LIVRE QUATRIÈME
juger de la fermeté de son jugement, de la distinction de ses manières et de l'étendue de ses connaissances. Avec beaucoup de tact et de modestie il remercia les amis de son père qui avaient bien voulu s'associer à cette humble fête domestique. S'élevant ensuite vers des considérations générales il s'exprima en termes clairs et précis sur la ligne de conduite qu'il espérait suivre dans le monde.
On sent bien que tout ce qu'il dit il l'a pensé par lui-même.
Les toasts succédèrent aux toasts, et l'on allait se lever de table quand, se tournant vers sa mère et son père, Émile annonça qu'il avait une nouvelle à leur communiquer; une légère rougeur colorait son front, quoique tous les traits de son visage accusassent une résolution virile.
Quel fut mon étonnement et celui de nos amis quand il déclara d'un ton ferme, quoique modeste, qu'il était engagé de la veille à... Dolorès I
« Puis-je espérer, ajouta-t-il en s'inclinant devant son père et sa mère, que vous approuverez mon choix? »
Un nuage pourpre couvrit les joues brunes de la belle jeune fille qui baissait les yeux, et des larmes de joie perlèrent dans ses longs cils noirs.
Madame Hélène, pour toute réponse, se jeta au cou de son fils : elle étouffait de joie et de bonheur.
Érasme, tout aussi remué qu'elle, mais plus maître de ses sentiments, répondit d'un ton calme et simple : « Puisque tu l'aimes, elle est ma fille. » Et il embrassa cette charmante enfant avec effusion.
Au milieu de cette scène touchante, un double coup de marteau, frappé par la main du facteur sur la porte de la rue, fit tressaillir toute la maison. C'était une lettre qui venait de loin ; on le voyait à la couleur de l'enveloppe. Émile, auquel cette lettre était adressée, demanda la permission de la décacheter, car il avait tout de suite reconnu l'écriture de Gupidon. En mauvais anglais — un anglais de nègre — le brave Africain complimentait Émile sur l'anniversaire de sa naissance et lui souhaitait selon l'usage « beaucoup d'heureux retours de cette journée. » Il ajoutait de bonnes nouvelles. Grâce à son industrie et à celle de sa femme, les cultures entreprises sur les terres de Lola avaient prospéré et lui assureraient une dot le jour de son mariage.
Je me réjouis du bonheur de nos amis; mais je m'afflige à l'idée qu'ils vont nous quitter. Ce dîner d'anniversaire était en môme temps un dîner d'adieu. Ils retournent en France où les rappellent les derniers événements politiques et Pamour du pays natal. Mes meilleurs vœux les suivront.
Je me rappelle une des dernières paroles d'Érasme en nous serrant la main : « Que chacun de nous, s'écria-t-il d'une voix grave, s'applique à faire de son fils un homme libre, et nous aurons coupé dans le vif la racine des maux qui affligent la société... »