M. DE BERNIÈRES, — MADAME DE LA PELTRIE. — LEURS PARTISANS
Le bruit des bonnes œuvres de Mme de la Peltrie devait retentir jusque chez nous et y donner lieu à une manifestation des plus singulières.
Nous avons vu que de Bernières, le pseudo-mari de Mme de la Peltrie, avait réuni autour lui, à Caen, sous le nom de Société de l'Ermitage, quelques jeunes gens d’honnèêtes familles et se destinant presque tous à l'état ecdésiastique, qu'ilentretenait 4ans des sentiments de dévotion exaltée, ascétique et de « haine pour les Jarsénistes » (D). T1 mourut en 1659, Ces jeunes gens, s'étant laissé aller à de publiques et fâcheuses démonstrations contre les curés de la ville, qu'ils accusaient de penchant pour Île jansénisme, furent poursuivis ; mais, traités avec indulgence, ils en furent quittes pour une légère amende et pour un renvoi dans leurs familles. Quatre se réfugièrent alors chez la mère de lun d'eux, à Silli, au milieu de la forêt de Gouffern, à G kilomètres d'Argentan. Ils y reprirent leurs pieux exercices et leurs austérités, que partageait leur hôtesse, Si rigoureuse que fût leur solitude, ils eurent certainement quelques relations au dehors avec les plus ardents des fidèles et des prêtres de la contrée,
Sur ces entrefaites, le fameux théologal de Seës, Jean Le Noir, vint prêcher le carèême dans l'église Saint-Germain d’Argentan. Il était de mœurs régulières et d’un grand savoir; mais il était suspect de tendances jansénistes, et l’âprelé de ses doctrines, l'intraitabilité de son humeur lui avaient fait beaucoup d’ennemis. Ses sermons furent mal accueillis. A l’aide d’une souscription provoquée par quelques ecclésiastiques, une statue de la Vierge fut placée au-dessus du portail principal de l’église, foulant aux pieds un. serpent noir (par allusion au nom du tnéologal) avec cotte légende au-dessous : Flagellum Jansenistarum, ora pro nobis. Des attroupements se formaient le soir devant la statue, sous prétexte de réciter les litanies de la sainte Vierge, mais en réalité pour vociférer à tuetète le nouveau verset, Le curé, René Mahot, tolérait, s’il ne les encourageait pas, ces scènes scandaleuses, L'official de Seès ordonna la destruction de la malencontreuse inscription ; mais quand son appariteur se mit en devoir d'exécuter la sentence, il fut huë par un immense attrfupement et « il aurait été lapidé », dit Prouverre, qui paraït trouver la chose toute naturelle, sans l'intervention de quelques magistrats.
{t) Le mot n'est pas de nous, mais de son panégyriste zélé, Thomas Prouverre quia fourni aux historiens d'Argentan et particulièrement à l'abbé Laurent. Nolice historique sur l'Abbaye royale de Sainte-Claire d'Argentan, (Argentan, Barbier, 1857, in-12, p. 121 et suiv.), les détails qui vont suivre.
Là dessus, vers la fête de l’Ascension, quatre jeunes ecclésiastiques d'Argentan vont trouver les solitaires de Silli, qui les reçoivent avec empressement et les admettent à leurs »xercices pieux. Ils s'exaltent les uns par les autres; la foi leur paraît en péril imminent. Le vendredi avant la Pentecôte, ils sortent de leur retraite au nombre de sept et, suivis de quelques femmes, ils se rendent processionnellement à Argentan. Ils parcourent toutes les rues de la ville en criarit à haute voix : « Suivez Jésus- Christ ; lu foi se retire de la France ; allons au Canada! » Puis ils s'en retournent à Silli sans avoir bu ni mangé, sans avoir parlé à personne» épuisés de fatigue et de chaleur. Le lendemain, ils repartent dans le même ordre pour Seës, la ville épiscopale, et ils recommencent leurs litanies contre les jansénistes, leurs déclarations que Jésus-Christ n'est plus en France et qu'ils vont le chercher au Canada. Grand scandale ; ordonnance (31 mai) du lieutenant civil. et criminel du bailli d'Alençon pour la vicomté d’Argentan et d’Exmes, défendant à toute personne « de quelque quañité et condition qu’elle soit …. de faire aucune écriture du mot de Janséniste, de faire aucun conventicule et assemblée, à peine de punition corporelle et d'être poursuivi comme perturbateur du repos public... ; » arrestation des sept imprudents apôtres ; sentence de la Cour ecclésistaque qui les condamne à une légère pénitence publique devant le crucifix de l'église Saint-Germain et à des excuses envers le théologal; retour des solitaires plus exaltés qu'auparavant à leurs austérités les plus rudes et les plus excessives. Mais finalement, après des controverses et des résistances opiniâtres, ils se soumettent à l'autorité ecclésiastique et reñtrent dans le rang. « Ils menèrent tous, dit Prouverre, une vie exemplaire, ce qui dissipa tous les doutes sur la pureté de leurs intentions ».
Cet épisode, à la fois grave et grotesque et qui aurait pu fourhir au chantre du Lutrin le sujet d’un second poëme héroï-comique, nous montre combien, à l'époque où il se passa, la piété des émigrés canadiens était en honneur en France, particulièrement en Normandie et plus particus lièrement encore dans le diocèse de Seés et dans le mulieu où les doctrines de M. de Bernières, le nom, le dévouement et les vertus de Madame de la Peltrie exerçaient le plus d'influence.
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