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RESTONS CANADIENS

FBIZ : 85 SOUS

Dioits réservés, Canada, 1920, par l'abbé Apollinaire Oingras, ptro

li'EMBALLEMENT

Apologue Colonial

La Maison paternelle et la Mère-Patrie : Il est, entre les deuX; troublante analogie.

L'enfant, majeur, reste lié — pas autrement — Par un lien d'affaire et non de sentiment. C'est le cas du colon quand, sans heurt, sans secousse Un pays, trop peuplé, loin de soi le repousse. Conrnie un fruit mûr il tombe, et dans un noir fumier Prend racine, grandit, fleurit, nouveau pommier. Sa sève, pour lui-même et ses fleurs, il la garde. Le pommier dont il sort, souriant le regarde.

Parlons clair. Par amour pour ces touchants colons, Sur ce terrain brûlant posons quelques jalons. Par un simple apologue on se fait mieux comprendre. J'en fais donc ma préface, et qu'on veuille m'entendre.

Du foyer des aïeux l'on voit à tout moment Un fils, le cœur en deuil, s'exiler tristement. Le domaine était vaste, et le maître était riche. Vainement l'œil y cherche un coin de terre en friche. Tout le fief à pleins clos regorge d'épis d'or.

Pour l'âtre en feu l'hiver, l'été comme un décor, Par delà les labours qu'un beau soleU irise, Seul un pan de forêt se balance à la brise. Partout ailleurs, dans les vallons, sur les coteaux, Vergers en fleurs, ruisseaux courants, nombreux troupeaux.

Le père, ambitieux, tient à son opulence. Trop morceler son fief, pour lui, c'est décadence. Or, il a huit garçons. Sept auront tout le bien. Mais au dernier, cet avorton, ne donnons rien. "

L'infortuné cadet, au progrès de la ferme,

D'un braa nerveux, d'un cœur de bronze, a peiné ferme.

Et pourtant, le voilà qui part déshérité.

<^'est un fils de rebut, comme dehors jeté.

Il en a fait son deuil. Dans la forêt lointaine, Tl ira vaillamment se créer un domaine. Et le voilà qui fuit, sans haine, sans fracas, Sa hache à la ceinture, et son épouse au bras.

Sous ce loyal soleil, qui luit pour tout le monde. Il verse à flots sa sueur, généreuse et féconde. Au-dessus des bois verts son toit fume, et sourit, Et sa jeune famille avec espoir grandit.

Le toit qui l'a vu naître, il y songe, il pardonne : Mais c'est à m famille, aujourd'hui, qu'U se donne.

Le père — un dur plaideur — voisin hargneux, madré, Dans un méchant procès se trouve un jour maillé. •Que fait le vieux richard ? — Il quête, ... il n'a pas honte J>e ce que mon crayon en rougissant vous conte.

Pour ue pas entamer ses sordides trésors,

Il va quêter ce fils qu'il mit jadis dehors.

"Mais ? je n'ai pas d'argent. " — " Que rien ne t'inquiète

L'argent que tu n'as pas, mon fils, je te le prête.

Tu patras l'intérêt, plus tard, le capital.

Peux-tu trop te saigner pour ton foyer natal ?

Pour l'honneur de mon nom faut-il qu'on te chicane ? Pour sauver mon manoir périsse ta cabane ! -'

Et pour que tes aînés brillent au premier rang. Dût ton foyer s'éteindre, offre au besoin ton sang ! '' " — Père, à vous mes respects. La maison paternelle. J'en conserve, en mon cœur, la mémoire étemelle. Mais quAnt à vos procès, je ne sais pas d'abord . . . De quel côt^; vraiment pourrait être le tort . .

J'ai mon foyer, j'ai mes enfants, j'ai mon épouse. . . Il faut que j'y pourvoie. . .En touv noïis voici douze. Ne m'en voulez donc pas si je garde mes biens : Charité de bon sens commence par les siens. Vous laissez vos aînés, quoique riches, sans trouble. . . A moi pauvre forçat, vous demandez le double.

J'ai mon foyer : c'est ma patrie en abrégé : Père, de ce procès, je me crois dégagé. . . "

Morale

C'est bien là tout le cœur de nos Mères-Patries, Marâtres sans pudeur, d'égoïsme pétries.

Confisquant des progrès par tous réalisés. On traite avec mépris ces " non civilisés, " On exploite leur sol comme champs de carotes.

Et ses fils exilés comme troupeaux d'ilctes

Pour encouragements, les impôts les plus durs :

Tarifs de préférence à des étrangers purs •

Pour acheter la paix d'un plus puissant qui gronde,

On en trafiquerait, de ce bétail immonde •

Et quand ces parias goûtent la liberté,

Il faut que dans leur sang son arbre soit planté

Leur foi même et leur langue - oh ! les trésors sublimes »■

On en fait aux colons d'impardonnables crimes

Aussi vient-il un jour où ces fiers hobereaux

Ne voient dans leurs aînés que de lâches bourreaux.

Quand, du haut du ,>assé/ comme d'un promontoire, L on voit, à vol d'oiseau, se dérouler l'histoire, Des essaims d'émigrés, aujourd'hui nos aïeux, be détachent hardis et humectent nos yeux

s viennent sur ces bords, dans ces bois, sur ces rives • Hs viennent, entasséa sur leurs barques craintives, '

5SOU8 le dais étoile de notre firmament,

Loin de frères sans cœur respirer librement.

Au sol qui les vit naître un aimant les enchaîne •

L air de la liberté malgré tout les entraîne

Jusque dans leur exil un vautour les suiv

Pour être enfin che;^ eux, plus tard, il leur taudra

Secouer comme un joug d'infamantes tutelles -

Trop tentés d'arborer l'étendard des rebelles

L'Espagne, l'Angleterre, et jusqu'au Portugal Se sont, honteusement, souillés d'un crime égal.

C'est l'éternelle histoire ; et toute colonie Avant d'être enfin libre, a souffert l'agonie.

li'EMBAIiLEMENT

En Plein Rapide

Follement engagé dans un méchant rapide, Il faut que le canot périsse avec son guide. Devant lui vingt récifs. Mais le courant trop fort Mais le torrent— l'emporte aux récifs, à la mort. Que le guide avironne où se jette à la nage. Il ne lui reste plus que le choix du naufrage. C'est ainsi qu'au torrent d'un conflit mugissant Fut lancé par ses chefs notre pays naissant : Aventure d'horreur, sanglante échauffoiu-ée I L'âme la plus sereine en demeure effarée.

Morituri Te Salutani

Pauvre jeune pays, comme on te saigne à blanc. Quelle large blessure on pratique à ton flanc. Suicidons-noua. Soyons loyaux envers le Trône. Mais, ce fameux contrat fait avec la couronne ? A toute guerre où, seule, elle veut s'engager. N'est-il pas convenu que l'on reste étranger ? Rêves que tout cela. D'un accord imbécile On nous prêche soudain un nouvel évangile.

Loyauté ! tout est là. - Mais comment, Loyauté ?

Au^elà des contrats, c'est pure charité ! —

L'Empire ! — Songez-y : le soleil et la lune

Cesseraient quelque part d'éclairer sa fortune ?

-" Au secours ! " Oui : ses bras ne sont plus assez longs

Pour ceinturer la terre, et les mers, et les monts.

11 faut, le ciel le veut, que chaque colonie

Se dépouille, et se saigne, et renonce à la vie

I faut que le soleil, grâce à nos bons soldats.

Ne se couche jamais sur ses vastes états.

''Loyauté ! Loyauté ! " Mouvement de pendule

Dont on fait par abus, un refrain ridicule.

Mot traître et séducteur, et, sans l'apercevoir,

Le pays s'est laissé surpi-endre à ce miroir

Un Foyer — Ur Patrie

Devant cet ouragan qui là-bas se déchaîne, De nos traditions pourquoi rompre la chr^ne ' Ne quereUer personne, et borner nos efforts A défendre au besoin la frontière et nos ports : A ce pacte sensé dix fois la métropole N'a-t-elle pas donné sa royale parole ?

Notre patrie est jeune ; elle espère grandir. Elle est belle et sourit, les yeux sur l'avenir. Pourquoi Uer son sort au sort d'un vieil empire ? Epouser un géant quand peut-être il empire ? Noble vierge, elle est fière, et veut avoir son tour. Elle espère être aussi majeure quelque jour.

Des guerres de l'empire accepter le partage ?

Vraiment, nous serions pris dans un bel engrenage '

II 1 est toujours, en guerre, et c'est en égoi^eant

Qu II pemt le globe en rouge et se gorge d'argent.

Ce contrôle des mers, ces continents, ces «es,

Qu il les garde à ses frais, et nous laisse tranquilles

Jeune peuple exilé dans ces vierges forêts.

C'est la paix qu'il nous faut : la vie et le progrès '

Mais comptez-vous pour rien d'être d'un grand empire ?

Beau sort, d'être attaché derrière un gros navire '

A Im la gloire ; à lui la riche cargaison. .

A nous les soubresauts et l'écume à foison.

De manœuvrer à bord pas même l'avantage

Mettons donc -- drapeau : Canot de sauvetage

Zélande, Transvaal, Australi', Canada :

D'avortons de pays quelle fière Armada !

lâbre à qui veut d'errer ainsi de grève en grèves :

Mais pour nous, Canadiens, nous avons d'autres rêves

Oui, nous rêvons un jour, comme tout oisillon.

De tracer dans le ciel notre libre sillon.

Pays d'espoir à qui sourit la Providence,

Notre envol naturel, c'est vers l'indépendance.

Arbrisseau détaché pour refleurir ailleurs.

C'est /uî, notre pays : à lui nos bras, nos cœurs '

Défendons la frontière, et nos champs, et nos villes, -

Et nous serons loyaux, mais sans être serviles.

Qu'on ait un souvenir pour l'ancestral berceau ;

Mais que l'on s'enracine à son pays nouveau !

Hybrides citoyens, ceux dont le cœur balance.

Oscillant follement vers l'Empire ou la France.

Anglais comme Français, frères pour l'avenir.

Nos destins sont ici, — pour y vivre et mourir.

Faux coup de Barre

On faufee notre envol : un brusque coup de barre

Nous arrache su passé dont on éteint le phare.

Où s'en va le pays ? — Désemparé ! Ballon

Errant à l'aventure, au loin, sans horizon.

Téméraire manœuvre. On frémit quand on songe

Vers quel gouffre sans fond déjà le ballon plonge

Puisse au moins le pays, du brouillard dégagé,

Compter, comme toujours, sur son prudent clergé.

Droit au but. On a beau, philosophe à la nage,

En abusant des vieux savants du moyen âge,

S essouffler à prouver que, de droit naturel.

Nous sommes d'Albion le gendarme étemel :

I^ dogme est si nouveau qu'on refuse d'y croire.

D instmct, l'on se cramponne aux pactes de l'histoire.

^e dogme, quelques bleus, en concile assemblés,

En ont, dit-on, fleuri leurs étendards criblés.

Mais on l'aurait bientôt, pour prévenir un schisme,

Mis au bas d'une pa-p à leur Grand Catéchisme,

On 1 aurait fait prêcher je ne sais trop par qui. .

Par quelque gazetier. je suppose, en khaki.

lie peuple, goguenard, s'avisera d'en rire.

En allumant sa pipe, on pourrait bien se dire :

^ D oi-i vient ce grand parieur, d'un beau carnage épris.

^ ^Jui nous pousse à la guerre et demeure à l'abri ?

^^ Au heu de labourer dans sa "Démocratie ",

^^ Labourons donc plutôt nos champs de la Patrie !

^^ bans doute bien payé, ce zélé recruteur.

^ Une prime, peut-être, au meilleur enjôleur ?

^ Habile homme ; pendant qu'il tue au loin les boches.

^^ n fait pleuvoir ici des gros sous dans ses poches.

a n -^ ^'^P^^^e à présent ce dogme tout nouveau

« A ^.T *^"* ^® ^*^® °^®* "° nouveau fardeau : An J le dogme a du bon : ma foi, c'est une mine

" Où l'on peut s'enrichir en prêchant la famine !

" Il faut à ces héros des bonis à la marge.

'• Diable ! un sergent n'est pas un marguiller en charge !

Mais il nous ahurit, avec sa *' loyauté ". '' Défendre son pays, fort bien : c'est accepté. '' Mais pour être loyal envers sainte Angleterre, '' Faut-il de deux genoux, en mettre quatre à terre ? " Halte-Ià ! Non, jamais ce nouveau joug de guerre ! " — Voilà comment le peuple un jour pourrait parler Quand il verra le joug où l'on veut l'atteler. Les rouges et les bleus finiront par comprendre Que le peuple est fringant ; qu'il mord pour se défendre. On lui peut, quand il dort, passer la chaîne au cou ; Mais quand il se réveille, il se rit du licou. Son fier hennissement peut ébranler la plaine. Et malheur au finaud qui hii passa la chaîne. En l'enrôlant ainsi sans lui donner l'éveil. On a vraiment surpris ie peuple en plein sommeil. Qu'on eût fait eu dépit de leur indifférence, Un effort mesuré pour l'Empire ou la France ; Qu'un esprit d'aventure, en toute liberté, Vers les champs de bataille eût un jour emporté Quelques fous bataillons d'amateurs de carnage. Quelques mille vautours trop friands de pillage ; Ou qu'un souffle plus noble, — un sublime désir' D'arracher à la mort quelque peuple martyr, D'honorer l'Angleterre ou la France alarmée, — Eût, dans un bel élan, soulevé quelque armée : Le peuple eût applaudi. Mais on eut le grand tort De convertir ce geste en un lacet de mort. A titre de devùir f en iant que colonie ? Le peuple a regimbé : " Ce devoir, je le nie ! '* Vous voulez, mes finauds, en faire un précédent ? Soye» bourreau cynique : étrangles franchement I "

Trop Tard

Trop tard ! Et c'est l'erreur d un pUote stupide : On ne jette pas l'ancre., hélas ! en plein rapide.

L'effort de tout un siècle est à jpjnais perdu Plus bas qu'à la conquête on est redescendu. 0 folie incroyable et pourtant volontaire : Se courber à jamais sous le joug militaire ! L'Angleterre n'a plus qu'à se croiser les bras : Ses esclaves sont là pour mener ses combats. Notre sang épuisé, pour gonfler ses cassettes Nous emprunterons d'elle et mourrons sur nos dettes.

Nous voici l'arme au bras : gros geste irréfléchi.

Sous la séduction le bon peuple a fléchi.

Notre sang, nos milliards, nos libertés conquises.

Tout s'abîme à la mer, — comme font les banquises

Au Moloch de l'Empire, en dépit des traités.

On immole des droits jusqu'ici respectés.

Et pour solder les frais d'une erreur si profonde.

On endette nos fils avant qu'ils soient au mondé.

Sans consulter le peuple, on lui met sur le dos

Le poids lourd et sanglant de ces nouveaux fardeaux.

Comme pour consacrer la trahison maudite.

Des jingoes en surplis l'aspergent d'eau bénite.

Ah ! ne doivent-ils pas frémir dans leurs tombeaux

Ces vaiUants dont on met l'épopée en lambeaux !

TVésor national ! N'y touchez pas sans crainte :

L'âme des grands aïeux habite l'arche sainte.

Car la tradition, c'est la gerbe, souvent :

Dénouez-en la ha-t, et tout s'envole au vent !

Le Marécage

Ce pauvre Bourassa ! Croit-il qu'un Démosthènes

Peut oncor réveiller tous les donneurs d'Athènes ?

Patriote naïf, pour qui te prendra-t-on ?

Ils sont loin dans l'oubli, les jours de Marathon.

Nous, les dégénérés, servons une autre idole

Les uns, c'est le " Parti " ; d'autres, la " Métropole ".

Jje Canada ? Fi donc ! Un squelette embaumé.

Notre histoire est pour nous comme un livre fermé.

La fierté des aïeux ? Vous nous faites sourire.

Notre idéal, c'est d'être esclaves de l'Empire :

Piclaves en livrée, adroitement titrés,

Princes de carnaval brillamment chamarrés. '

Vingt journaux pour l'idole à tous les vents trompettent

Des refrains bien payés que les badauds répètent.

De la chose publique on a fait un marais.

Les ormeaux sur ses bords se changent en cyprès ;

Lac couvert de roseaux, d'où l'aigle et la colombe'

S'enfuient, comme étouffés par des odeurs de tombe.

Allez donc du pays plaider les intérêts :

Les partis vivent là : le pays passe après.

Qu'un fier coup de clairon en trouble les quenouilles :

A ces nobles appels répondront ... des grenouilles !

Le Canada d'abord ! Son pays avant tout ! " La sirène répond : " Mais l'Empire est à bout ! " " Loyauté ! loyauté ! " Nos chefs, triste délire. Avec ce mot trompeur nous livrent à l'Empire. Contrat bilatéral par chacun respecté.

Voilà bien, semble-t-il, la pleine loyauté. Stratagème fatal d'ignoble politique.

On fait de ce grand mot une chaîne élastique.

Un Hevenanl

Un patriote enfin g'est levé, — clairvoyant.

Il nous prêche un réveil austère et peu payant.

Il faut le lapider, le noircir. " C'est un traître ! "

On fait de l'ironie ; on l'appelle " Le Maître ".

" Un voyant ? dites donc ! Un théâtral acteur ".

L'un crie au rétrograde, et l'autre au novateur.

" Aime-t-il l'Angleterre ainsi qu'une maltresse ?

" Il en parle toujours sans pleurer de tendresse !

" Cela n'est pas loyal. Qu'il fasse comme nous :

" S'il veut plaider nos droits, qu'il se mette à genoux. "

— " Silence ! écho troublant d'un stérile civisme ;

— " Enfant de Papineau ; rouge par atavisme ;

" Fantôme démodé ; né cinquante ans trop tard ! "

Et qui lui lance donc ce fulminant pétard ?

— tr général mort-né, qu'une Parque fatale Enterra sans pitié dans l'urne électorale. Epitaphe : ci-glt un chef du " parti bleu ", Battu par ses soldats avant d'aller au feu. L'adieu de ce héros fut un trait de satire : Puisque je suis dehors, eh bien, je me retire. "

Géant de Lilliput, de grâce, n'allons pas Toucher à ce géant qui dort dans le trépas. Votre atavisme à vous, celui de la défaite, Vous défend d'évoquer l'ombre d'un grand athlète. D'un cœur reconnaissant prions sur ce tombeau. Quelque erreur dont op puisse accuser Papineau, On parirait encor qu'il fait pâlir cet astre Qui s'est couché si jeune et rime avec désastre.

D'anonymes tireurs il est des escadrons, Dont le nom rimerait peut-être avec poltrons. Laissons ces chevaliers, leur fin masque au visage. Mitrailler Bourassa d'un prudent persiflage. Mon poème en serait fadement encombré ; (^e fretin ne vaut pas l'honneur d'être poivré.

C'est i'essaim obligé des moustiques sauvages

Harcelant le lion errant sur ses rivages.

Jjp lion va sa route, un frisson <lan8 le crin :

Son souflle fera fuir la guêpe. . et le cousin.

Seulement : dans !a peur que le parti succorwx»

N'allons donc pas frapper sur une pauvre tombe.

Mais l'on espère ainsi blesaer le grand lutteur

En qui le peuple ému croit voir un rédempteur.

On crie au revenant, et devant lui l'on tremble.

Les rouges et les* bleus le redoutent ensemble.

C'est qu'en faisant le jour sur l'étang calme et noir,

Il nous force à nous voir tomme dans un miroir ;

C'est qu'en assainissant l'air du vieux marécage.

Il tnrit l'air natal du journalisme à gage ;

C'est que son verlje fier éveille des remords ;

C'est qu'il nous fait rougir en nous montrant nos morts —

Os amants dévoués de leur pays — ces braves

A qui l'on doit l'honneur de n'être pas esclaves.

Cet " Impérialisme "... — hydre aux gueules de loup, —

Nos Hercules d'antan le combattaient deboiit,

( 'omme des chevaliers, lance au poing, face à face.

Dédaigneux des honneurs, mais l'honneur pour cuirasse ;

Pour étoile polaire, en haut, sur l'horizon.

L'unique et l)eau destin du Pays, — leur Maison !

Nos afeu.x, avant tout soucieux de justice.

Eussent versé leur sang dans le dernier supplice

Plutôt que d'enrôler d'avance leur pays

Dans des guerres pour lui sans raison ni profits.

Revenez-nous, vaillante dont notre histoire est pleine.

Revenez, MacDonald, Papineau, Lafontaine,

Morin, Blake, Baldwin, Mackenzie et Cartier.

Vous qui plaidiez nos droits sans merci, sans quartier.

Vos poitrines, héros, sont vierges de médailles :

Mais, vous plaidiez pour nous ; vous gagniez nos batailles

Vous vouliez ce pays pour nous, pour nos enfante : —

Et vos squelettes fiers sont encor triomi-hants.

Si votre grande voix dans les tombeaux s*.)mmeille.

Ah ! qu'on acclame donc celui qui la réveille.

Que l'on n'abreuve pas de sarcasme et d'affront

Celui dont l'avenir couronnera le front.

" Mais c'est un revenant, clame-t-on : un fantôme. "

" On le prend pour un aigle, et c'est à peine un homme ! ''

Oui, c'est un " revenant " : peut-être un dès aïeux

Qui revient tout à coup nous parler dans les yeux.

Il revient Ju passé. Mais il nous en rapporte

Des parchemins sacrés pleins de doctrine forte ;

Des contrats solennels sur des tables d'airain ;

" Accords voulus " du peuple avec son souverain.

Il revient du passé dont il est le symbole.

Il revient d'un passé plein d'honneur, — nécropole

Où l'a magnétisé l'âme des grands aïeux.

Mais il nous en rapporte un feu mysténeux,

Comme le fit jadis l'antique Néhémie :

Pour en faire jaillir l'étincelle endormie,

Le prophète est allé chercher dans le tombeau

Un charbon oublié de l'immortel flambeau.

Du vieux patriotisme, au foyer de chaque âme.

Ah ! que le Revenant réveille ainsi la flamme !

Réveil

Déjà, le feu sacré s'allume, et, lentement,

De ses lueurs d'espoir dore le firmament.

Une ardente jeunesse, un Lavergne à sa tête.

Au fécond incendie assure la conquête.

Héroux, les deux Vanier, Lamarche, Ewart, — que d'autres !

En propagent l'éclat comme de vrais apôtres !

Vox PopuU

Et le peuple voyant sans doute Qu'on le jetait hors de sa route.

Sagement se ressaisira ; Le peuple relevant la tête.

Pour s'arracher à la tempête, Le peuple entier répétera :

Je sympathise à la souffrance De l'Angleterre et de la France :

Mais ! je me dois à mon pays !

Avant de m'épuiser pour elles.

Mesurons l'efiFort à nos ailes :

Le suicide m'est-il permis ?

Mais l'âme de la France ? — " Admis : soleil sublime. " On l'exploite : on s'en sert pour conduire à l'abîme •' Un peuple bon enfant au cœur toujours latin. " Ce soleil, je l'admire ; et mon âme attendrie " Lui préfère pourtant l'astre de ma patrie, — " L'étoile qui préside à mon futur destin. "

*' On m'avait fait perdre la tête,

" Et j'étais comme im peuple " en fête "

" Qu'un drôle aurait fait chevalier.

" Pour l'univers entrant en lice,

" J'y devais faire la police :

" Un vrai don Quichotte à lier.

" Laissons donc ces guerriers, dans des fureuio mortelles; " Entre eux débattre au loin leurs sanglantes querelles. " Est-ce à nous de trancher leurs ténébreux débats ? " Ou plutôt, n'est-ce pas le Dieu vengeur qui passe ? " Laissons donc à Celui qui règne dans l'espace " Le rôle de juger ceS; peuples apostats.

" Au lieu de fortifier le pays et d'attendre, " On va chercher querelle aux teutons jusqu'en Flandre. " On ouvre la frontière à mille aventuriers. * On dégarnit nos ports, on livre la milice ; " Et nos pauvres enfants, dans un lointain supplice, " Agonisent, perdus sous d'horribles lauriers.

" Trahison, trahison ! Oui, traître à sa patrie

" Qui la pousse en aveugle à cette barbarie :

" Dans le sang de sa mère il a rougi ses mains.

" En risquant ses destins pour l'orgueil de l'Empire,

" Il a dit froidepaent : Que ma patrie expire.

'' Que ses fils en haillons mendient sur les chemins.

" Enivrés d'impérialisme,

" Au gouffre du militarisme

" N'allons donc pas nous suicider.

" C'est une perfide sirène

" Qui funestement nous entraîne :

"Ah ! cessons donc de lui céder.

" C'est la vieille sirène anglaise.

" A la dévorante fournaise

" Comme elle a su nous entraîner ?

" Mais toi, généreuse patrie,

•' Pour les enfants qui t'ont trahie

" Vas-tu poTivoir leur pardonner ?

Vive Son Pays

" Sainte patrie, auguste reine, " Sois dès ce jour ma souveraine ; " A toi nos refrains immortels.

" Terre d'honneur, jamais flétrie, " O Canada, sois ma patrie :

" Gardons tes foyers, tes autels !

" Esclave à demi d'un empire " N'est pas l'idéal où j'aspire :

" Je veux être un jour citoyen.

" O Canada, terre bénie, " A toi mon cœur, à toi ma vie :

" Je veux être en tout canadien !

" Je veux, fidèle à ton histoire, " Revivre tes beaux jours de gloire, " Tes jours d'honneur et de fierté.

" Pays d'amour et d'espérance, " Je veux revivre ta vaillance " En montant vers la liberté.

" Liberté dans mon cult€ et dans mes lois civiles.

" Liberté d'être heureux dans mes champs, dans mes villes.

" Liberté de fleurir au soleil du progrès.

" Maître de mes traités, mes impôts, mes oboles ; " Maître de mon langage en mes libres écoles ; " Maître d'adorer Dieu dans mes libres forêts.

Vision D'espoir

" Par l'union des cœurs et par la tolérance " Ensemble formons donc une patrie inunense, — " Chêne au seul tronc mais beau dans sa variété ; " Multiple par ses fleiu^, par ses fruits, sa ramure : " Les vents n'y soulevant qu'un musical murmure ; '* Un chêne sous lequel chacun soit abrité ;

" Un chêne où tout respire un vrai souffle de vie ; " Qui fleurit dans l'amour, le respect, l'harmonie ; * Où chacun fait à tous un accueil fraternel : " Une patrie enfin aux fières origines, " Plongeant au même sol ses deux nobles racines, " Poussant d'un même élan son front au même ciel f

" Vallons, ruisseaux, riches campagnes, " Lacs de crystal, vertes montagnes, "Oh ! qu'il est beau mon Canada !

" Fleuve géant, plages sonores, " Sommets neigeux, fraîches aiux)res :

" Oh ! qu'il fait bon de vivre là !

" A ta charrue honneur et gloire :

" Devant sa paisible victoire

" Pâlit celle des bataillons.

" C'est ta charrue humble et luisante

" Qui fait dans la plaine ondulante,

" Jaillir la vie à pleins sillons :

" Honneur à toi, noble charrue.

" Ton rôle n'est pas sur la rue :

" H est aux champs, sous le ciel bleu. " C'est là qu'en fleurissant la terre

Tu fais haïr l'horrible guerre, " Tu fais chérir la paix de Dieu.

" Qui que tu sois qui la méprises, " Apprends qu'aux voûtes des églises ' On la suspendait autrefois.

" De mon pays fécond symbole, " Je vénère ton auréole " A l'égal du sceptre des rois.

" Car je cinglai vers l'Amérique " Pour être un peuple pacifique, " Non pas un peuple de guerriers.

" Je préfère mes frais ombrages " A celui des sanglants feuillages " Qui chargent le front des lauriers.

" Mais qu'un voisin jaloux menace la frontière : *' Terribles, le cœur plein d'une fureur guerrière, '' Bondiront, l'œil en feu, de vaillants hobereaux. '' De ces enfants du sol, laboureurs sans malice. *' Transformés eu lions vengeiu* par la justice, " La Patrie en danger aura fait des héros ?

Abbé Apolunaibb Ginoba».

Bagotville,

Co. Chicoutimi, P. Q.

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