CHAPITRE II La domination des Hassanes Oulad Rizg (XVe siècle
Le xve siècle paraît dominé : dans le Tiris et dépendances, par les descendants et bandes de Rizg, fils d'Oudeï, fils de Hassan ; dans l'Adrar et le Hôdli, par les descendants et bandes de Daoud, autre fils d'Oudeï.
Les Oulad Rizg, comme les appelle la tradition, comprenaient les campements de ses cinq fils, à savoir : les Oulad Merzouq, les Oulad Aid, les Djaafra, les Sekakna, et les Rehamna (ou Rehamin), respectivement issus ou dépendants de Merzouq, Aïd, Djaafer, Sekkoun, et Ralimoun fils de Bassim.
Des Oulad Rizg, il convient de dire que subsistent aujourd'hui dans le Trarza, mais fort amoindries numériquement et politiquement, quelques petites fractions restées hassanes indépendantes : les Oulad Moussa, -les Oulad Beniouk, les Oulad Khalifa, les Oulad Ben AH, qui marchent dans le village des Oulad Ahmed Ben Daman. Les autres : Oulad Aïd, quelques tentes Bassim, sont fondues chez les Arroueïjat et dans le Brakna, ou sont Télamides des Ahel Barik Allah ; et enfin quelques tentes Rehamna et Zebeïrat qui ont été réduites, à ,1a suite de guerres malheureuses, 2 l'état de tributaires des Oulad Ahmed ben Daman. Ils son t guerriers néanmoins et marchent en rezzou avec leurs suzerains.
Les Oulad Daoud, dont les destinées se sont tournées vers l'Est ont donné naissance à plusieurs des nombreuses et indociles tribus du Hodh (Oulad Allouch...) Ils comprennent en outre le campement des Agcharat, qui marchait de préférence à l'Ouest avec lés Oulad Rizg. Les descendants des Agcharat vivent toujours, sous ce nom et sous celui d'Oulad
Agchar dans l'Adrar et le Trarza. Si la branche de l'Adrar constitue une importante tribu, celle du Trarza n'est qu'une petite fraction d'une dizaine de tentes, inféodée à l'heure actuelle à l'émir Ahmed Saloum III.
Les Oulad Rizg et les Agcharat étaient appelés alors Arabes Regueïtat, c'est-à-dire dans la terminologie maure, Arabes qui occupent un territoire inhabité, sorte de zone neutre, sise entre deux Etats auxquels elle n'appartient pas.
Cette explication philologique éclaire singulièrement le rôle que, dès les premières années du XVe siècle les envahisseurs arabes, installés approximativement dans FAftout vont jouer, tant vis-à-vis des Berbères du Nord (Tiris et Adrar) que des Noirs du Sud (Chemana, Gorgol et Tagant) . Aux Berbères du Nord, ils font sentir leur présence par de nombreux pillages et par toutesorte d'avanies. Le Chiatnez-Zouaïa rapporte quelques-uns de ces crimes odieux que leur tyrannie (plus spécialement celle des Oulad Bou Ali, fraction des Oulad Rizg) infligea aux Tachomcha. Deux hommes de la famille des Maham ould Kaouïa (Oulad Bou Ali) étaient allés à la chasse, accompagnés de leurs chiens. Comme ils revenaient bredouille, « ils passèrent (i) près d'une « sainte femme des Tachomcha (on dit qu'elle était des Id « Atjfagha) qui faisait ses dévotions, hors du campement des « siens, ayant près d'elle son jeune enfant qui était beau et « bien en chair. Les chasseurs constatèrent que leurs chiens « n'avaient rien mangé de la journée et décidèrent que l'en- « fant leur serait donné en pâture. Ils le coupèrent en deux « parties, et alors la mère de s'écrier : « O mon Dieu, vous « êtes témoin et vous paraissez ne pas voir ». Elle disait « cela, non par hardiesse ou par ignorance, mais en forme « de recours à la Providence. Mais chacun des chasseurs « ayant jeté un quartier de l'enfant à son chien, l'un des « deux animaux dévora sa part et s'en vint disputer la sienne
(1) Chiam-ez-Zoaaïa. Traduction IsMAEL HAMET, page 223.
t à r autre. L'un des chasseurs tua le chien de son compa- « gnon et les deux hommes s' entretuèrent. Cet événement « fut une* des causes de la ruine des Oulad Bou Ali. »
Un Chef de bande Oulad Bou Ali, Gueddoul ben Bou Moussa, se faisait particulièrement remarquer par sa tyrannie. Lorsque conformément à la coutume, — toujours en vigueur, car les Hassanes ne possèdent pas de puits en propre, — une caravane de ses gens allait chercher de l'eau aux puits des Zouaïa, ils ne faisaient pas agenouiller leurs chameaux. Il exigeait que les outres fussent remplies avec une telle rapidité qu'on n'eût même pas à faire agenouiller les animaux.
De même, il arrive que les bœufs se rassemblent, la nuit, altérés, auprès du puits, attendant que leurs maîtres vien* nent au matin les abreuver. Quand la tente de Gueddoul était auprès du puits, jamais un Tamchomcha n'aurait osé s'en approcher pour faire lever ses bœufs et les abreuver, « Les bœufs, ce qui est bien couleur locale, — en étaient réduits à se lever d'eux-mêmes et sans signal. »
Ces violences devaient avoir un terme par l'assassinat de Gueddoul, auquel les Tachomcha prirent certainement une part moins mystique que celle qu'ils veulent bien se reconnaître. Il arriva, un soir, avec sa bande de pillards près des campements tachomcha d'Agnint. Ils passèrent la nuit à débattre le sort de leurs victimes et résolurent de les razzier complètement au matin, à moins que les Tachomcha ne consentissent à leur payer tribut. Ceux-ci, qui avaient entendu le palabre, jurèrent de mettre un terme à cette situation. Douze d'entre eux, sachant parfaitement le Coran, prirent une crotte de chameau, récitèrent, chacun sur sa crotte, la sourate 20e, dite Ta-Ha, soufflèrent et crachèrent par dessus, réunirent enfin les crottes dans un trou que l'un d'eux recouvrit de terre avec ses talons. C'était un envoûtement dans les formes religieuses, mais il est probable que leur diplomatie agit par ailleurs, car au matin, à la suite d'une vio-
lente altercation, Fonde et ses cousins de Guerîdoul se jetèrent sur lui et le tuèrent.
Cette oppression des Berbères par les Arabes se continua d'ailleurs pendant la durée des XVe et xvic siècles sous les formes les plus diverses. Si les Arabes se montraient inlassablement batailleurs et pillards, les Berbères se signalaient alors « par leur persistance inébranlable à ne pas payer de « redevances aux Hassanes et autres peuplades, et la perse- « vérantè solidarité qu'ils montrèrent à cet égard. » Ils aimaient mieux se laisser piller que de payer tribut, et entre deux maux choisissaient le premier et le supportaient avec sérénité. Cette solidarité qu'ils opposaient aux fauteurs de désordre qu'étaient les Hassanes se traduisait par la fidélité à leurs institutions coutumières et par une intime union entre tribus ; ils n'hésitaient pas à rejeter de leur sein tout individu, quelle que fût sa situation, qui n'acceptait pas les décision des Djemaa, ou voulait instaurer une politique personnelle.
Ils poussaient leur désir de faire bloc devant l'ennemi jusqu'à sacrifier leurs intérêts et leurs droits, plutôt que de soulever des contestations qui les eussent affaiblis. Le Chiam ez-Zouaïa signale comme une énormité un litige qui s'éleva un jour entre deux cousins des Id Atjfagha au sujet d'esclaves dont chacun réclamait la propriété. Le Cadi Sid El-Fadel, devant qui fut porté le différend, ordonna de le cacher et fît séquestrer les plaideurs, considérant cet événement, sans précédent chez les Tachomcha, comme une honte. Il le régla sans entendre les parties et sans même prononcer leurs noms, en prescrivant à l'un d'eux de donner une esclave à l'autre. La partie succombante, Abou Habib Allah Moussa ben Abou Baker Chella, s'exécuta ; et dépuis ce jour beaucoup de ses descendants crurent de leur honneur de faire don de temps en temps d'un esclave aux descendants d'AboU Fadel, la partie gagnante.
Ces belles qualités morales auxquelles on pourra joindre,
si l'on veut, toutes celles que cite le Chiam ez-Z ouata : douceur, patience, charité, hospitalité et toutes les vertus domestiques, n'étaient pas suffisantes. Entre ces deux peuples dont l'un ne cessait d'affirmer ses droits à l'existence aux dépens des autres par les exploits de Sa valeur guerrière, et dont l'autre uniquement adonné aux arts de la paix : « forage a incessant des puits, recherche des pâturages, élevage des « troupeaux, commerce », se refusait à défendre, les armes « à la main, sa vie sociale et sa civilisation, la lutte était « inégale. Elle devait se terminer, comme on le verra plus loin, par le triomphe politique des Hassanes et l'assujettissement complet des Berbères.
Cet effacement des Berbères paraît tout à fait regrettable. S'ils avaient voulu résister fermement aux envahisseurs, leur nombre et leurs richesses leur permettaient facilement de dompter ces quelques pillards et de les rejeter au loin ou de les assimiler. La civilisation berbère, pratique et progressiste, valait bien les coutumes arabes, négatives ou oppressives, issues d'un nomadisme invétéré, impropre, à toute évolution sérieuse. Au point de vue économique le Sahara Occidental, méthodiquement mis en valeur par la ténacité âpre et presque cupide du Berbère, serait vraisemblablement beaucoup plus riche qu'il ne l'est maintenant.
Ce n'était pas seulement sur les tribus berbères que s'exerçaient les pillages des Hassanes. Les peuples noirs, qui vivaient à ce moment sur la rive droite du Sénégal et mettaient en valeur le Chemama, le Gorgol et même le Tagant, avaient aussi à souffrir de leurs déprédations. A défaut des auteurs arabes, la tradition noire (1) rapporte que les Oulad Rizg descendaient jusqu'au fleuve. Ils auraient même occupé l'île où l'élève Saint-Louis. Leur principal établissement était à Branangouya, près du village de Bran et du marigot de Ouêl. La faible authenticité des traditions noires ne permet
(1) GaDEN. Légendes et coutumes sénégalaises, p. 89.
pas d'accepter rigoureusement ces données, mais on peut en accepter au moins le principe, et constater que, dès le premier siècle de leur arrivée en Mauritanie, les Hassanes poussaient leurs incursions en pays noir, et spécialement pour la région Trarza, traversaient la zone, encore peuplée à ce temps par les Mélaniens, et venaient ravager }es villages bâtis dans la vallée inférieure du Sénégal.
Si telle était l'attitude des Oulad Rizg, celle des Berbères, au dire du Chiam-ez-Zoïiaïa était toute différente, et ils avaient pour les peuples noirs libres les mêmes égards qu'ils professaient pour leurs frères Berbères.