‹ L'Eloquence académiqueChapitre 30 sur 65 · La .Satire X" de Boileau · texte numérisé non relu

La .Satire X" de Boileau

3. .\rtiste italien, peintre, statuaire, architecte (jue ses contemporains appelaient le nouveau Michel-Ange (1598-1680).

naseaux soufflent le feu et la vie; un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits ; il n'est pas donné à ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs chefs-d'œuvre; l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un habile homme, et une faute de Praxitèle (').

Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare contre le vice ? Sontce les jésuites, hommes pieux et éclairés ? sont-ce ces hommes religieux qui habitent en France les cloîtres et les abbayes -* Tous, au contraire, lisent ces sortes d'ouvrages, et en particulier et en public, à leurs récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs élèves ; ils en dépeuplent les boutiques, I ils les conservent dans leurs bibliothèques : n'ont-ils ( pas les premiers reconnu le plan et l'économie du livre , des Caractères ? n'ont-ils pas observé que, de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peutêtre confondu, où les preuves de Dieu (une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit) sont apportées, où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins ? Oui sont donc ceux qui osent ' répéter contre un ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain, cest médisance, cest calomnie ? Il faut les nommer : ce sont des poètes. Mais quels poètes ? Des

I. Ceci faii allusion à la statue équestre de Curtius, qui se trouve à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses à Versailles. Elle fut faite par Hernin avec un bloc de marbre destiné par lui à être la statue de Louis XIV qu'il manqua. ( Walkeftaer.) — PraxiÛle, célèbre sculpteur d'Athènes (360-280 av. J.-C).

auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes, des Godeaux (') ou des Corneilles (') ? Non. mais des faiseurs de stances et d élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour. Voilà ceux qui, par délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut suggérer, j'essaye, dans mon livre des Mœurs, de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable, et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier.

Ils sont encore allés plus loin ; car, palliant d'une politique zélée le chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des applications délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens pécunieux, que l'excès d'argent, ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, je leur fais à la vérité à tous une v ive apostrophe, mais qu'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et sur tout autre.

Ainsi en usent à mon égard, excités peut-être par les Théobaldes, ceux qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs mœurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels

1. Antoine Godeau (1605-1672), cvêque de Vence, très apprécié pour son érudition, la noblesse de son style, son zèle et sa piété. — lia publié, entre autres ouvrages, une traduction des J'saiii/ies un vers.

2. La liruyère fait allusion à Vlmitalioti Je ]i.%vs-QnKi%T traduite en vçrs par Corneillç,

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de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réilexions, quoiqu'en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière, et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou comme ils l'appellent, des clefs : fausses clefs, et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause, quoique innocente.

J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville, et qui bientôt va gagner la Cour ? Dirai-je sérieusement, et protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent ; que je n'en ai donné aucune ; que mes familiers amis savent que je les leur ai refusées ; que les personnes les plus accréditées de la Cour ont désespéré d'avoir mon secret.'* N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à soutenir que je ne suis pas malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire .'*

Mais d'ailleurs comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues.-* Étant presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire serv'ir à une

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même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes remarques? Nommant des personnes delà Cour et delà ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connais point, peuvent-elles partir de moi, et être distribuées de ma main ? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorantin, à Mortagne et à Bellesme, dont les différentes applications sont à la baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, au prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale ? Les noms y sont fort bien marqués, mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quel-' quefois ils ne fussent pas croyables et ne me parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin ; j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de ces divers traits, qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter, et des modèles à suivre.

Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui par hasard verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes que je désavoue, et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice, que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvraî^e, ils passeront jusqu'aux interprètes dont la noirceur est inexcusable. Je dis en

effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire ; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres capitales ('), afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véri- : tables aux peintures moins obligeantes, je me serais ! épargné le travail d'emprunter des noms de l'ancienne { histoire, d'employer des lettres initiales qui n'ont I qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caractères.

Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef des mécontents (^), je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce remercîment 'à l'Académie française un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue : de zélés académiciens m'avaient déjà frayé ce chemin ; mais ils se sont trouvés en petit nombre, et leur zèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une place dans cette Compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique capables de parler longtemps, et de parler bien. J'ai pensé, au contraire, qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre ; de même, et avec encore plus de bienséance, un homme associé

1. Dans les éditions des Cat-acllrcs faites du vivant de la Bruyère, les nom? réels sont en lettres capitales, les noms imaginaires sont en italiques.

2, Fontcnelle,

à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvait engagé à faire en y entrant un effort en ce genre, qui le fît aux yeux de tous paraître digne du choix dont il venait de l'honorer. Il me semblait encore que, puisque l'éloquence profane ne paraissait plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition {'), et qu'elle ne devait plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester était l'Académie française ; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni qui pût rendre cette Compagnie plus célèbre, que si, au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savait quelquefois attirer la Cour et la Ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence dune juste étendue, faites de mains de maîtres et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.

Si je n'ai atteint mon but, qui était de prononcer un discours éloquent, il me paraît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait trop long de quelques minutes : car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avait promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avait manqué de parole; si Marly ('), où la curiosité de l'entendre s'était répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la Cour ait donnés à la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly (^), écueil des mauvais ouvrages; si l'Académie française, à qui j'avais appelé comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives ; si elle n'était pas en effet composée ifun style affecté, dur et interrompu, ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans

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