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Trente-cinq mille francs

De Puebla, le cortège gagna Cholula, jadis la plus grande ville de l'empire aztèque, et dont la population, autrefois de trois cent mille habitants, est aujourd'hui réduite à vingt mille. Cholula avait la première acclamé l'empire de Maximilien en 1863 : aussi l'enthousiasme s'y manifesta par un déploiement d'arceaux de verdure et de fleurs, par des milliers de rameaux qu'agitait, sur le passage de leurs souverains, la main de milliers d'Indiens; et si, là encore, une pluie malencontreuse ne fût survenue, nulle part la réception n'eût été plus touchante ni plus grandiose dans sa pittoresque simplicité.

Enfm on approche de Mexico; mais Charlottvi ne veut entrer dans la capitale qu'après une station au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, constiuit à quelque distance sur un emplacement que la croyance populaire regarde comme sanctifié par une apparition miraculeuse de la Vierge en 1531. Mais si l'Impératrice a cru pouvoir y passer quelques heures dans le recueillement, elle a compté sans l'empressement des habitants de la ville. Tout à coup, en efïet, paraissent à ses regards plus de deux cents voitures découvertes remplies de dames mexicaines en grande toilette, puis un étonnant cortège d'environ cinq cents cavaliers en habit noir et gantés de blanc, qui, avec ces modes européennes, ne présentaient point à coup sûr un spectacle aussi curieux que la forêt mouvante des Indiens armés de rameaux verts.

A l'aspect des souverains, chacun met pied à terre; on entre dans la basilique, et pour la première fois

retentit le Domine, salvum fac Imper atoreml répété en chœur par la foule des assistants.

Puis la maison du Chapitre s'ouvre bientôt, et là viennent, pour saluer Leurs Majestés, le général Bazaine, le ministre de France marquis de Montholon, le général Neigre, commandant supérieur du territoire de Mexico, l'archevêque, le conseil municipal, le clergé, etc. Le préfet politique, M. Villar y Bocanegra, harangue l'Empereur, qui fait trêve à son émotion pour prononcer ces paroles, interrompues par les applaudissements :

« Je suis vivement touché de l'accueil enthousiaste « que j'ai reçu dans toutes les villes sur mon passage; « mon émotion et ma gratitude grandissent encore « lorsque, en approchant des portes de la capitale, je « trouve ses principales autorités pour me féliciter « dans un lieu si respectable et si cher pour moi et « pour l'Impératrice, comme il l'est pour tous les « Mexicains.

c< J'accueille avec plaisir vos félicitations, et je vous « salue avec l'effusion d'un cœur qui vous aime et qui « a identifié son sort au vôtre. »

Le 15 juin est le jour fixé pour l'entrée solennelle dans Mexico. La ville est merveilleusement pavoisée ; la plupart des Etats sont représentés par des arcs-detriomphe chargés de guirlandes et de drapeaux.

Vers dix heures du matin, le canon tonne. Le régiment de lanciers mexicains du colonel Lopez, décoré du nom de garde impériale, s'avance par la ville; un escadron de chasseurs d'Afrique et un escadron de hus-

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sards français viennent ensuite, précédant la voiture découvepte où sont assises Leurs Majestés. Aux côtés de la voiture se tiennent à cheval le général Bazaine et le général Neigre, suivis d'un nombreux état-major. Puis, sur deux files, marchent soixante voitures, dans lesquelles ont pris place les dignitaires de la cour et les hauts fonctionnaires de l'Empire. Un régiment de cavalerie mexicaine termine le cortège, qui arrive lentement à la cathédrale, à travers une foule de plus de deux cent mille personnes,

La cérémonie achevée, l'Empereur et l'Impératrice gagnent à pied le palais où jusqu'à ce jour ont habité tous ceux qui ont exercé le pouvoir, nombreux dans ce pays de révolutions. Mais ce souvenir pénible est bien vite chassé par l'éclat de la réception faite au nouveau souverain, qui ne cache pas sa joie et la manifeste dans l'allocution qu'il adresse alors :

« Je me rappellerai toujours avec orgueil le mo- « ment où, répondant à l'appel du peuple mexicain, « je suis entré, le cœur ému de joie et plein des plus « légitimes espérances d'un heureux avenir, dans « notre belle et brillante capitale. C'est avec un sen- « timent de vive satisfaction que l'Impératrice et moi « saluons les hauts dignitaires de l'État, les autorités « et corporations de l'Illustre Ayuntamiento du pre- « mier centre de population de notre vaste Empire... >>

Il trace à grands traits le programme de ses devoirs et de ses espérances, et termine ainsi :

<( Mexicains ! Dieu vous a donné la force et tous les « éléments qui peuvent aider à atteindre ce but : sa-

« chons les mettre à profit avec zèle et persévérance, « pour le bonheur et le progrès de notre beau pays. »

Pendant quinze jours les fêtes se succédèrent : grande revue, représentations de gala, bal offert par la municipalité, grande fête vénitienne donnée par le commandant en chef du corps expéditionnaire. L'agitation ne cessait pas.

Et cependant tout a un terme, surtout les ovations, surtout l'enthousiasme. Le bruit pouvait un moment distraire des difficultés de la situation, mais il allait falloir les aborder de front. Que serait ce nouveau gouvernement qui se présentait sous de si brillants auspices? Les esprits sérieux, devançant les préoccupations de la masse, se le demandaient déjà. Les arcs-de-triomphe sont des constructions fragiles et de durée éphémère...

Pendant ce temps, un homme, qui tenait de sa double origine rintelligcnce du blanc et la patience résignée de l'Indien, retiré dans le Nord, ne s'y sentait plus en sûreté, et chaque jour s'enfonçait davantage dans les solitudes du Chihuahua. Accompagné d'un petit nombre d'amis fidèles, il voyait les quelques troupes qui l'entouraient se débander peu à peu. Sa retraite ressemblait à une fuite. Bientôt il allait se trouver, pour ainsi dire, seul avec un seul compagnon : c'était Benito Juarez, président élu de la République mexicaine, et son dernier ministre, Lerdo de Tejada.

Mais ils avaient la force des autochthones, cette force qui s'applique non seulement aux bêtes et aux

plantes, non seulement aux hommes, mais aussi aux institutions, et qui, perpétuelle dans son essence, prend lût ou tard sa revanche contre la violence éphémère de volontés contraires ; et trois années s'étaient h peine écoulées que Juarez etLerdo de Tejada, suivis d'une armée nombreuse, acclamés par des millions dp partisans, rentraient en vainqueurs dans ce même Mexico !

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