CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
L'EHPlilREUR ET l'eUROPE
I/Enipire allemand sera la paix. — Rapprochement avec les événements du second Empire français. — Vues pacifiques de l'Empereur. — Mot de Voltaire sur les puissances prépondérantes. — Politique à l'égard de la France. — Opinions divergentes de l'Empereur et du prince de Bismarck. — Avances faites à l'Autriche. — Le cabinet de Vienne et le nouvel Empire. — Entrevue des deux Empereurs à Ischl.
— Leur accord. — Rapports intimes avec le Czar. — Services rendus par la Russie pendant la guerre de (870 — La Russie soulève la question d'Orient. — L'Allemagne lui prête son appui. — L'Europe reconnaît le titre impérial du roi de Prusse. — Le cabinet de Berlin se rapproche de l'Autriche. — Entrevue des trois Empereurs à Berlin.
— Garanties du statu quo territorial. — La France et l'Allemagne. — Récriminations du cabinet de Berlin. — Bruits de guerre. — Attitude hostile de la presse allemande. — Intervention diplomatique de l'Angleterre et de la Russie. — L'empereur Alexandre à Berlin. — La paix est maintenue. — Froideur à l'égard du parti conservateur en France. — Le cabinet de Berlin froissé par l'attitude de la Russie. — La Russie projette la guerre contre la Turquie. — I/empereur Guillaume s'efforce inutilement de l'empêcher. — Le cabinet de Berlin laisse faire. — Traité de San Stefano. — L'Autriche et l'Angleterre arment. — Congrès de Berlin. — Démembrement de la Turquie.
— La Russie est mécontente. — Attaques de la.presse russe contre l'Allemagne. — Altitude comminatoire de la Russie. — Négociations enlre Berlin et Vienne. — L'empereur Guillaume à Alexandrovo.
— Le prince de Bismarck à Vienne. — Signature d'un protocole. — Hésitations de l'empereur Guillaume. — Signature du traité d'alliance entre l'Alleningne et l'Autriche. — Nouvelle altitude de la Russie. — Le prince de Bismarck chez l'ambassadeur de France. — Pourparlers en vue d'associer la France à la ligue austro-allemande. - Le discours de Cherbourg. — Le cabinet de Berlin fait des avances à la
l'empereur et l'europe 439
France. — Assassinat d'Alexandre 11. — Alexandre IH continue la politique de son père. — Rapprochement des cours de Saint Pétersbourg et de Berlin. — Entrevue de Dantzig. — Rétablissement de Tenlente des trois empires. — xNouveaux froissements. — La Russie adhère à Talliance austro-allemande. ~ L'empereur Guillaume se réjouit de cet événement. — Témoignages d'amitié de la cour de Russie. — L'entrevue des trois Empereurs à Skiernewize. — Le gouvernement allemand se rapproche de la Turquie. — Les Etats balkaniques recherchent l'alliance de l'Allemagne. — Les souverains aux manœuvres de Hombourg. — Le roi d'Espagne à Hombourg et à Paris.
— Le sud de l'Europe et la triple alliance. — Politique italienne pendant et après la guerre de 1870. — Échange de visites entre Berlin et Home. — Le roi Victor-Emmanuel à Berlin. — L'empereur Guillaume à Milan. — - L'incident de Trente. — L'Italie adhère à l'alliance des Empereurs. — L'Espagne et l'Allemagne. — Le Prince Impérial à Madrid. — L'incident des îles Carolines. — La cour de Berlin et le conÛit avec l'Espagne. — Le gouvernement allemand cède et invoque la médiation du Pape. — La triple alliance dans le sud de l'Europe. — La triple alliance est la continuation modifiée de la Sainte Alliance. — L'empereur Guillaume âme de la triple alliance.
— Influence de la politique de Frédéric le Grand et du second Empire français sur la politique de l'empereur Guillaume. — Le pouvoir royal et le parlementarisme. — Le message de 1882. — L'Empereur règne et gouverne. — Questions léguées au successeur.
En ouvrant, au retour de France, le 21 mars 1871, la première session du parlement de Tempire, TEmpereur affirma solennellement que la nation allemande résisterait à la tentalion d'abuser de la force qu'elle venait d'acquérir en fondant son unité, et que TAIlemagne nouvelle serait un garant solide de la paix de TEurope.
Il y eut alors beaucoup d'esprits incrédules qui se refusaient à ajouter foi aux assurances de l'empereur Guillaume. Le souverain que les victoires allemandes venaient de détrôner n*avait-il pas, lui aussi, vingt ans auparavant, affirmé la môme promesse en termes non moins énergiques : « L'Empire c'est la paix » ? Cependant, durant les dix-huit années de ce règne,
4i0 L^EMPlilREUR GDILLACME ET SOï< RÈGNE
TËurope avait assisté à trois grandes guerres et à plusieurs expéditions lointaines dont Tinitiative revenait à TEmpire, sans compter les autres conflits qui avaient été la conséquence plus ou moins directe de la politique impériale. Le rapprochement des faits et des événements sMmposait tout naturellement, et de grandes inquiétudes obsédaient les esprits.
D'ailleurs, si rAllemagne avait abattu son adversaire, elle ne se Tétait pas concilié, loin de là. Elle lui avait fait des conditions dures, ainsi qu'elle le reconnaissait elle-même : n'avait-on pas à craindre que le vaincu s'appliqu&t, dès le lendemain, à rassembler ce qui lui restait de forces et à rechercher Talliance de tous les ennemis de TAUemagne, en vue de tenter de nouveau le sort des armes, dans Tespoir qu'il lui serait cette fois plus favorable?
Personnellement l'empereur Guillaume devait s'estimer satisfait des résultats acquis. Il avait agrandi la monarchie des Hohenzollern par des conquèles reconnues par l'Europe; il avait rehaussé Téclal de sa dynastie en ajoutant à la couronne de Prusse celle de Charlemagne, et apporté à l'Empire restauré deux provinces comme don de joyeux avènement. Que pouvait-il souhaiter de plus, si ce n'est de conserver le fruit de tant de labeurs et de le mettre à l'abri de revendications ou de compétitions futures?
'< La grande utilité de l'histoire moderne », dit Voltaire, « et » l'avantage qu'elle a sur l'ancienne, c'est d'apprendre à tous les » potentats que depuis le quinzième siècle on s'est toujours » réuni contre une puissance trop prépondérante ». Voltaire, en écrivant ces lignes, songeait à Charles-Quint et à Louis XIV ; il n'avait pas connu Napoléon P'. Ces grands exemples étaient bien faits pour impressionner l'empereur Guillaume et le con-
L'EMPËliEUtt ET L*EUROPE 441
firmer dans des sentiments de modération et de prudence, qui ne sont pas toujours le partage de ceux que la fortune n'a jamais trahis.
Les enseignements de l'histoire, aussi bien que le besoin de repos,fort naturel chez un vieillard de soixante-quatorze ans, ont cerLainement imprimé à la politique extérieure de TEmpire de J871 ce caractère de fixité et de circonspection dont TAllemagne la première a grandement bénéficié. Le mérite de cette politique revient, en premier lieu, à TEmpereur luimôme, qui sut résister à différentes reprises à des conseils et à des suggestions moins pacifiques, éviter avec soin les prétextes de conflits extérieurs et s'appliquer, lorsqu'ils se produisaient en dehors de lui, à en amortir le choc.
Le premier mouvement de la politique allemande, après la signature de la paix, eut pour objectif Tisolement de la France. Pour le présent, la tâche n'était pas difficile à remplir, un Etat vaincu n'étant nulle part un allié recherché. Mais il fallait songer à l'avenir, au relèvement futur d'une grande nation, qui, au milieu de son infortune, avait fourni des preuves éclatantes de sa puissante vitalité. A ce sujet des divergences subsistaient, dans les premiers temps, entre l'Empereur et sou chancelier. En désignant, dans sa déclaration de guerre, l'Empire napoléonien, en particulier, aux haines et aux coups des armées allemandes, l'empereur Guillaume n'avait probablement pas prévu que la chute de cet empire amènerait au pouvoir la république, cette forme de gouvernement qui n'a les préférences d'aucun monarque européen et qui répugne tout particulièrement aux sentiments intimes du chef de la dynastie des Hohenzollern.
La révolution du 4 septembre et Tavènement du gouverne-
442 l'empereur Guillaume et sok règne
ment de la Défense nationale lui étaient désagréables au dernier points et, à conditions égales, il aurait mieux aimé faire la paix avec l'Empire ou avec un gouvernement monarchique quelconque. Mais la raison d'État l'obligea de signer la paix avec n'importe quel gouvernement, pourvu qu'il lui offrît toutes les garanties d'exécution.
Sur ce dernier point le prince de Bismarck avait des idées arrêtées. Son avis, qu*il parvint non sans peine à faire partager à l'Empereur, était de signer la paix avec la République, le gouvernement issu de la révolution de septembre ayant survécu aux événements, et de soutenir cette république, qui probablement diviserait la France à l'intérieur, certainement l'isolerait au milieu de l'Europe monarchique et la rendrait moins capable de contracter des alliances avec les États monarchiques. Sur ces divers points les sentiments différèrent pendant longtemps dans l'entourage de l'Empereur. L'ambassadeur d'Allemagne àfaris, le comte Henri d'Arnim, était d'une opinion toute contraire à celle du prince de Bismarck et répondant mieux aux sentiments intimes du souverain. Finalement les idées du chancelier l'emportèrent sur celles de l'ambassadeur, qui fut bientôt rappelé pour être impliqué dans un procès politique retentissant qui mit fin à sa carrière. Ce fut donc avec la République que la cour de Berlin conclut tous les arrangements relatifs à l'exécution du traité de Francfort et termina le règlement et Tacquittement de l'indemnité de guerre. Fidèle à cette ligne de conduite, le cabinet de Berlin témoigna dès lors à tous les partis monarchiques en France une froideur, qui s'étendait aux conservateurs en général. Le renversement du gouvernement de M. Thiers déplut fortement à Berlin; le maréchal de
L*ËMP£REUR ET l'euROPG 443
Mac-MahoQ, qui lui succéda, eut à Jutler pendant toute la durée de sa présidence contre les méfiances de la chancellerie allemande. Il sera parlé plus loin des incidents qui en résultèrent.
Pendant qu'il donnait ainsi à la France républicaine un appui dont celle-ci profitait sans se croire tenue de lui en savoir gré, le cabinet de Berlin s'attachait à grouper autour de lui les grandes puîssancescontinentales sur lesquelles la France aurait pu fonder des espérances pour la réalisation de futurs projets de revanche.
L'Autriche se présentait en première ligne. Cette puissance, qui avait montré au début de la guerre des dispositions hostiles et dont le souverain avaitmème contracté avecNapoléon III désengagements conditionnels, avait dûrenoncer à cette politique, en partie à raison de l'attitude de la Russie, en partie aussi à la suite des défaites françaises qui s'étaient succédé avec une rapidité foudroyante. L'empereur Guillaume, loin de lui témoigner quelque ressentiment de cette attitude, ne cessa dès le lendemain de Sedan, d'envoyer de bonnes paroles à l'empereur François-Joseph. Il lui avait fait exprimer le regret de ne pas le voir à ses côtés, comme allié, dans la guerre contre la France, et le prince de Bismarck entama de bonne heure des pourparlers en vue d'une alliance future. Les premières ouvertures à cet effet se firent par l'intermédiaire du prince Luitpold de Bavière, proche parent de la maison d'Autriche, qui se trouvait pendant la guerre au quartier-général allemand. Préludant à une alliance entre les trois empires, M. de Bismarck tenait à rapprocher les deux cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg, pour arriver ensuite à une entente (les gouvernements monarchiques à l'égard de la République,
qui allait triompher en FraDce et bientôt peut-être en Espagne et en Italie. Ce projet, qui souriait beaucoup au czar, fut assez froidement accueilli à Vienne, où Ton déclarait ne pas vouloir s'engager sans être assuré des avantages plus réels que ceux que promettait cette ligue monarchique.
Malgré ce premier refus, on ne se découragea pas à Versailles. A la veille de la création de l'Empire allemand, il fallait s'expliquer avec le co-sîgnalaire du traité de Prague. Dans le mois de décembre 1 870, un échange de notes eut lieu entre Versailles et Vienne. La chancellerie autrichienne, tout en se déclarant prête à entrer dans les meilleurs rapports avec le futur Empire, déclina toute discussion sur le passé et le présent de la politique prussienne et refusa même de prendre connaissance des documents relatifs à la nouvelle constitution de l'Allemagne, que cependant l'empereur François-Joseph accepta et reconnut sans arrière-pensée.
L'insurrection de la Commune à Paris remit sur le tapis la combinaison d'un rapprochement plus intime entre les empires continentaux, et il ne fut pas difficile cette fois de ménager entre les souverains d'Allemagne et d'Autriche et leurs chanceliers des entrevues, qui eurent lieu au mois d'août à Ischl, àSalzbourget à Gastein, sur le territoire autrichien. Ces pourparlers, sans amener la réalisation de l'alliance désirée par l'empereur Guillaume, eurent cependant des résultats d'une certaine-importance. On s'expliqua et l'on tomba d'accord sur certaines lignes de politique générale : principe de non intervention appliqué en Italie à la question de Rome, comme en France à son organisation intérieure ; appui prêté par l'Allemagne à l'Autriche dans le cas où cette dernière serait attaquée sur son territoire par la Russie ; coopé-
l'empereur et l'europe 445
ration contre les excès de la démocratie socialiste. On se quitta contents. Le chancelier austro-hongrois écrivit à ses agents, à la suite de cette entrevue, qu'elle avait rétabli les anciennes relations d'amitié entre les deux monarques ; et Tempereur Guillaume, à l'ouverture du parlement le 12 octobre, insista sur ce résultat d'une façon toute particulière. « Le peu- » pie allemand», disait-il, « sera sincèrement satisfait de voir » ses rapports avec l'Autriche débarrassés de toute perturbation » par le souvenir de luttes qui avaient et? l'héritage fâcheux » d'un passé de mille siècles. » L'éponge était ainsi passée sur les événements de 1866. L'empereur d'Autriche prenait la main que lui tendait son ancien rival ; et, pour mieux sceller les liens de leur nouvelle amitié, il releva, peu de temps après, des fonctions de chancelier le comte de Beust, que le prince de Bismarck considérait toujours comme un obstacle à des relations sincères et étroites entre les deux cabinets.
Plus intimes étaient depuis longtemps les rapports de la cour de Berlin avec celle de Saint-Pétersbourg. Les deux souverains, dans l'entrevue d'Ems, au mois de juin 1870, avaient échangé de nouvelles assurances d'amitié et d'appui réciproques, auxquelles le Czar s'était montré fidèle pendant la guerre : il avait fait valoir son influence à Stuttgart auprès du roi, son beau-frère, en faveur de la Prusse, et à Copenhague en déterminant le cabinet danois à garder une stricte neutralité. Il avait enfin tenu en échec le cabinet de Vienne, qui inclinait, comme on l'a vu, du côté de la France. Personnellement l'empereur Alexandre II avait témoignée son oncle, par des télégrammes de félicitations, toute la joie que lui causaient les succès des armes allemandes. De son côté, l'empereur Guillaume, dans un télégramme, avait rendu hommage à l'amitié
de la Russie, qui avait beaucoup contribué à assurer le triomphe de rAllemagne.
La politique de la cour de Russie était loin d'obtenir l'approbation de la nation, et le prince Gortchakoff vice-chancelier de l'empire, partageait ces sentiments, tout en obéissant aux ordres de son souverain. Il était à prévoir toutefois que le gouvernement russe saisirait le moment favorable pour sauvegarder ses propres intérêts et offrir à la nation une compensation des grands changements qui allaient s'opérer sur sa frontière occidentale. Sous l'empire de ces idées, le prince GortchakofT avait envoyé, le 19 octobre 1870, une circulaire aux grandes puissances pour les informer que la Russie ne se tenait plus pour liée par le traité de Paris de 1856 en ce qui concernait les restrictions qu'il apportait aux droits de souveraineté de la Russie dans la Mer Noire. Celte communication souleva à Londres une forte irritation, et surprit la chancellerie allemande, qui ne s'était pas attendue à ce que le cabinet russe réclamerait, au milieu de la guerre franco-allemande, la reconnaissance effective des services rendus à la Prusse. N'ayant aucun moyen de s'y refuser, elle prit l'attitude d'un médiateur. D'accord avec la Russie sur l'injustice commise par le congrès de Paris, M. de Bismarck ne fit des réserves que sur la forme employée par le cabinet de Russie pour se dégager dun traité européen. La Russie ayant consenti à plaider sa cause devant une conférence des puissances signataires, le cabinet de Berlin prit l'initiative de négociations, qui amenèrent la réunion d'une conférence à Londres. Contre son gré et sur les instances de la Russie, M. de Bismarck dut acquiescer à l'admission de la France. En revanche, il profita de l'occasion de cette réu-
l'empereur et l'europe 447
nion de l'aréopage européen pour lui notifier et faire reconnaître par lui le titre impérial que venait d'adopter le roi de Prusse. De son côté, la Russie obtînt, à la conférence, grâce à l'appui du cabinet allemand, gain de cause pour toutes ses demandes. Les deux cours eurent ainsi (out lieu d'être satisfaites de leurs rapports et des fruits qu'ils avaient portés pour leurs empires.
Le cabinet de Berlin, s'estimant quitte envers la Russie, tourna, comme on Ta vu, son attention vers rAutriche. Par ses agrandissements et par l'établissement de l'Empire allemand, la Prusse, naguère protégée ou auxiliaire de la Russie, était devenue son égale, et elle entendait suivre ses propres voies, défendre ses intérêts indépendamment des liens de famille et des relations personnelles, qui avaient souvent primé ces intérêts. L'alliance autrichienne, depuis la fin de la guerre, lui était devenue plus nécessaire que celle de la Russie ; mais, pour s'assurer l'amitié du cabinet de Vienne dans les affaires d'Occident, il fallait le dédommager du côté de l'Orient, de manière à le mettre à l'abri de la politique d'expansion de la Russie. Ce qu'elle avait perdu en Allemagne, l'Autriche devait le recouvrer dans la presqu'île des Balkans. Tel fut le point de départ de l'entente qui s'effectua en 1871 à Ischl et qui allait se développer l'année suivante, lors de la visite de l'empereur d'Autriche à Berlin. Le comte Andrassy, successeur du comte de Beust, avait ménagé cette entrevue à deux, qui fut transformée en entrevue à trois par l'arrivée inattendue de l'empereur de Russie : inattendue pour la diplomatie austro-hongroise, mais probablement préparée par l'empereur Guillaume, désireux d'épargner à son neveu une exclusion qui aurait pu être mal inteprétée en Russie. La visite
du Czar n'avait d'ailleurs ni pour but ni pour résultat de troubler Talliance austro-allemande : il venait rassurer rAutriche au sujet de la politique de la Russie en Orient et confirmer son accord avec les deux empires pour le maintien de la paix en Europe sur la base de Tétat territorial établi dans TOccident par le traité de Francfort, et en Orient par les traités de Paris et de Londres. Le cabinet de Berlin avait ainsi obtenu pour sa politique de très grands résultats, savoir : les conquêtes de 1870 reconnues par la Russie et l'Autriche, et ces deux puissances rapprochées sous les auspices de l'empereur Guillaume, devenu l'arbitre de l'Europe continentale.
A partir de ce moment on a vu tous les ans les trois Empereurs, dans des visites échangées sur leurs territoires respectifs, confirmer l'intimité de leurs rapports. Au printemps de 1873, l'empereur Guillaume et le prince de Bismarck se rendirent à Saint-Pétersbourg, et quelques mois plus tard ils allèrent saluer l'empereur d'Autriche à Vienne. Dans les années suivantes l'empereur Guillaume se rencontra avec le Czar aux eaux d'Enis et avec l'empereur François-Joseph à Gastein ou à Ischl.
Avec cette intimité des trois empereurs contrastait singulièrement l'attitude du cabinet de Berlin vis-à-vis du gouvernement français. En France, le lendemain delà libération du ierriloîre, dans la presse et dans les salons on parlait plus librement sur l'Allemagne et l'on ne dissimulait ni le profond ressentiment qu'on nourrissait envers le vainqueur, ni l'espoir que l'on concevait de prendre sa revanche dans un avenir plus ou moins éloigné. L'avènement du maréchal Mac-Mahon à la présidence avait causé un certain déplaisir à Berlin, non à la cour, mais à la chancellerie. On attribuait
l'empereur et L EUROPE 449
au maréchal et à son entourage, bien gratuitement^ il est vrai, des projets de restauration orléaniste, et M. de Bismarck, par les raisons que nous avons exposées, préférait le maintien de la République, d'autant plus qu'il considérait les princes d'Orléans comme les représentants spéciaux d'une politique de revanche. D'autre part, le clergé français, dont l'attitude pendant la guerre avait été très patriotique, manifestait, depuis le rétablissement de la paix, des sentiments rien moins que bienveillants à l'égard du gouvernement allemand, qui, à ce moment, édictait les mesures les plus rigoureuses contre Téglise catholique. A Berlin, on accusait encore le gouvernement français de favoriser l'insurrection carliste en Espagne et les fonctionnaires français sur la frontière d'être de connivence avec le Prétendant. Le gouvernement allemand avait reconnu le gouvernement du maréchal Serrano, régent de l'Espagne, et obtenu, à son exemple, Tadhésîon des autres puissances, sauf la Russie, qui était favorable à don Carlos. Le prince de Hohenlohe, ambassadeur d^ Allemagne, avait été chargé de faire des représentations à Paris, d'annoncer môme que le cabinet de- Berlin prendrait au besoin des mesures pour entraver les opérations des carlistes du côté de la mer.
A ces griefs le cabinet de Berlin en ajouta d'autres, au commencement de 4875. En Allemagne se colportaient les bruits les plus étranges et les moins vraisemblables. La France, y disait-on, était le pivot d'une vaste ligue catholique, comprenant l'Autriche et l'Italie réconciliée avec le Pape et ayant pour but de faire la guerre à l'Empire allemand. Enfin, et c'était là le point le plus grave, la France réorganisait son armée, créait les quatrièmes bataillons, et cela avec grand bruit et dans des intenlions manifestement agressives contre TAUe-
magne. La chancellerie de Berlin dénonça ces faits à ratlention des grands cabinets. Ses organes, dans la presse, déclaraient que la situation était inquiétante, que la France cherchait la guerre et que, puisqu'il en était ainsi, TAIlemagne pourrait bien ne pas lui permettre d'en choisir le moment. L'ambassadeur d'Allemagne à Paris reçut l'ordre de faire des représentations à ce sujet.
L'inquiétude fut vive dans toute l'Europe. Malgré le langage souventexcessif des journaux de Paris, nulfe part on ne croyait que la France désirât faire la guerre ; on craignait, au contraire, à tort peut-être, que la chancellerie allemande ne voulût achever la ruine de son ennemie de la veille. Le gouvernement français s'en émut et appela l'attention des cabinets sur la situation qui lui était créée. Ceux-ci, saisis d'ailleurs par la diplomatie allemande, intervinrent. L'Angleterre tint un langage très ferme à Berlin : il avait acquis la conviction, disait lord Derby, que la France n'avait nul désir de recommencer la guerre, mais que personne ne saurait trouver mauvais qu'elle organisât son armée et mît le pays en état de défense. Le cabinet anglais se mil aussi en rapport avec la Russie, qui, de son côté, agissait dans le même sens à Berlin. Devant l'opinion des caKînets amis, la chancellerie allemande finit par se rendre, de sorte que, le 10 mai, à l'arrivée à Berlin de l'empereur de Russie et du prince Gortchakoff, l'incident était terminé. L'empereur Guillaume, qui, paraît-il, ne Tapprit qu'à ce moment, était certainement de bonne foi en disant à l'attaché militaire de France : « On a voulu nous brouiller ». Le Czar, de son côlé, affirmait au corps diplomatique accrédité à Berlin que la paix était assurée ; et le chancelier russe, avant de quitter la capitale allemande, communiqua aux diplomates une dépêche
l'empekeur et l'europe 451
circulaire renouvelant la même assurance. Enfin, à Touverture de la session d'automne du parlemenl, le 27 octobre, Tempereur Guillaume déclara qu'il n'existait aucun motif de redouter la perturbation delà paix.
La crise était passée. Bien des fois, depuis, les récriminations et les accusations se sont renouvelées entre Berlin et Paris ; mais il ne s'est plus reproduit d'incident comme celui de 187S, qui avait menacé l'Europe d'une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. La politique allemande, depuis ce moment, s'adoucit visiblement à l'égard de la France, qui a pu continuer, dans la plénitude de son indépendance, de travailler à sa réorganisation militaire et gouvernementale. Toutefois les rapports avec le gouvernement du maréchal Mac- Mahon demeuraient froids. Le cabinet allemand déclina l'invitation de participer h l'exposition universelle projetée à Paris ' pour l'année 1878 et détermina les divers États de l'Empire à s'associer à ce refus. De môme, l'évolution du 16 mai, en sens réactionnaire, fut très mal accueillie à Berlin : le cabinet allemand, pour témoigner nettement ses sentiments à cet égard, renforça les garnisons en Alsace-Lorraine.
L'incident français avait jeté une certaine froideur entre les chancelleries allemande et russe. Le prince de Bismarck, mécontent des façons énergiques de Fintervenlion anglaise, était tout particulièrement choqué de l'attitude duprince Gortchakow,qui avait si ostensiblement pris le rôle de sauveur d'une paix qu'on prétendait à Berlin n'avoir jamais été mise en question. Toutefois, si les rapports des deux chanceliers furent affectés par cet incident, l'entente politique des deux empires n'en eut pas encore à souffrir. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, influencé par le courant panslaviste, envisageait très sérieusement l'évenlua-
lité d une guerre conlre la Turquie. L'empereur Guillaume, personnellement, y élait contraire comme à toute guerre : il n^avait rien à gagner et pouvait perdre beaucoup à une conflagration générale. Un moment il espéra avoir décidé le Czar à abandonner son projet: c'était une illusion. Les comités panslavisles y poussaient et le parti nihiliste menaçait : le cabinet russe regardait une guerre extérieure comme une soupape de sûreté contre les menées révolutionnaires. Le prince de Bismarck, de son côté, ne fit rien pour faire renoncer la Russie à ses desseins. Il ne voulait pas s'attirer l'inimitié des Slaves en s'opposant à la guerre, qui d'ailleurs, selon toute prévision, se prolongerait assez pour affaiblir la Russie : or une telle perspective ne pouvait déplaire au patriotisme allemand. L'Allemagne laissa donc faire. Après des tentatives infructueuses, faites à Constantinople, pour décider le Sultan à octroyer des réformes, qui certainement n'eussent pas satisfait les populations slaves, la Russie déclara la guerre à la Porte.
C'était en vain que le cabinet anglais avait insisté à Berlin pour que le chancelier prévînt celte conflagration ; la reine Victoria elle-même s'était employée auprès du prince de Bismarck dans le même sens, sans plus de succès que son gouvernement. La Russie entra en campagne avec l'assentiment du cabinet allemand, et le chancelier de l'Empire accentua cette attitude dans les termes les plus amicaux pour son alliée.
Au cours de cette guerre survint cependant un moment où il fallut prendre des déterminations nouvelles. Quelque étroits que fussent les liens d'amitié entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, on ne pouvait oublier les engagements que l'empereur Guillaume avait contractés envers l'Autriche. Or, après une campagne pénible et sanglante, la Russie, ar-
l'empereur et l'europe 453
rivée aux portes de Constanlînople, avait imposé à la Turquie le traité de San Stefano, qui renversait tout d'un coup l'œuvre du traité de Paris, en ne laissant plus que la Thrace à la souveraineté du Sultan en Europe. L'entente entre la Russie et l'Autriche était rompue par ce traité, puisque la première de ces puissances s'instituait maîtresse de la presqu'île Balkanique, au détriment de l'influence et des intérêts matériels de la seconde. Le cabinet de Vienne trouva une alliée loule naturelle dans l'Angleterre, où le ministère tory se montra résolu à s'opposer à ce démembrement de la Turquie. L'Autriche et l'Angleterre armèrent, la première en mobilisant ses troupes^ la seconde en envoyant son escadre dans les eaux turques. Que serait-il arrivé, si la Russie, passant outre, fût entrée dans Conslantinople, dont elle occupait les alentours? Les deux puissances n'eussent pu empêcher cette occupation, que, du reste, la chancellerie allemande, étant donnés les rapports des deux cours, eût approuvée.
La Russie, on doit le supposer, prit peur : le prince Gortchakoff voyait l'Angleterre et l'Autriche résolues, et il ne se fiait pas à l'Allemagne. Il céda donc devant l'exigence des deux cabinets que le traité de San Stefano fût soumis dans sa totalité à l'examen des puissances signataires du traité de Paris ; et il réclama l'entremise du cabinet de Berlin pour inviter les puissances à se réunir en congrès.
Le congrès fut ouvert à Berlin sous la présidence du prince de Bismarck. La Turquie, vaincue et écrasée, en fit les frais. Tout le monde se tailla un morceau dans le drap turc, en se vantant de sa générosité de ne pas prendre tout au Sultan. Toutefois, si le vaincu fut saigné, le vainqueur ne fut pas laissé en possession intégrale de son butin. La Russie obtint
454 l'empkbeur Guillaume et son règne
des lerriloires en Europe et en Asie ; par contre on lui refusa ]a création d'une grande Bulgarie, on agrandit la Grèce, au profond chagrin des Slaves; et, ce qui était plus grave, on installa TAutriche dans la Bosnie et THerzégovine, c'est-àdire dans la partie occidentale de la presqu'tle Balkanique.
L'empereur Guillaume, malade, pendant toute la durée du congrès, des suites de Tattenlal du mois de juin, ne put intervenir en faveur du Czar, tandis que TAulriche et TAngleterre avaient dans le Prince Impérial et le prince de Bismarck de puissants soutiens. La Russie sortit donc du congrès rien moins que satisfaite: n'ayantpas créé de fait accompli, elle s'élail placée dans la nécessité de discuter. « Ne me forcez » pas à choisir entre vous et TAuiriche », lui avait dit le chancelier allemand : obligé de choisir, il s'était placé du côté de l'Autriche, au risque de s'attirer Tanimadversion du slavisme russe. Ces colères éclatèrent dès le lendemain du congrès. « Le congrès », disait le prince de Gortchakoff, « est la feuille » la plus noire de ma carrière. » La presse russe exhala sa haine dans les termes les plus violents contre le chancelier allemand, qui, selon elle, avait trahi Tamilié de la Russie en favorisant tous ses adversaires.
Une polémique violente s'engagea entre les journaux des deux pays. A l'exemple de deux amis sur le point de se brouiller, on énumérait departet d'autre les services qu'on s'était rendus. La Prusse n'avaîl-elle pas fait acte d'amie, en 1854, pendant la guerre de Crimée, et en 1863, pendant Tinsurrection de Pologne? « Sansdoute », répondaient les Russes; « mais nous avons reconnu ces services, en 1866 en per- » mettante la Prusse d'écraser l'Autriche, et en i870enla » laissant écraser la France ». « D'accord », répliquait la
l'empereur et l*europe 485
Prusse; « cependant il ne dépendait que de moi en 1877 de » défendre au gouvernement russe de faire à la Turquie une » guerre qui a valu à la Russie des agrandissements en Europe » et en Asie. »
En Russie, on ne voyait que ce que Ton n'avait pas obtenu au congrès, et Ton s'en prenait au cabinet allemand. Les esprits s'échauffaient, en bas comme en haut. On semblait disposé à ne pas exécuter le traité de Berlin ; on s'y prit trop tard. L'Autriche et l'Angleterre y tenaient, et l'Allemagne n'avait rien à refuser à ces puissances. L'attitude de la Russie devint menaçante. Pendant toute l'annéelSÏS et celle de 1879, la presse russe ne cessa d'attaquer le gouvernement allemand. En même temps le gouvernement russe fit des démonstrations sur la frontière, renforçant les garnisons et ordonnant des dislocations de régiments, dont la portée n'échappa point aux militaires. Des généraux russes, en voyage, tenaient des propos belliqueux. Le prince Gortchakoff, en villégiature à Bade, avait reçu dans cette ville un journaliste français^ auquel il avait suggéré des idées de nature à faire croire à une entente entre la Russie et la France en vue d'une guerre contre l'Allemagne.
C'est à ce moment que mûrit chez le chancelier allemand le projet, qu'il nourrissait depuis longtemps, d'une alliance formelle avec l'Autriche-Hongrie. Le comte Andrassy avait empêché, en 1867 et en 1870, le cabinet de Vienne de prendre parti pour la France : il était l'homme qu'il fallait pour empftcher la Russie d'établir avec la France une alliance visant à la fois l'Allemagne et l'Autriche.
Au mois d'août 1879, le prince de Bismarck, de séjour aux eaux de Gastein, invita le premier ministre de l'empereur
456 L^KMPERELR GUILLAUME ET SON KÈGNË
d^Aulriche à se renJre auprès de lui. Alors fut élaboré le projet d'une double alliance, qui devint bientôt le pivot de \b politique européenne. Ce ne fut pas chose aisée pour le chancelier allemand de déterminer son maître à rompre en visière avec Alexandre II: au moment décisif Tempereur Guillaume fit mine de se dérober. A Tinsu et contre le gré de M. de Bismarck, TEmpereur accepta une entrevue avec le Czar, qui à celle époque séjournait dans les provinces occidentales de son empire. L'opinion en Allemagne, très hos,lile à la Russie, se montra froissée d'une démarche qu'elle considérait comme un acte de condescendance excessive. L'entrevue eut lieu dans la gare d'Alexandrowo, siluée sur le territoire russe dans le voisinage de la ville de Thorn. Le Czar, se faisant Técho des sentiments de son peuple, accusa le chancelier allemand « d'avoir oublié ses promesses de 1870 » : il faisait allusion aux pourparlers d'Ems, qui avaient précédé la guerre et au cours desquels le chancelier aurait pris des engagements très étendus en faveur des projets de la Russie en Orient. L'empereur Guillaume s'attacha à calmer, à exhorter, à avertir son impérial neveu. Cette entrevue croisa et entrava les négociations du prince de Bismarck avec la cour d'Autriche, sans pouvoir les arrêter ni les empêcher d'aboutir. Le 19 septembre, quinze jours après, le chancelier allemand se rendit à Vienne, où la population, par esprit d'antagonisme à l'égard de la Russie, lui fil un accueil chaleureux. Désignée par la presse russe comme l'objectif d'une guerre prochaine, comment rAulriche n'aurait-elle pas saisi la main qu'on lui tendait pour faire face ensemble au puissant adversaire ? A la suite de conférences entre l'empereur François-Joseph et M. de Bismarck, un protocole fut rédigé établissant les conditions de
l'empereur et l'europë 457
ralliance des deux empires, qui venait se substituer ainsi à la triple alliance. L'alliance austro-allemande devait être purement défensive : les deux parties se promettaient aide et secours contre toute agression du dehors, et s'engageaient en général à maintenir Tordre de choses établi dans l'Europe centrale.
L'empereur d'Autriche avait donné sa signature ; il restait à obtenir celle de l'empereur Guillaume, alorsàBade. Le ministère prussien, que le chancelier avait informé de l'affaire dès son retour à Berlin, avait donné son adhésion au traité, et son viceprésident avait accepté la délicate mission de se rendre auprès de l'Empereur pour obtenir sa signature au protocole de Vienne. M. de Bismarck devint pressant, et, en offrant sa démission, il exerça une certaine pression sur son souverain, qui avait déclaré à différentes reprises qu'il ne consentirait jamais à se séparer de lui. Ce fut seulement le 15 octobre que l'Empereur donna sa signature, non sans avoir atténué les termes de l'arrangement et en se réservant le droit d*en communiquer le fond à l'empereur de Russie. Ce traité, qui avait été conclu pour quatre ans, fut renouvelé avant son expiration et sans fixation de délai. L'idée fondamentale de M. de Bismarck avait été d'en faire le point de départ d'une sorte d'alliance constitutionnelle entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ; mais cette combinaison ne put se réaliser, les Hongrois y faisant des objections que les hommes d'État ne réussirent pas à vaincre.
Tel quel, le traité austro-allemand du 15 octobre 1879 visait en premier lieu la Russie et jusqu'à un certain point la France^ ces deux puissances étant les seules contre lesquelles TAIlemagne et l'Autriche pussent se croire obligées de prendre de pareilles précautions.
La cour de Russie ne voulut pas paraître s'émouvoir de la nou-
velle alliance. Le grand-duc héritier rendit, au mois novembre, visite à la cour de Berlin, qui lui fit le plus cordial accueil. D'autre pari, le prince Gortchakow, malade et fatigué, se désintéressait de plus en plus de la direction de son département, circonstance qui permit aux deux cabinets d'éviter bien des froissements, toujours prompts à se reproduire entre les deux chanceliers.
M. de Bismarck, qui déjà, pendant le congrès de Berlin, s'était attaché à témoigner des sentiments amicaux pour la France, continua, depuis, ses efforts dans le même sens. Tout en cherchant à lui fermer les portes des autres grands cabinets, il tenait à la gagner par de bons procédés, en l'appuyant dans les questions où TAIIemagne n'était pas directement intéressée. C'est pour cette raison qu'il avait favorisé les projets d'agrandissement delà Grèce et secondé la politique française en Egypte. Le lendemain de la signature du protocole austro-allemand, avant de quitter Vienne, il s'était rendu auprès de l'ambassadeur de France afin de le rassurer sur la portée de Talliance des deux empires, en affirmant qu'elle n'avait rien d'agressif à l'égard de la France. Il n'en resta pas là. Un moment il parut caresser l'idée d'associer la République française à une grande ligue de la paix de l'Europe centrale. 11 voulait empêcher la Russie et l'Angleterre, de s'agrandir aux dépens de la Turquie d'Europe, et régler cette question au seul profit de l'Allemagne, de l'Autriche et de la France. Si M. de Bismarck avait espéré, par ces ouvertures et ces perspectives, détourner les hommes d'Élat dirigeants de la République de la question d'Alsace-Lorraine, il ne devait pas tarder à perdre cetle illusion. Au mois d'août 1880, M. Gambelta, le représentant tout particulier de la politique
L^KMPKREUR El' l'kUHOPE 459
de revanche, prononça à Cherbourg un discours qui affirmait que la France, n'oubliant rien, attendait son heure. On répondit de Berlin à ce discours en ordonnant la célébration de Fanniversaire de Sedan, fêle dont la suppression avaitétéd'abord résolue pour celte année. Les rapports entre les deux gouvernements restèrent cependant bons, le cabinet allemand se montrant en général favorable à la politique française au dehors. Dans les questions de Tunis et de Chine, la France trouva de Tappui et même de Tencouragement à Berlin. Dans la question de TAfrique occidentale, comme on Ta vu plus haut, les deux gouvernements agirent même en commun, et TEmpereur, à l'ouverture de la session du parlement le 20 noveinbre 1884, s'empressa de constater celte entente.
La Russie, froissée dans son amour-propre, entravée dans ses aspirations par Talliance austro-allemande, n'irail-elle pas prendre les devants d'une rupture, prévenue jusqu'alors grâce àTamitié personnelle que se portaient l'empereur Guillaume et le Czar? Dans, toute l'Europe on était persuadé que cette amitié ne survivrait pas à l'un ou à l'autre de ces augustes personnages, l'héritier du trône de Russie passant pour ne partager les sympathies de son père ni pour la dynastie prussienne ni pour la nation allemande. Un événement inattendu et effroyable devait bientôt détruire cette légende : une fois de plus il devait être prouvé que le souverain ne peut pas toujours, à son gré, obéir à ses sentiments de prince héritier. Le 13 mars 1881, Alexandre II mourut assassiné par les nihilistes. Trois jours après, le ministre des affaires étrangères de Russie déclara, au nom d'Alexandre III, dans une circulaire, que la politique du nouvel empereur sera entièrement pacifique, « que la Russie » restera fidèle à ses amis et qu'elle maintiendra intégralement
460 l'empereur Guillaume i^r son règne
» ses sympathies consacrées parla tradition ». Le sens de ces paroles était clair. D'ailleurs, le 22 mars, l'empereur Guillaume en fournissait le commentaire. A la réception d'un télégramme de félicitations du Czar, il s'écria: » Du nouvel empereur, !a vieille fidélité et amitié, voilà qui fait du bien. » Le Prince Impérial d'Allemagne alla compléter ces manifestations amicales. Après avoir assisté, à Saint-Pétersbourg, aux funérailles d'Alexandre II, il visita Moscou, où il assura, devant les délégués de la colonie allemande, que les vieilles relations amicales continueraient de subsister comme par le passé.
Le nouvel empereur de Russie donna à cet échange de bonnes paroles une sanction solennelle. Sur son désir, les deux souverains se rencontrèrent le 9 septembre à Danlzig. Le Czar s'était fait accompagner dans son voyage en Prusse par M. de Giers, suppléant du prince GorlchakofT au ministère des affaires étrangères ; il n'y amena pas son ministre de l'intérieur, le général Ignatieff, grand antagoniste de l'Allemagne. De son côté, l'empereur Guillaume eut à ses côtés le Prince Impérial et le prince de Bismarck. Ce fut une véritable visite de rapprochement et de réconciliation entre les deux cours. La triple alliance semblait presque rétablie. « Nos entrevues w, dit l'empereur Guillaume, à l'ouverture du parlement le 17 novembre, « à Gastein avec l'empereur d'Autriche, et à Danlzîg » avec Tempereur de Russie, ont été l'expression des relations » intimes, personnelles et politiques qui nous lient avec les » monarques et unissent l'Allemagne avec les deux puissants » empires voisins : ces relations sont une garantie solide de la » durée la paix, vers laquelle tend d'un parfait accord la po- » liliquedes trois cours impériales. »
Mais déjà Tannée 1882 mit de nouveau ces bons rapports
l'empereur et l'Europe 461
en question, en montrant que l'opinion en Russie, élail en désaccord avec celle du souverain. Au mois de janvier, un des généraux les plus considérés et les plus populaires de Tarmée russe tint, dans un banquet, un discours on ne peut plus véhément contre l'Autriche et TAlIemagne. Le gouvernement transmit ses excuses à l'ambassadeur d'Autriche et donna au général l'ordre de voyager à l'étranger. A peine arrivé à Paris, le même général, recevant des étudiants serbes, prononça de rechef un discours dans lequel il préconisait une alliance de tous les Slaves avec la Franèe afin de briser la prépondérance de l'Allemagne. Le général fut rappelé et réprimandé ; mais tout le monde reconnaissait qu'il avait été le fidèle interprète de Topînon de ses compatriotes.
Néanmoins la cour de Russie s'appliqua à apaiser l'irritation qui régnait à Berlin et à Vienne. Le prince Gortchakoff, adversaire résolu de la politique allemande, prit le 9 avril sa retraite définitive. L'automne suivant, le frère d'Alexandre III assista aux manœuvres qui eurent lieu en Silésie sous les ordres de l'empereur Guillaume. Au mois de novembre, M. de Giers, ministre des affaires étrangères de Russie, en se rendant en Italie, eut des entreliens avec les ministres dirigeants d'Allemagne et d'Autriche. Mais ce n'est que l'année suivante que le cabinet russe rentra définitivement dans le giron de la triple alliance. L'année 1883 fut décisive pour cette grande ligue de la paix, comme la qualifiait la diplomatie des cours du nord. Le traité d'alliance austro-allemande, ainsi que nous l'avons dit, avait été renouvelé sans date. Plusieurs autres États étaient venus se grouper autour des deux empires. D'autre part, la confiance entre Berlin et Saint-Pétersbourg ne s'était pas complètement rétablie. On remarquait que le gouvernement allemand
augmentait ses garnisons sur la frontière russe, renforçait son escadre dans la Baltique, et mettait la dernière main aux ouvrages de la forteresse de Posen. C'est à ce moment que le ministre des affaires étrangères de Russie vint encore en Prusse pour conférer avec l'Empereur et le chancelier allemand. Cette fois la paix entre les trois cours sortit de ces pourparlers. Le cabinet russe, dans un but conservateur et sous le coup des crimes nihilistes, s'associa aux deux autres cours en vue du maintien d'une paix dont la Russie éprouvait le plus pressant besoin. La paix avec TAUemagne impliquait l'entente avec TAutriche sur le terrain de la politique orientale, dans le sens d'un partage égal d'influence et d'action dans la presqu'île des Balkans. Les événements ultérieurs mirent à jour celte entente, qui, deux ans plus tard, subit heureusement l'épreuve de la crise bulgare et rouméliote.
L'empereur Guillaume, pour qui le maintien de la paix pendant le reste de son règne était devenu la principale préoccupation, éprouva un tel plaisir de ce revirement de la politique russe qu'il s'en épancha devant le bureau des chambres prussiennes, venu en novembre 1883 pour le complimenter. Il ne tarit pas de faire l'éloge du Czar et de son ministre des affaires étrangères, qui avaient fait les protestations les plus formelles en faveur de la paix et de l'amitié de la Russie à l'égard des deux autres empires. Depuis en effet les rapports entre l'Allemagne et la Russie n'ont plus été troublés. La cour de Russie n'a manqué aucune occasion de témoigner de ses bons sentiments. Le 26 février 1884, 70® anniversaire de la nomination de l'empereur Guillaume comme chevalier de 1-ordre militaire de Saint-Georges, une députation militaire, conduite par un grand duc, oncle du Czar, vint féliciter TEmpe-
l'empereur et l'europe 463
reur à Berlin; on célébra et fôta la vieille fraternité d'armes, on rappela les guerres deTIndépendance de 1813, souvenir qui contrastait singulièrement avec les projets conçus naguère par le prince de Bismarck d'une alliance avec la France. Une autre fois le fils du Prince Impérial d'Allemagne alla à Saint-Pétersbourg assister aux fêtes données à l'occasion de la majorité du grand-duc héritier de Russie. Sur la frontière, les officiers des deux armées vinrent fraterniser et sejurer bonne camaraderie.
La consécration orficielle du rétablissement de la triple alliance ne se fit pas attendre. Au mois de septembre, les trois empereurs eurent une entrevue dans la petite ville russe de Skierniewize, près de la frontière autrichienne. Alexandre III et François-Joseph s'y rencontrèrent pour la première fois : il ne leur restait qu'à confirmer l'alliance renouvelée entre eux l'année précédente. L'empereur Guillaume avait proclamé ce fait, à l'ouverture du parlement au mois de mars, et il répéta, à la session d'automne, qu'il regardait comme durable l'amitié des trois monarques, scellée de nouveau dans l'entrevue de Skierniewize.
L'adhésion que la Russie avait donnée dès 1883 à l'alliance des empereurs d'Allemagne et d'Autriche n'était restée sans écho ni dans les cours des jeunes États balkaniques ni à Constantinople. La politique allemande à l'égard de la Porte avait, depuis peu de temps subi de profonds changements. En 1880 encore, à la conférence de Berlin, le chancelier n'avait pas fait preuve de clémence envers la Porte, à qu'il voulait imposer de lourds sacrifices au profit de la Grèce. Ces temps n'étaient plus. On échangea de grandes politesses avec le Sultan. Sur sa demande, on lui envoya des généraux et des officiers pour instruire l'armée ottomane, des financiers pour
464 L*EMPERBUR GUILLAUME E^r SON BÈGNE
réorganiser les douanes et l'administration, des juristes pour réformer la justice. Le Sultan envoya à Berlin un de ses maréchaux avec mission de solliciter l'entrée de la Turquie dans Talliance des empereurs : cette offre, toutefois, ne fut pas accueillie en raison des garanties effectives qu'elle eût exigée et auxquelles la chancellerie allemande ne voulait pas consentir. On avait adopté, à Berlin, le principe de ne contracter aucun engagement de nature à obliger l'Allemagne à prendre les armes, à moins que ses intérêts ne fussent immédiatement affectés. On promit à la Porte la protection des deux empires, mais en se réservant toute latitude quant à la mesure et aux moyens.
La même ligne de conduite fut suivie à Tégard des autres États Balkaniques. En septembre 1883, la Roumanie et la Serbie avaient fait acte d'adhésion à l'alliance sans qu'aucun traité fftt intervenu entre ces cabinets et les deux empires. L'empereur Guillaume commandait, dans l'automne de la même année, les grandes manœuvres aux environs de Hombourg : il y était entouré d'un grand nombre de souverains allemands, et il y avait convié les rois d'Espagne et de Serbie.
Ces manœuvres, plus brillantes que jamais auparavant, eurent un épilogue fâcheux. Le roi Alphonse d'Espagne, qui avait entrepris le voyage d'Allemagne dans le but de connaître l'armée allemande et de cimenter les bonnes relations entre les deux pays au moyen d'un traité de commerce avantageux, avait reçu de la part de l'empereur Guillaume un accueil des plus flatteurs. Puis, suivant l'usage des cours du nord, l'Empereur, voulant donner une marque particulière de distinction à son hôte, l'avait nommé colonel honoraire d'un régiment de uhlans. Il se trouvait que ce régiment était alors en garnison à Strasbourg. Cet accueil et cette nomination sou-
l'empereur et l'europk 465
levèrent à Paris des susceptibilités, donl quelques meneurs de le démagogie lirërenl parti pour organiser une démonstration injurieuse contre le roi Alphonse lors de son passage en France. A Berlin on n'eut pas de peine à se convaincre que sur le dos du roi d'Espagne on visait l'Allemagne. L'empereur Guillaume fut le premier à apprécier l'incident dans ce sens, et, démonstration pour démonstration, il envoya un de ses aides de camp à Madrid pour informer le roi de la prochaine visite du Prince Impérial. Ce voyage eut lieu en novembre, avec grand apparat. Le prince se rendit à Gènes, où il rejoignit l'escadre allemande, qui le conduisit en Espagne.
Le sud de l'Europe, à son tour, semblait disposé à entrer dans le giron de la politique allemande, dont Tllalie avait la première subi la force d'attraction. Hésitante pendant la guerre de 1870, flottant entre ses souvenirs, qui lui prescrivaient la gratitude envers la France, et l'intérêt politique, qui la poussait vers le vainqueur du jour, l'Italie se rapprochait peu à peu de l'Empire allemand, qui combattait alors les mêmes ennemis : le Saint-Siège et le parti conservateur en France. Ce rapprochement tut préparé par les membres des deux familles royales. Le Prince Royal d'Italie et la Princesse rendirent, en 1872, une visite à Berlin, précédant d'une année celle du roi Victor-Emmanuel, qui passa par Vienne avant d'aller saluer l'empereur Guillaume. Au commencement de l'été de 1875,1e Prince Impérial d'Allemagne alla à la cour d'Italie pour annoncer la visite de son père, qui, au mois d'octobre, se rendit à Milan, où il eut une entrevue avec le roi Victor-Emmanuel. La cour et les populations ûrent à l'Empereur un accueil enthousiaste; les conseils municipaux des grandes villes, Rome non exceptée, lui volèrent des adresses;
466 LLMPtRfcUK GUlLLAt'ME ET SON RÈGNE
dans les banquets officiels, on échangea des toasts rappelant les souvenirs des lulles communes de 1866. Les journaux, de leur côté, s'attachèrent à donner à la visite impériale le caractère d'une démonstration contre le Pape : c'était, disaient-ils, la ligue des pouvoirs laïques contre Tesprit de réaction, dont le siège était au Vatican. Ce voyage, dont J'empereur Guillaume se déclarait enchanté,' eut cependant, au retour, un épilogue moins agréable, étant donnés les rapports cordiaux rétablis avec la cour de Vienne. Lors de son passage à Trente, l'empereur Guillaume dut entendre sous ses fenêtres les acclamations de ceux qui semblaient attendre de la nouvelle amitié scellée à Milan la réalisation de leurs rêves d'annexion du Tyrol méridional à Tltalie. Ce fut un nuage passager, dont Tempereur Guillaume ne se souvenait plus quelques jours après, lorsque, à rou\erture du parlement, il célébrait Tunion nationale et Tamitié mutuelle derAllemagne et de ritalie. Depuis lors llntimité entre Berlin et le Quirinal se manifesta dans de fréquentes occasions. L'alliance de rAUemagne et de T Autriche, en tant que visant surtout la défense du statu quo territorial dans l'Europe centrale, attirait tout naturellement ritalie, toujours inquiète de l'avenir. Aussi, sans être reçu comme associé de cette alliance à deux, le cabinet italien, en acceptantle but de rallianceauslro-allemande, put-il s'assurer quelques-uns de ses avantages. Il lui fallait rompre avec le radicalisme à l'intérieur, principalement avec ceux qui voulaient compléter l'Italie au détriment de l'intégrité de la monarchie austro-hongroise; en retour, il obtenait certaines promesses contre des éventualités d'agression du dehors, fort peu probables assurément, mais à charge de prêter aussi un appui effectif et analogue aux deux empires.
l'empereur et l'edrope 467
Du côté de l'Espagne la politique allemande posa également ses jalons. La première parmi les grandes puissances, TAlleroagne avait reconnu, en 1875, la restauration du trône des Bourbons. Le roi Alphonse XII, marié en secondes noces à une archiduchesse d'Autriche, se voyait ainsi personnellement rapproché du puissant allié de l'empereur François-Joseph. Invité aux manœuvres allemandes en 1883, le roi y trouva un hôte bienveillant qui se prit d'une profonde sympathie pour le jeune souverain, dont le voyage se termina plus tard par Tincidentque nous avons raconté. Une alliance politique ne fut pas conclue entre les deux cours; on s'en tin taux engagements sur le terrain commercial. Mais les injures auxquelles le roi avait été en butte, à son passage à Paris, furent vivement ressenties à la cour de Berlin, qui en comprenait pleinement la signification hostile à TAllemagne. Sous le coup de cet incident, l'empereur Guillaume résolut d'envoyer le Prince Impérial à Madrid rendre au roi la visite de Hombourg. Ce voyage, pour éviter le territoire français, s'effectua par l'Italie, où il provoqua de nouvelles démonstrations en faveur de l'Allemagne. L'accueil du Prince Impérial à Madrid fut bon, sans être aussi chaleureux que celui des Italiens. Le prince allemand arriva dans la capitale de l'Espagne au moment d'une grave crise gouvernementale, et l'opinion prêtait au cabinet de Berlin des préférences pour le parti conservateur. Le sentiment populaire en Espagne s'émeut facilement à l'idée d'une ingérence, si légère qu'elle soit, de l'étranger dans les affaires intérieures ; et ce sentiment se manifesta bientôt après contre les hommes d'État qu'on regardait comme les promoteurs de cette évolution sur le terrain international.
En efTet, en 1885, les derniers moments du roi ^Alphonse
468 l'empeiœli; gullaume ei* son règni:
furent singulièrement troublés par Tincident des ties Carolines, dont le cabinet de Berlin se disposait à prendre possession, en se fondant sur le défaut d'une occupation effective par TEspagne. Le conflit qui en résultait se traduisait à Madrid et dans d'autres villes par des démonstrations violentes de la populace conlre les maisons occupées par Tambassade^et les consulats de l'Empire. L'opinion publique était quelque peu déconcertée; elle ne pouvait concilier les témoignages récents d'amitié envers le roi avec l'occupation, effectuée subitement, d'tles considérées depuis des siècles comme faisant partie du domaine colonial de l'Espagne. Finalement les sentiments personnels de la cour de Berlin l'emportèrent sur la politique officielle, qui en cette circonstance avait agi avec une brusquerie à laquelle la visite du Prince Impérial était loin d'avoir préparé les Espagnols. Le gouvernement allemand reconnaissant la position dangereuse du roi, résolut de coder, non sans faire de nouveau preuve d'habileté, en choisissant pour arbitre le Pape, avec qui il négociait depuis longtemps en vue de mettre un terme au conflit religieux. Il se tirait ainsi d'une façon habile d'un embarras qui aurait pu susciter une grave conflagration maritime, en même temps qu'il se conciliait les bonnes grâces du Souverain Pontife, qui s'estima très flatté de cet hommage rendu au prisonnier du Vatican et en témoigna hautement devant le collège des cardinaux.
La triple alliance impériale, dont la cour de Berlin est l'âme^ n'a pas trouvé dans le midi de l'Europe un terrain aussi favorable que dans le nord. Les États de la Péninsule ibérique sont trop éloignés du centre de l'Europe pour être obligés de prendre parti dans les questions qui peuvent y diviser les gouvernements ouïes nations; et, grâce à leur situation géogra-
l'empereuh et l'kurope 469
phîque, ils sont à l'abri des contestations terrilorîales, cause principale des conflits dans le reste de TEurope. Quant à Tltalie, plus intéressée que TEspagne aux choses de TËurope centrale, c'est la question du Pape qui pendant longtemps encore déterminera le choix de ses alliances ; elle s'est rangée du côté de la triple alliance, qui signifie le maintien de l'état de choses existant ; elle l'abandonnera probablement le jour où l'alliance ne garantirait pas cette situation d'une manière efficace. C'est sans contredit cette garantie de ce qui existe qui séduit le plus l'empereur Guillaume dans l'alliance des trois empereurs. Sous une forme un peu modifiée, la triple alliance de 1883 rappelle l'ancienne Sainte Alliance, combinaison dont le roi Frédéric- Guillaume III avait été un des fondateurs et que chérit son fils, si ressemblant à son père sous bien des rapports. Car la Sainte Alliance, qui se présentait comme le défenseur des principes conservateurs contre la révolution, n'avait au fond d'autre but que de garantir à ses membres les conquêtes reconnues par le traité de Vienne. De même l'alliance instituée de nos jours sous les auspices de l'empereur Guillaume entend surtout mettre à l'abri les conquêtes faites depuis 1870 par les trois empires. Le maintien de la paix étant le meilleur moyen d'obtenir ce résultat, l'alliance des trois empereurs agit logiquement en s'attachant à prévenir les conflagrations générales. Réussira-t-elle toujours dans cette tâche? Les contemporains peuvent le souhaiter, sans se bercer d'une tranquillité parfaite à ce sujet. Il ne faut pas oublier en efifel que dans la première période de la triple alliance un de ses membres, la Russie a pu engager une grande guerre sans que les deux autres l'en aient empêchée. On a pu voir aussi que les recommandations des trois cours n'ont pu. en 1885,
470 l'empereur Guillaume lirr sox règne
prévenir l'explosion en Roumélie, ni faire rentrer dans les rangs les Bulgares et les Serbes. On n'erapêche de semblables collisions qu'en y intervenant par les armes; or l'empereur Guillaume a toujours reculé devant l'emploi de ce moyen, le seul que respectent des peuples jeunes, plaçant leur volonté el leurs intérêts au-dessus du droit public et des traités internationaux. L'avenir dira si cette épreuve sera épargnée à Talliance des trois cours, et si, le jour oîi elle viendrait à s'imposer, ces empires demeureraient aussi unis pour l'action qu'ils l'ont été jusqu'ici pour les injonctions par la seule voix diplomatique.
L'empereur Guillaume restera, de son vivant, le directeur de cette alliance, qui, tout en servant la cause de la paix générale, est tout particulièrement à l'avantage de l'Allemagne. Cet empire ne se trouve en opposition d'intérêts ni avec l'Autriche ni avec la Russie: ce qu'il a à redouter, ce n'est pas une guerre avec l'une ou l'autre de ces puissances ou avec les deux. L'antagonisme n'existe qu'entre la Russie et l'Autriche, et tout l'art de la diplomatie allemande s'est exercé jusqu'à présenta prévenir entre ces deux pays une collision, dans laquelle l'Allemagne ne pourrait rester spectatrice impassible. Le maintien de la paix entre l'Autriche et la Russie est la meilleure garantie que l'empire d'Allemagne et son souverain puissent désirer pour sauvegarder les conquêtes de 1866 et de 1870.
Les événements forment et transforment les chefs d'État. A l'origine, l'empereur Guillaume, héritier du trône prussien, songeait à la consolidation du pouvoir royal en face des revendications du libéralisme bien plus qu'à des agrandissements qui ne pouvaient se réaliser que par une grande guerre ou par des bouleversements révolutionnaires. Les événements de
l'empkueur kt l'eluopi: 471
1848 et le second Empire" en France ont eu une influence décisive sur les acies et la polilique du prince. Le mouvement unitaire en Allemagne, en visant les petits États, devait lui apparaître comme un moyen d'élévation de la Prusse et de sa dynaslie. Dans les journées de mars il avait quitté Berlin, la haine dans le cœur contre les insuUeurs du pouvoir royal ; mais il y revenait quelques mois après, avec la pensée que la royauté prussienne pourrait, en le dirigeant, faire tourner à son profit le mouvement populaire de la Prusse et de l'AlIeniagne. Il comprit de bonne heure que pour réaliser de tels pr(»jets Tarmée élait l'instrument nécessaire, et c'est en en reconnaissant l'insuffisance qu'il consacra toute son activité à cette réforme, qui lui a suscité à la fois tant de conflits, mais aussi valu tant de succès.
L'avènement du second Empire français ne pouvait que l'encourager dans la poursuite de ses projets. L'exemple de Frédéric le Grand a sans doute séduit l'esprit militaire de l'empereur Guillaume; mais c'est la polilique de Napoléon III qui lui a imprimé l'impulsion et rendu possible l'exécution de plans qui, avant 1832, pouvaient paraître chimériques à un prince ultra-conservaleur. Pour agrandir la Prusse et exclure l'Autriche de la Confédération germanique il fallait passer outre aux Irailés de l8iS. C'est Napoléon III qui eut le courage de proclamer qu'il abhorrait ces traités. Il les condamnait, parce qu'ils amoindrissaient le territoire de la France et méconnaissaient le principe des nationalités, qu^il soutenait au profit de l'Italie contre l'Autriche. L'empereur Guillaume eut la bonne fortune d'avoir pour contemporain un souverain français, partisan d'un remaniement de la carte d'Europe et ami déclaré de celte idée nationale, qui était le levier de la
puissance prussienne en Allemagne. C'est donc la politique de l'Empire français qui a en grande partie inspiré et servi celle du roi Guilaume. Grâce à elle, dès le début de la guerre du Danemarck, la Prusse avait gagné la partie; conire le gré de Napoléon III, cetle guerre n'aurail pu s'engager comme un duel entre une grande puissance et un État de troisième ordre. Grâce à elle encore, nous pourrions ajouter même grâce au courant d'opinion dominant alors en France, le roi Guillaume a pu en 1866 dissoudre la Confédération germanique: ce coup frappait les traités de 1815, détestés par TEmpire, et frappait en môme temps la maison d'Autriche, détestée en France depuis les temps de Richelieu.
En mettant à profit ces heureuses circonstances extérieures, le roi Guillaume est parvenu à réaliser des projets longtemps médités et à renouer le fil des grands exploits guerriers, coupé à la mort de Frédéric II. Dans cette entreprise, la raison d'Élat et l'intérêt dynastique l'ont amené à réprimer des senliments personnels et à composer avec des convictions intimes qui forment le fond de son caractère et expliquent ses hésitations à la veille des grandes décisions. Mais lorsque l'œuvre est accompUe, il revient à son point de départ ; il repousse des auxiliaires enlachés d'idées révolutionnaires et recherche les mêmes alliances que lui a recommandées le testament de son père. L'alliance des trois empires est pour lui une garantie à la fois contre les ennemis du dehors et contre ceux du dedans, contre ceux qui en veulent à l'intégrité de son territoire et contre ceux qui en veulent au pouvoir de sa couronne.
Lorsqu'on met en parallèle le règne du roi Frédéric le Grand et celui de l'empereur Guillaume, on remarque que le second a échappé, jusqu'à présent du moins, au danger d'une coali-
l'empereur et l'europe 473
lion de grandes puissances qui, à certains moments, ont menacé l'existence même de la Prusse de Frédéric II. Ce roi s'est toujours battu contre plusieurs puissances à la fois, alors que Guillaume I*' n'a jamais eu affaire qu'à une seule, pendant que les autres puissances regardaient et comptaient les coups. En revanche, l'empereur Guillaume a passé tout son règne à lutter contre un adversaire qui était inconnu au roi Frédéric ; nous voulons parler du régime -parlementaire. On a pu voir, au cours de cette histoire, que l'Empereur a souvent, suivant les événements, changé d'amis et d'ennemis ; mais jamais il n'est devenu infidèle à son inimitié pour le parlementarisme. Il en avait combattu les commencements sous le règne de son frère et ne s'y était rallié plus tard que comme un soldat se soumettant à une consigne déplaisante. Peut-être pressentait-il qu'il le rencontrerait un jour sur son chemin, contrecarrant ses plans et troublant ses calculs. C'est qu'en effet l'œuvre de l'un s'accommode mal avec le principe de Tautre : l'épée et la tribune n'ont jamais vécu ensemble en bonne intelligence. L'empereur Guillaume l'a essayé un moment. Voyant le parti libéral prussien si ardent dans ses aspirations de grandeur et d'hégémonie, il pensa que ce parti ne lui marchanderait pas l'instrument militaire qui lui était nécessaire pour accomplir de si vastes projets. Cet essai du régime parlementaire qui caractérisa la « nouvelle ère » — comme on appelait alors la Régence, — ne réussit point, parce que le Régent ne voulut pas consentir au moindre partage du pouvoir tel que le comporte ce régime. Encore le Régent fut-il obligé de dissimuler ses projets d'avenir, dont le parti libéral ne soupçonnait pas l'existence chez un prince si attaché jusque là aux anciens traités et au vieux droit européen. Dans ces con-
474 l'ëMPERECR GUILLAUME ET SON RÉGNE
dilions, les libéraux ne voyaient dans les projets d'augmentation de l'armée, comme dans les demandes d'énormes crédits, que l'invasion du militarisme, à laquelle ils ne voulaient pas prêter les mains, à moins que la couronne ne leur fit une part convenable dans l'exercice du pouvoir. La brouille avait commencé avant Tavènement du Régent au trône, et le couronnement de Kœnigsberg fut assombri par les nuages d'un conflit imminent. Trois ministères libéraux n'ayant pu vaincre Topposition de la Chambre basse, le roi prit pour premier-ministre riiomme qu'il savait résolu à l'aider dans l'exécution de son programme extérieur et intérieur.
A la « nouvelle ère », d'une bien courte durée, succéda la longue ère du conflit constitutionnel, qui ne fut apaisé que par les grands succès militaires de 1866. Le roi Guillaume n'avait pas cédé d'une semelle et, lout en demandant la sanction parlementaire pour les actes de la période dictatoriale, il déclarait avec franchise que dans des circonstances analogues le pouvoir royal n'hésiterait pas à agir de même. Le conflit fut apaisé, mais non terminé. Il surgit de nouveau, avant 1870, dans le parlement du nord, et après cette année-là dans le parlement de l'Empire. II ne s'agissait plus d'une divergence sur une seule question ; le dissentiment portait sur les limites du pouvoir royal et du pouvoir parlementaire, limites aussi dîfficiles à définir que celles de l'État et de l'Église. Le message du 4 janvier 1882 doit être regardé comme le credo de l'empereur Guillaume et comme le dernier mot de sa politique à l'intérieur. Il y déclare qu'en Prusse comme dans l'Empire allemand le souverain règne et gouverne, et il réclame pour lui et ses successeurs le droit de diriger personnellement le gouvernement de l'État. C'est la doctrine qui avait engendré au-
l'empereur et L EUROPE 475
trefois le conflit avec la représeii talion nationale, et qui est contestée par le libéralisme de toutes nuances. C'esl là une question que. l'empereur Guillaume ne résoudra pas et que son successeur trouvera dans son héritage, avec d'autres problèmes, tels que le socialisme d'État et la forme définitive de l'Empire allemand.
A chacun son œuvre et à chaque œuvre son heure. L'empereur Guillaume est un des rares mortels à qui tout a réussi, et, d'après la légende des anciens, les dieux aiment Thomme heureux. Jamais règne n'aura été inauguré avec plus de silence pour se révéler avec tant de bruit et rayonner avec tant d'éclat. Si un souci pouvait troubler les dernières années du vieux souverain, ce ne pourrait être que la crainte que son successeur ne^éussît pas comme lui, Neptune armé, à commander aux éléments rebelles.