‹ L'empire chinoisChapitre 9 sur 154 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

les anciens auteurs : Soli Deo konos et gloria.

Dans nos Souvenirs d'un voyage, nous avons déjà raconté nos courses à travers les déserts de la Tartarie, les incidents de notre séjour au Thibet, séjour abrégé parle mauvais vouloir de la politique chinoise, et enfin notre retour en Chine, sous la conduite d'une escorte de maudarins. Nous allons maintenant reprendre notre récit oît nous l'avons laissé, c'est-à-dire au moment oiï, venant de franchir les frontières de la Chine, nous étions dirigés par nos conducteurs vers la capitale du Sse-Tchouen, pour y être mis en jugement.

Cette seconde partie de nos voyages roulera exclusivement sur la Chine, et nous essayerons de détruire, autant que possible, les idées erronées et absurdes qai ont couru de tout temps sur le peuple chinois. Les efforts que de savants orientaUstes, et principalement M. Abel Rémusat, ont tentés pour rectifier l'opinion des Européens à l'égard des Chinois, ne paraissent pas avoir eu tout le succès qu'ils méritaient ; car, à chaque instant, on est exposé à entendre ou à lire les choses les plus contradictoires touchant ce peuple remarquable. La cause de ces erreurs n'est pas difficile à trouver, et on doit la chercher dans les

relations publiées, à diverses époques, par ceux qui ont pénétré en Chine, et dans celles surtout écrites par des personnes qui o'y ont jamais mis ]e pied.

Lorsque, au seizième siècle, des missionnaires catholiques .vinrent apporter l'Évangile à ces peuples innombrables dont la réunion forme l'empire chinois, le spectacle qui s'offrit à leurs yeux était bien fait pour les frapper d'étonnement, et même d'admiratiou. L'Europe, qu'ils venaient de quitter, était livrée à tous les tiraillements de l'anarchie politique et intellectuelle. Les arts, l'industrie, le commerce, l'aspect général des villes et de leurs populations, tout cela n'était pas .'alors ce que nous le voyons aujourd'hui. L'Occident n'était pas encore lancé dans les progrès de sa civilisation matérielle.

La Chine, au contraire, était, en quelque sorte, à l'apogée de sa prospérité. Les institutions politiques et civiles fonctionnaient avec une admirable régularité. L'empereur et ses mandarins étaient véritablement les P^re f^ mère{i) du peuple, et partout, chez les grands comme chez les petits,

(1) Titre par lequel sont désignés, en Chine, les représentants do

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PRËFAGE. XXI

les lois étaient fidèlement observées. Cet immense empire avait de quoi frapper l'imagina- (ion, avec sa nombreuse population, si intelligente et si policée, avec ses campagnes habilement cultivées, ses grandes villes, ses fleuves magnifiques, son beau système de canalisation, tout cet ensemble enfin de civilisation et de prospérité. La comparaison n'était certes pas à l'avantage de l'Europe ; aussi les missionnaires furentils portés à tout admirer dans leur nouvelle patrie d'adoption. Ils ne virent pas toujours le mal, s'exagérèrent souvent le bien, et publièrent de bonne foi des relations qu'à leur insu, sans doute, ils embellissaient un peu trop.

Les missionnaires modernes sont peut-être tombésdans l'excès contraire; l'Europe aujourd'hui ne cesse de marcher de progrès en progrès, et chaque jour une nouvelle découverte est signalée à l'attention des esprits. La Chine, au contraire, est en décadence, les vices qui déformaient ses antiques institutions ont grandi, et ce qu'il pouvait y avoir de bien a presque entièrement disparu. Aussi les missionnaires, partis pleins d'illusions et d'idées magnifiques sur la splendeur de la civihsation chinoise, ont-ils éprouvé, dans ces derniers temps, en

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XXII PRfiFAGE.

trouvant ce pays livré au désordre et à la misère, des sentiments bieo différents de ceux qui animèrent leurs prédécesseurs il y a trois siècles. Sous l'empire de ces sentiments, ils ont publié des relations où la Chine est représentée sous des couleurs peu riantes. Ils ont, sans le vouloir, exagéré le mal, comme leurs devanciers avaient exagéré le bien, et cette différence dans les appréciations a produit des récits contradictoires, qui n'étalent pas de nature à jeter un grand jour sur ta société chinoise. Pour augmenter la confusion, il était juste que les touristes fournissent leur contingent, et certes ils n'y ont pas manqué.

11 est peu de voyageurs, attirés par la curiosité ou l'intérêt, soit à Macao, soit sur quelque autre point du littoral chinois, qui n'aient éprouvé le besoin de faire savoir au monde, du moins par la voix des journaux, qu'ils avaient visité l'empire céleste. Quoiqu'ils n'aient presque rien vu, cela ne les a pas empêchés d'écrire beaucoup et de s'appliquer à dénigrer les Chinois, par la raison toute simple que les missionnaires en avaient autrefois fait l'éloge. Le plus souvent, ils se sont inspirés, dans leurs écrits, de quelques relations d'ambassades, qui, malheureusement, jouissent encore

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d'une certaine autorité, quoique M. Abel Rémusat ait essayé plus d'une fois de les réduire à leur juste valeur. «Les idées défavorables aux Chinois, a dit cet impartial et habile critique, ne sont pas « nouvelles, mais elles se sont répandues et accré- « ditées assez .nouvellement. Elles sont dues, en « partie, aux auteurs qui ont écrit la relation de « l'ambassade hollandaise, et des deux ambassades « anglaises. Les missionnaires avaient tant vanté « les mœurs et la pohce chinoises, que, pour dire a du neuf en ce genre, il fallait nécessairement « prendre le contre-pied. Il y avait, d'ailleurs, beau- «ooup de gens disposés à croire que les religieux «avaient cédé, en écrivant, aux préjugés de leur « état et aux intérêts de leur entreprise. Des «observateurs laïques sont bien moins suspects « aux yeux de ceux pour qui des missionnaires «sont à peine des voyageurs. Comment, en effet, 'I un homme qui n'est ni jésuite, ni dominicain, « pourrait-il manquer d'être un modèle d'exacti- « tude et d'impartialité?

« Cependant, si l'on veut y prendre garde, ces «voyageurs, sur lesquels on fait tant de fond, n'ont « pas à notre confiance autant de titres qu'on pouru rait croire. Aucun d'eux n'a su la langue du

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« pays, tandis que des jésuites ont écrit en chinois <i de manière à égaler les meilleurs lettrés ; aucun « d'eui n'a vu les Chinois autrement qu'en cérén monie, dans des yisites d'étiquette ou des festins « réglés par les rites, tandis que les missionnaires « pénétraient et étaient répandus partout, depuis « la cour impériale Jusqu'aux derniers villages des «provinces les plus éloignées. Ces voyageurs n'ont « pas laissé de parler tous fort bien des produc- « tiousdupays, des mœurs des habitants, du génie « du gouvernement ; c'est qu'ils avaient tous sons « les yeux, en faisant la relation de leurs Toya- « ges, la collection des Lettres éditantes, la comnpilation de Duhalde et les Mémoires des mis- « sionnaires. Aussi ne trouve-t-on pas, chez les <( uns, une notion de quelque importance qui ait «échappé aux autres; ils ont copié fidèlement, et « c'est ce qu'ils pouvaient faire de mieux. Qu'aua raient pu dire, à leur place, les hommes même « les plus habiles ? La situation des voyageurs n'est «pas brillante à la Chine; on les emprisonne, «à leur départ de Canton, dans des barques fer- « mées; on les garde à vue dans toute leur roule « sur le grand canal ; on les met aux arrêts for- « ces aussitôt après leur arrivée à Pékin ; ou les

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« renvoie en toute hâte après quatre ou cinq iater- « rogatoires et deux ou trois réceptions officielles* « Tenus, en quelque sorte, au secret pendant tout (i leur séjour, e( sans communication avec l'exté- « rieur, ils ne peuvent nous décrire, avec quelque « connaissauce de cause, que la haie de soldats qui c< les escorte, les chants des rameurs qui les ao- « compagnent, les formalités employées par les «inspecteurs qui les examinent, elles évolutions «des grands qui se soot prosternés avec eux de- « vant le Fils du Ciel. Va de ces voyageurs a tracé, « avec autant de naïveté que de précision, l'his- « loire de tous en trois mots : Ils entrent à Pékin «comme des meudiants, y séjournent comme « des prisonniers, et eu sont chassés comme des «voleurs {!).

«Ce genre de réception, conforme aux lois de M l'empire, explique assez bien les préventions « que les faiseurs de relations ont laissées per- «cer pour la plupart. Ils ont trouvé à la Chine '< peu d'agrément et de liberté, des usages gô- « nants, des meubles peu commodes, des mets «qui n'étaient point de leur goût. Une mau- «vaise cuisine et un mauvais gtte laissent des

(0 Mélanges posthumes, p. 336.

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