‹ L'Eloquence académiqueChapitre 18 sur 65 · LA PLACE DE M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE · texte numérisé non relu

LA PLACE DE M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE

Messieurs,

Si j'avais reçu l'honneur que je reçois aujourd'hui avant que le roi vous eût honorés de sa protection, j'aurais employé tout ce discours à vous faire connaître combien je m'estime heureux d'avoir une place parmi vous; d'entrer dans un commerce que la vertu, l'amitié et le bon usage des lettres humaines rendent si précieux et si agréable; de voir mon nom avec tant de noms illustres ; de partager avec vous cette réputation que vous avez toute acquise, et que je n'aurais jamais méritée ; de profiter de vos lumières et de vos exemples, et d'apprendre de vous toutes les grâces du discours, toutes les règles de la politesse.

j'aurais rappelé dans votre mémoire la naissance de cette illustre Compagnie sous un roi que la justice, la piété, les victoires, la grandeur des événements de son règne auraient pu rendre incomparable, s'il n'eût laissé un fils qui surpasse tous ceux qui l'ont précédé, et qui trouvera à peine à l'avenir des successeurs qui lui ressemblent, j'aurais parlé de ce grand Cardinal, qui crut que ce n'était pas assez d'avoir employé tous ses soins et toutes ses veilles pour la grandeur de son maitre, s'il ne lui consacrait encore les vôtres; et que les Alpes forcées, la mer captive sous ses digues, les forts de la rébellion abattus avec les rebelles pouvaient laisser une grande gloire, mais que

VOUS seuls dans vos écrits pouviez en donner une immortelle.

J'aurais parlé de ce chancelier célèbre qui, après avoir rendu ces oracles dans les tribunaux suprêmes de la justice, venait présider à ceux que vous rendez dans vos assemblées, et qui se croyait chargé de la gloire et de l'avancement des belles-lettres, comme il l'était de la protection des biens et de la fortune des peuples. Après avoir ainsi mêlé vos louanges à celles de vos protecteurs, considérant ce que vous êtes et ce que je suis, touché d'une juste reconnaissance et d'une pudeur raisonnable, j'aurais cru m'être acquitté de ce devoir en rougissant de mes défauts et en me louant de la grâce que vous m auriez faite.

Mais aujourd'hui, Messieurs, que vous êtes sous la protection d'un roi si grand par l'excellence de son génie, par la gloire de ses exploits, par l'étendue de sa puissance, souffrez que je ne parle plus de vos prospérités passées, que j'oublie pour un peu de temps l'honneur même qu(' vous me faites, pour penser à celui que vous avez reçu, et que, sans vous ennuyer par des sentiments d'une modestie importune, je vous félicite de votre gloire.

Quel heureux changement dans la fortune des gens de lettres ! Autrefois ils révéraient de loin la grandeur et la majesté des rois qu'ils ne connaissaient que sur la foi de la renommée. A peine le son de leur voix arrivait-il jusqu'aux oreilles de ceux dont ils chantaient les victoires. Ils entraient quelquefois dans le cabinet de quelque Mécène, mais ils n'approchaient presque jamais des palais d'Auguste ; et, soit par un mépris généreux des vaines grandeurs, soit par une juste indignation contre l'ignorance de leur siècle, ils vivaient dans leurs solitudes enveloppés dans leur propre vertu, et s'éloignaient de la cour des rois où le faste l'emportait sur la modestie, et où la fortune était presque toujours plus honorée que la sagesse.

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Il était réservé au plus grand des rois de rétablir l'honneur des lettres en votre faveur, de vous ouvrir son propre palais, de vous faire trouver dans le Louvre même toutes les douceurs de la retraite, de vous donner un noble repos à l'ombre de son trône, de se faire, au milieu de vous, une cour paisible et modeste où règne une honnête émulation, et où des âmes tranquilles et désintéressées travaillent à s'enrichir des biens de l'esprit et cherchent une gloire plus pure que celle des âmes vulgaires.

Que si vous trouvez tant de gloire dans la grâce qu'il vous a faite, vous n'en trouverez pas moins dans votre propre reconnaissance, puisque en louant votre auguste protecteur, vous pouvez mériter vous-mêmes des louanges immortelles. Il n'est rien de si commun que de faire l'éloge des princes, mais il n'est rien d'aussi î difficile. Comme on ne trouve pas toujours en ce qu'ils 'i font ce qu'ils doivent faire, on est souvent réduit à ■ louer en eux, non pas ce qu'on y voit, mais ce qu'on y i souhaite, et à laisser la vérité pour la bienséance. Il , faut se jeter adroitement sur leur naissance et sur la gloire de leurs ancêtres; et, pour trouver quelque chose de grand, il faut souvent le chercher hors d'eux-mêmes. ;

Mais ici le prince est au-dessus de sa dignité. Sa vie fournit assez pour son éloge sans s'arrêter à sa j fortune. Comme sa naissance l'a rendu le plus grand | des rois, ses sentiments et ses actions le rendent le plus grand des hommes. Ces provinces conquises, ces désordres bannis, ces lois rétablies, ces arts florissants, ces ; lettres que vous cultivez avec tant de succès, honorées de ses soins et de son estime, ce courage si actif dans ses expéditions militaires, cette sagesse si éclairée dans ses conseils, cette vigilance si attentive dans la multitude des affaires, ne sont-ce pas des matières qui \ peuvent combler de gloire ceux qui les traitent ? '

Je connais votre modestie. Messieurs, et il me sem- i ble que vous me dites que la vertu héroïque étant j

au-dessus des lois et des maximes ordinaires, elle a certains excès glorieux qui l'élèvent au-dessus des paroles et des imaginations communes. Il est vrai qu'il y a une grandeur naturelle où l'art ne saurait atteindre ; que l'éloquence ne peut exprimer tout ce que la valeur peut faire ; qu'elle trouve des actions plus nobles et plus hardies que ses figures ; qu'elle a l'adresse de relever les petites choses, mais qu'elle a le malheur de succomber sous les grandes ; et que, pour travailler à la gloire d'un héros, l'orateur le plus éloquent s'expose souvent à perdre la sienne.

Mais je sais qu'il y a des esprits choisis qui savent donner de grandes louanges, qui sont éclairés dans leurs jugements, solides dans leurs raisons, agréables dans leurs discours, justes dans leurs expressions, qui sont enfin ce que vous êtes. Pour moi, qui me trouve aujourd'hui dans les mêmes engagements, et qui n'ai pas reçu du ciel les mêmes secours, j'espère que la grandeur même du dessein suppléera à la faiblesse de mon génie. Dans les autres éloges les actions sont soutenues par l'éloquence ; dans celui-ci l'éloquence est soutenue par les actions ; l'esprit sort en quelque façon de lui-même et s'élève avec son sujet ; et, sans emprunter des couleurs et des beautés étrangères, une si grande matière est elle-même son ornement.

Que si la protection du prince vous est si glorieuse, j'ose dire. Messieurs, qu'en vous protégeant il se fait honneur à lui-même, et que le soin qu'il prend de votre repos contribue à sa propre gloire. S'il sait l'art de régner et de conquérir, vous savez l'art d'écrire son règne et de faire admirer ses conquêtes; et où peut-il trouver, que dans vos ouvrages, l'immortalité que ses grandes actions lui ont méritée ?

Les statues érigées dans les places publiques, les inscriptions gravées sur des colonnes, les trophées élevés sur un champ de bataille, les surnoms empruntés des villes ou des provinces conquises, sont de

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glorieux monuments qui conservent la réputation et la mémoire des princes. Mais, outre que ce ne sont que des éloges muets, des titres vides et des représentations imparfaites, ils ne peuvent être qu'en peu de lieux, et ne durent que peu de siècles. Le temps consume les métaux les plus durs, efface les caractères les mieux gravés et renverse les plus beaux trophées.

Il n'y a que les ouvrages de l'esprit qui puissent donner une véritable gloire. Ils tiennent de la nature et de l'excellence de leur principe, et sont presque aussi vifs et aussi immortels que l'esprit même qui les a produits; ils recueillent tous les mouvements ducœur et de l'âme des héros ; ils en forment de vives images qui excitent partout l'estime et l'émulation ; et, passant de mémoire en mémoire jusqu'à la dernière postérité, ils leur font comme un triomphe perpétuel par tous les climats et dans tous les siècles.

Aussi, lorsque le roi prêt à marcher à la tête de ses armées se déclara votre protecteur, je comptai parmi ses prospérités la grâce qu'il vous avait faite. Je crus dès lors que le ciel, qui le destinait à punir l'orgueil et à rétablir les autels, vous avait destinés à louer sa valeur et sa piété, et que le même feu qui allait animer son courage devait animer votre zèle.

En effet, Messieurs, qui peut découvrir mieux que vous toutes les sources de cette guerre (') ? Oui peut donner plus d'horreur de l'insolence de ces peuples qui violaient impunément la foi des traités, et qui soulevaient par des négociations secrètes toutes les cours de l'Europe contre un roi à qui ils n'avaient rien à reprocher, sinon qu'il leur avait paru trop puissant ?Ne pouvant décrier les actions d'un prince si juste, ils tâchaient de rendre ses intentions suspectes. Ils s'érigeaient en arbitres de la paix et de la guerre, et ne pouvaient s'accoutumer ni à craindre la colère des rois, ni à reconnaître leurs bienfaits. Ils s'élevaient enfin

I. La guerre contre la Hollande et la première coalition européenne.

contre leurs alliés comme ils s'étaient soulevés contre leurs maîtres ; et, donnant le nom de politique à leur perfidie, ils croyaient pouvoir se maintenir par l'ingratitude, comme ils s'étaient établis par la révolte.

Une âme moins élevée que la sienne eût suivi l'impétuosité de son ressentiment, et, faisant servir tout son pouvoir à l'éclat de son indignation, elle eût immolé à sa haine ou à sa vengeance tout ce qui attaquait sa réputation ou sa grandeur. ]\Iais ce prince modéré a vu croitre l'orgueil de ses ennemis sans s'émouvoir et sans se plaindre ; et, par une espèce de fière clémence,tenant la foudre suspendue, il a méprisé pendant trois ans leurs insolentes railleries.

X'^ous seuls. Messieurs, pouvez exprimer noblement ce tempérament héroïque de puissance sans orgueil, de fierté sans emportement, de ressentiment sans aigreur, de justice sans passion, de prudence sans faiblesse, de valeur sans témérité.

Toute la postérité le verra dans vos ouvrages, comme nous l'avons vu pourvoyant à tout sans interrompre son repos, réglant les mouvements de toute l'Europe sans se mouvoir, agissant sans relâche et toutefois sans empressement, présidant aux agitations du monde et jouissant de sa propre tranquillité. On eût dit qu'il ne pensait qu'à se reposer dans ces palais enchantés où l'art a mis toutes les grâces delà nature. Cependant il mêlait ses soins avec ses divertissements, et, même en se délassant, il effaçait les mauvaises impressions qu'on avait données de sa puissance ; il retenait ses voisins tant par la crainte de ses armes que par l'admiration de ses vertus ; il rompait ces ligues qu'on croyait éternelles, et il ôtait l'alliance de tous les princes à ceux qui n'avaient pas assez révéré la sienne.

Mais, lorsque la vengeance a été non seulement juste, mais encore nécessaire, avec quelle ardeur est-il allé partager les fatigues et les dangers mêmes de la guerre avec les moindres officiers de ses armées ! Quel-

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ques-uns ont cru que la sagesse était la vertu des rois et que la valeur n'était que la vertu des particuliers ; que c'était un droit de la royauté de jouir du fruit des victoires, et de laisser à d'autres la peine de vaincre ; qu'un prince devait être immobile dans le centre de son empire, sans commettre sa réputation à la fortune des armes ; qu'il suffisait qu'il se réservât le commandement et l'autorité, et qu'il fît mouvoir de loin tous les ressorts de la guerre.

Notre héros ne connaît pas cette timide politique. Pour affermir le repos de ses peuples, il va combattre lui-même ceux qui le troublent. Il croit que c'est une justice qu'il doit à ses sujets que de leur montrer le chemin de l'honneur, de reconnaître leur valeur par lui-même et de récompenser le mérite après en avoir été le témoin. Il sait que les yeux du prince répandent je ne sais quelle influence de courage et d'ardeur dans ses armées, et que ces grands corps sont d'autant plus forts et plus agissants qu'ils reçoivent de plus près les impressionsdeleurs mouvements et de leurforce.il connaîtenfîn quece n'est pas tant lapompe et la majesté qui fait les rois, que la grande et suprême vertu;qu'il y a un honneur qu'ils se doivent à eux-mêmes,et qu'on ne saurait jamais leur rendre ; et que leur véritable gloire est celle qu'ils vont chercher jusque dans son principe par les travaux et par les difficultés qui l'environnent.

Que n'ai-je, Messieurs, la délicatesse, la facilité, le tour d'esprit de celui de qui j'ai l'honneur de remplir la place ('), pour décrire les marches d'armées, les prises de villes, les passages de rivières, la rapidité des victoires de ce conquérant qui se partage et se multiplie en autant d'endroits qu'il a d'armées différentes, et qui parcourt les provinces de ses ennemis avec tant de vitesse, qu'ils ne savent presque jamais où il est et qu'ils savent toujours qu'il vient de vaincre !

I. Les écrits de l'évêque de ^'ence étaient si appréciés de son temps, qu'en narlant d'un bon ouvrage on disait: «C'est du Godçau, >

Que ne puis-je exprimer, comme vous feriez, ce que sonnom seul vient de faire sur nos frontières! Les vaincus semblaientavoir repris courage. Ils osaient attaquer nos places, eux qui n'avaient osé défendre les leurs. Le roi part. Au seul bruit de sa marche, les assiégeants tremblent comme s'ils étaient assiégés eux-mêmes. Ces desseins si infaillibles et si concertés, ces secours si puissants et si invincibles se dissipent aveceux, et il ne leur reste que la misérable consolation d'avoir montré avec beaucoup de faiblesse au moins un peu de témérité.

Mais j'élève ma voix insensiblement, et je sens qu'animé par votre présence, par le sujet de mon discours, par la majesté de ce lieu, j'entreprends de dire faiblement ce que vous avez déjà dit, ou ce que vous direz avec tant de force. C'est à vous, Messieurs, à faire les couronnes de ce vainqueur. Je ne puis que semer quelques fleurs sur la route de son triomphe. C'est à vous à tirer ces traits hardis qui le représentent et qui lui donnent son air de grandeur, je ne puis que mêler de faibles couleurs, et faire d'une main tremblante quelques copies de ces parfaits originaux. Mais, si je ne suis pas assez heureux pour soutenir Ihonneur que me fait aujourd'hui cette savante Compagnie, je puis dire que je sens en moi quelque chose qui n'est pas indigne d'elle : une vénération profonde pour tous ceux qui la composent, et un zèle très ardent pour la gloire du plus grand roi du monde qui la protège.

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né à la Ferté-Milon, mort à Paris (1639-1699).

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VEC Corneille, Jean Racine est le génie dramatique dont s'honoreleplus la France.Avec Bossuet,LaFontaine et Molière, il est incontestablement un de nos meilleurs écrivains, et peut être considéré comme celui qui a le plus purement écrit en notre langue. A ndrûma(/»e,Brifanniais,P/n'dre, sont autant de chefs-d'œuvre. Racine pourtant, chrétien sincère et convaincu, eiit voulu pouvoir les anéantir. « Il ne rougissait point, nous dit son fils, d'avouer les remords qu'il avait d'avoir composé des tragédies profanes ; il ne le laissa ignorer à personne et on ne lui en parlait point à la Cour, parce qu'on savait qu'il n'aimait point à en entendre parler. »

Corneille avait fait Polyeiide et traduit en vers V lf?iifaù'on. Racine, obéissant au même sentiment qui avait guidé son émule, fit Esiheret Athalie.

Ontrouvera, dansles notes qui accompagnent lesdiscoursprononcés par Racine, quelques détails qui nous ont paru intéressants en ce qu'ils touchent le sujet que nous nous sommes imposé.

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