, aujourd'hui, non seulement par son œuvre, mais par sa vie, ses attitudes, tous les gestes de. sa pensée, son influence sur une race entière, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tète et son nom s'auréolent. C'est-a-dire que Mistral est plus qu'un poète. Il est la poésie même, avec son caractère d'éternité. Tout de suite, h son propos, Lamartine nomma Homère, dans ce grand article qui fit célèbre, d'emblée. Fauteur de Mireille. Un Homère chrétien, pourrait-on mieux dire.
Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gardé celle de sa Foi. C'est un épisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage
à Paris, sitôt après l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en aller remercier le maître des Méditations pour sa louange qui fut comme un sacre ? Mais il fallait aussi^ à Paris, remercier Dieu, et aupréalablcDonc, il se rendit à Notre- Dame où le P. Félix était alors prédicateur en vogue, se confessa à lui, communia avec des gars de là-bas qui l'accompagnaient, avaient quitté, pour lui, leurs mas qui sont dans des jardins...
C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de tête qu'il a gardé, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de mousquetaire dont l'air désinvolte se corrige par des yeux d'horizon où court une lumière claire — et une tenue sobre, de parfaite correction.
En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, désappointé, s'écria : « Comment, monsieur, vous n'êtes donc point un pâtre? » S'il n'en avait pas le costume, il en avait l'âme, et il l'a gardée. Précieux trésor sauvé en lui, conservé jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le touchant de sa vie, c'est qu'il soit resté dans son village ; que malgré la gloire tout de suite conquise — et on sait ce que cela implique dans Paris : adulations, faveurs, argent, femmes, — il n'ait pas quitté ce doux Maillane, proche d'Avignon, assez contenté de promener son ombre sur cette Place où, comme il dit, des
gamins jetteront un jour des pierres après son buste.
. C'est pour cela qu'il est pastoral. Dans son œuvre aboutissent toutes les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitté la Nature. Est-ce que déjà son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et d'une race? Signe de la Destinée! Il porte en lui l'ame même du peuple. Et c'est cette âme qui crée en lui. Ainsi les événements, les personnages, les paysages, sont regardés par lui comme le peuple les regarde. Nous y songions, un soir . que nous lui entendions réciter son admirable Tambour dCArcole. Ce n'était pas ainsi qu'un écrivain doit se représenter logiquement l'aventure héroïque; mais c'est ainsi sans doute que le peuple l'imagine, coloriée et confuse comme une image d'Epinal dans des fumées...
Ce soir-là. Mistral nous récita aussi son poème de Saint Trophime, d'autres morceaux.
Curiosité et délice de l'entendre! C'était chez M. Alphonse Daudet, l'été, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce milieu d'art unique, avec les fenêtres ouvertes, après le dîner, sur le parc blanc de lune. Mistral déclama à voix ample, à grands gestes. Mais sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes élargis, avec le salon.
Du coup nous comprîmes toute la nature de son génie : les autres font de la poésie de chambre, comme il y a de la musique de chambre. Mistral fait de la poésie de plein air.
Ainsi est Mireille \ ainsi Nerto, les Isclod''oi\ le Rhône; si beaux, qu'ils résistent même a la traduction. Mais quel arôme, quel souffle ils ont, dans ce mâle et harmonieux provençal que Mistral reprit, ennoblit de nouveau jusqu'à l'art! Langue qu'on dédaignait — comme les hardes des siècles morts, — indignes de vêtir les rêve» et le^ images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour ses associations d'idées, brèves ou nulles. Mistral en fit une langue littéraire^ coordonnée et fixée.
Non seulement par ses poèmes. Il publia, au surplus, le Trésor du Félibrigey un grand ouvrage de linguistique où il s'est montré un philologue admirable, le codificateur sûr de cette langue dont il a retrouvé tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de l'histoire, jusqu'aux carrefours de forêts où les idiomes se rencontrèrent et se quittèrent.
Mais le provençal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant a le provençal est une langue
française », disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, eh effet, que le français, langue de l'unité, idiome classique; il y a aussi « les parlers de France », qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements indissolubles, fondations tenaces, mêlées au fond du sol à la poussière des aïeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A côté des grandes langues littéraires qui sont des océans, réduites aussi à quelques-unes comme les mers dont se baignent leurs pays mêmes, il est bon que survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intérieurs où se mirent l'originalité des villages et la vieillesse intacte de chaque clocher. C'est-à-dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien esprit de cette race. C'est ce qu'à voulu Mistral pour sa Provence. Tout suit la langue : les us, les légendes, les antiques mœurs, les filons et les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prêcha pas d exemple, en restant dans son mas de Maillane, « au seuil où l'on jouait jadis », comme disait Brizeux qui, lui, fut infidèle un peu, épousa Paris, tout en continuant cependant à aimer sa Bretagne comme une mère... Lui aussi écrivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de France, populaire et si vieux, pour être entendu du peuple, toucher ses chers Bretons aux immenses cheveux»
Mistral à son tour, parla h sa race dans la langue que les plus simples — c'est-à-dire les plus intacts — entendaient. Ainsi il la toucha, Tenivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu'à ses origines, et dans tous les chemms de son histoire. La Provence, qui s'était perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la nationalité? Le provençal renaissait et la Provence aussi. La c< petite patrie » s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit régional! Ame de la province ! Charme indélébile du lieu natal ! Mœurs et paysages devenus des livres !
Ce fut vraiment la décentralisation littéraire, dans ce qu'elle peut avoir de plus décisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la décentralisation est le secret des renaissantes originalités. Les écrivains nés à Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes façades. Et alors ils font leurs livres, souvent, moins d'après la vie que d'après leur bibliothèque. Au contraire, il faut écrire d'après une race dont on est l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux ; et ils le seront d'autant plus que la race est demeurée elle-même plus impolluée, personnelle, abritée contre l'influence de la centralisation et du cosmopolitisme.
Heureux les écrivains qui ont une province dans le cœur!
Ils en seront, dans la littérature, l'équivalent. Ils feront leur œuvre à son image et à sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son air et sera comme le visage même de la race.
C^est le cas de Mistral dont la poésie fait partie de la Provence comme en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait : (( C'est une grosse mouche, » songeant à certains Félibres, dont Mistral a dit : « un bestiari divin, » pensant à lui-même. Car sur ses lèvres une Cigale a vraiment chanté qui avait déjà chanté sur les lèvres des Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donné la main — par-dessus les siècles.
Après bien des expéditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un après-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante Bouddahs, baignée de lumière, glauque, d'aspect sévère moinsimpressionnante néanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empêcher de dire, le jour de sa réception : a C'est la première fois que je porte une épée et je n*ai jamais eu si peur. »
M. Pierre Loti ne fut pas. dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la séance, pris de cette mélancolie des fins de fête, parmi le remous mondain des toilettes et des carrosses, devant le crépuscule d'avril rose et gris, il songea : « Je ne me suis jamais senti si triste ! »
Que pouvait faire le titre d'académicien à cette âme ? Peut-être y a-t-il tenu seulement à cause du costume, avec son goût spécial pour les déguisements qui tantôt le conduisit en Pharaon hiératique à un bal costumé chez
Mme Adam ; une autre fois lui donna l'idée de cette fête Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, a Stamboul, à Tahiti, au Japon, dans toutes les étapes de ses voyages, revêtir la tuniqu^e et les couleurs du lieu — comme pour se changer, échapper à lui-même, se fuir, oublier son identité vraie en des contrées sans miroirs...
Qu'importe ! il a sans cesse gardé son âme, telle qu'une chose intérieure dans des crêpes» inaliénable et en deuil d'on ne sait quoi...
Ce qui suffit à élucider le cas de cette âme, et qui explique en même temps la vogue immédiate de l'écrivain, c'est le Voyage.
Nous raffolons de plus en plus d'exotisme ; celui-ci a envahi nos tables : gourmandise pour les plats étrangers, les fruits lointains ; et aussi l'ameublement : abandon des styles français pour le turc, l'orientalisme, le japonisme aux grimaçants bibelots, le style anglais.
L'art aussi en est tout intoxiqué.
En littérature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprès de Balzac, cette immense carrière de pierre où chacun a pris des matériaux pour édifier, ajourer, ciseler
des monuments jolis, des maisons de rapport où vivent un grand nombre djB personnages.
Voici que M. Pierre Loti n'eut pour maître que le Voyage.
Engagé à dix-sept ans sur le Borda ^ tour h tour aspirant, enseigne, lieutenant et capitaine aujourd'hui, il dériva, durant vingt-cinq ans, dans les mers reculées, vécut parmi les terres calcinées, les végétaux hostiles, les cultes sans âge. Un peu d'action parfois, d'odeur de poudre, de taches de sang, comme intermède à l'opium énervant d'une telle vie : le combat de Hué, les engagements du Tohkin. Puis un recommencement de longs mouillages, les océans vides, de courtes idylles étranges avec telle femme un peu animal, un peu idole.
On comprend vite que, rien qu'à raconter ces choses, il était facile d'intéresser et d'émouvoir.
C'est déjà ce qui fît le charme et le succès rapide de Bernardin de Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il écrivait dans l'avant-propos de Paul et Virginie : « J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. »
Or on rapporte, au sujet de Bernardin de
Saint-Pierre, que Napoléon 1*"^ lui demanda un jour : . (( Quand écrirez-vous un nouveau livre comme Paul et Virginie ? »
M. Pierre Loti l'a écrit, ce livre — en passant par Chateaubriand, dont VAtala appartient au même art.
Mais, chez ceux-là, on sent toujours l'Européen dans une nature exotique ; au lieu que M. Pierre Loti suggère véritablement ; nous croyons être en Annam,a Stamboul ; il s'efface; il en arrive à se faire oublier lui-même, à se perdre, à se fondre dans cette foule bariolée dont il porte le costume et dont il fait partie .
L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc superficiel ; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues décors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intégral, inoculé, imprégné, ne bénéficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu percevoir et décalquer. Ici apparaissent les acquêts de la littérature moderne, plutôt de sensations que d'idées, qui s'aide merveilleusement des sens, qui emmagasine dans l'ouïe, dans l'odorat, le goût, le toucher et la vue.
Car la littérature moderne a réalisé ceci :
V éducation artistique des sens.
Ce n'est plus surtout le cerveau notant des aspects généraux, des divergences de races ou de paysages. L'enquête, devenue charnelle et
M. PIERRB LOTI
physique, descend aux détails, à l'esthétique de la peau, aux titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses évocations d'Extrême-Orient, a cliché ainsi, par ses sens bien braqués, des notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le goût, le son d'atmosphère.
Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit être en littérature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et encore plus celles de Todôrat.
Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencés par l'eau, des hommes qui ont beaucoup navigué ou naissent en des ports, des yeux qui reflètent tous nuages et tous reflets avec précision et en profondeur, comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs.
Mais son nez est encore plus caractéristique : un nez busqué et embusqué, un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la capture, la différencie. Et c'est ainsi, en ce ce joli livre, le Mariage de Loti, quand il nous promène avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en route vers les étoiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la pluie tiède ! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspère un unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardénias. Et jusqu'à la senteur de la poussière ^
cendre morte des années, qui nous picote les narines quand nous entrons dans « les pagodes souterraines », dont le parfum d'éternité, devant rimmuabilité des Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussière précisément tressée avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millénaire?
Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays lointains. Il a bien observé. Il évoque avec acuité. Son exotisme n'est pas de pacotille. Et le véritable intérêt de ses livres est là.
On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore qu'il ait d'émouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de ses grands charmes mystérieux que cet inachevé de certaines phrases qui semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages.
On lui voudrait aussi un peu moins de vérité, d'aspects réels, pour une transposition en art, ces déformations, ces déviations dans le songe et la féerie où, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes auraient l'air d'étoiles dans des robes à fleurs.
Et surtout en ces contrées d'Extrême-Orient!
C'est ce qu'ont si bien compris les artistes japonais, à la fois réalistes et fantastiques : le rêve juxtaposé au réel, le chimérique côtoyant la vie et la prolongeant.
M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur réalité tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggère avec couleur. Cela suffit pour le mérite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il conte, et son narcissisme \\ se mettre en scène dans des idylles douteuses, de' petits collages polynésiens et japonais .qui ne sont qu'un recommencement de Graziella,
— Je ne comprends pas le ciel même sans toi, disait la pêcheuse de Procîda à Lamartine.
— J'ai peur que ce ne soit pas le même dieu qui nous ait créés, dit Rarahu à ce mélancolique Loti, qu'elle a elle-même nommé de ce doux nom d'une fleur de son pays.
Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs l'écrivain n'indique les âmes distantes, quand les corps sont proches, cette psychologie qui aurait été si curieuse de l'amour entre deux races, ces pensées parallèles dont aucune n'est soluble dans l'autre, ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette.
Il y avait là toute une série de subtilités qu'un amant eût perçues. Mais, malgré ses confidences
souvent peu discrètes, M. Pierre Loti a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante ! Les gentilles amoureuses, jaunes ou tatouées, en chapeaux de fleurs, ont-elles existé plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanité est bien légère pour avoir été vécue.
Est-ce le même cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthème, gracieuses fictions^ semble-t-il plutôt, d'un romancier romanesque qui invente des silhouettes colorées sur des écrans de papier. Cela n'a d'importance qu'au point de vue de la sincérité de l'écrivain, difficile à ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, parait contraint dans notie civilisation rectiligne et cache une foncière timidité par un désir d'étonner, comme lorsqu'il répondit un soir, à dîner, chez son ami M. Alph. Daudet liii demandant s'il était d'une famille de marins : a Oui, j'ai eu un oncle mangé sur le radeau de la Méduse. »
Mieux que l'hérédité, c'est le voyage qui l'a» formé, et c'est de lui qu'il a tiré aussi l'idée dominante qui enveloppe son œuvre : la pensée de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins peuvent dire: « Nous vivons dans la mort! w Leur vie est faite de périls^
d'adieux enivrants, de départs, de gestes toujours s'évertuant à traverser les distances. Tout défile, s'écoule en panorama rapide d'êtres " et de choses. Escales momentanées! Embarquements!
Dérives! On a beau changer de pays, de costumes,' d'amours. Changer d'Océan^ même!
Partout, que ce soit la* face grise de la mer de Bretagne, la face bleue du Pacifique, la mer a le visage de l'Éternité.
Et les heures brèves se brisent et se reforment comme les vagues.
M. Pierre Loti — comme déjà Baudelaire, dans le Voyage — a' exprimé ce sentiment de l'instabilité, de la vie sans cesse déprise, des départs imminents, des continuels adieux qui sont déjà de petites morts — et de la fin proche, au bout de l'ennui!
C'est cette mélancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute son œuvre. Celle-ci est aussi un navire, à la poupe tatouée, dont le pont mêle des cocotiers alanguis, des idoles poussiéreuses, des parfums forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes à la peau de fruit, habillées d'étoffes aussi belles que des nuages.
Mais toute la mer, incessamment gémissante et qui a la voix de la mort, flotte dans le blanc des pages.