CHAPITRE XM
Maximilien demande à reviser le traité de Miramar. — Refus de Napoléon III. — Lettre du maréchal Randon (30 novembre). — L'Empereur se plaint du commandant en chef et le flatte dès qu'il a recours à ses forces. — Siège de Matamores. — Lettre de Maximilien (2 décembre). — Ses incertitudes. — Embarras de Juarez. — Décret par lequel il perpétue son pouvoir, contrairement à la Constitution. — Le maréchal Bazaine reçoit une nouvelle lettre confidentielle de Napoléon III. — Blâme contre Maximilien. — Voyage de l'Impéralrice dans le Yucatan '6 novembre-30 décembre). — Mort de Léopold !«''. roi des Belges. — Allocution de l'Empereur (13 janvier 1866). — Opinion et conseils de M. Jésus Téran. — Réponse de Maximilien. — Résumé des rapports adressés au commandant en chef mis sous les yeux de l'Empereur. — Projet de code civil. — Retour du colonel du Pin. — Incidents à ce sujet. — Protestation du Maréchal approuvée par le ministre de la Guerre.
De tous les projets élaborés pour l'organisation de l'armée mexicaine aucun n'avait été mis à exécution : l'empire se trouvait sans forces indigènes. Au moment où. commeil le disait, Maximilien allait se mettre à gouverner, il comprit que Fappui de l'armée française lui était plus que jamais nécessaire. Qu'adviendrail-il si le cabinet de Paris exécutait à la lettre les
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clauses de la convention de Miramar relatives au retrait des troupes? Il s'adressa donc au gouvernement français, sollicitant la révision de cette convention : il proposait d'ajourner toute réduction do l'effectif des troupes françaises, et, en même temps, demandait de laisser à la France la charge de les payer et de subvenir aux frais des expéditions entreprises par elles. Le cabinet de Paris repoussa ces propositions. Elles avaient produit sur lui une impression d'autant plus mauvaise qu'elles coïncidaient avec l'accueil maladroit fait à M. Langlais et avec certaines paroles, imprudentes tout au moins, du nouveau ministre d'État. Le maréchal Randon se fit l'écho de ce mécontentement dans sa lettre confidentielle du 30 novembre :
Ce que je vois se dessiner de plus en plus dans les hautes régions, c'est le système d'ingratitude et de méfiance envers nous. Aujourd'hui c'est Hamirez qui nous blesse dans un discours prononcé dans une circonstance solennefie : demain c'est l'accueil presque injurieux qui est fait à un délégué de notre gouvernement, qui se voue à l'œuvre ingrate de chercher à mettre de l'ordre dans cette caverne de dilapidateurs de la fortune publique. Bientùl on méconnaîtra les services que nos troupes rendent chaque jour. Cette disposition du gouvernement mexicaiy est dangereuse, et elle ne peut que désillusionner de plus en plus le pays des sacrifices incessants que nous faisons pour une cause qui finira par perdre toute apparence de nationalité même aléatoire; et, alors, qui liourra déclarer que nous devons prolonger le séjuur de nos troupes dans ces lointaines contrées?
Ce jugement porti- sur l'état d'esprit du gouvernement mexicain se trouvait justilit' par mille faits quo-
tidiens. Nous pourrions en donner une série de preuves irréfutables par la production de la correspondance échangée entre le cabinet de l'Empereur et le quartier-général; mais ceci nous entraînerait trop loin, et ces redites sur de petits faits n'apprendraient rien de nouveau. Il nous suffira de placer sous les yeux du lecteur ce passage d'un rapport du maréchal Bazaine, pour détruire l'opinion de ceux qui lui ont attribué le rôle de spectateur impassible et parfois satisfait des fautes commises par l'Empereur :
J'ai conservé par devers moi, écrivait-il à son minisire, la série de toutes les notes que j'ai fait mettre sous les yeux de S. M., soit pour lui indiquer les nombreuses fautes qui étaient commises par l'administration, soit pour l'avertir des aspirations et des plaintes des différentes localités. Les réponses qui ont été consignées en marge se bornent à mentionner que VEmperew en a pris connaissance.
La vérité est qu'on supportait le commandant en chef, mais qu'on ne l'aimait point. Dès qu'un danger menaçait, on le flattait et on invoquait son appui; le danger passé ou écarté, on le mettait de côté. Il semble qu'on eût été bien aise de le prendre en faute. Un exemple entre mille. On apprend qu'Escobedo, à la tête de trois mille hommes, et soutenu en dessous par les Américains, vient de bloquer Matamoros, où commande Mejia. Aussitôt l'Empereur signale le fait au maréchal, et l'engage à garnir la frontière du Nord, à débloquer la place. Le maréchal, habitué à ces coups d'épingle, répondit que ses mesures étaient prises et les ordres donnés. Effectivement, quelques
semaines après, Matamoros était débloqué. Monlerey, qui, avec sa garnison impérialiste de 800 hommes, avait ouvert ses portes à 200 dissidents, était réoccupé par 150 hommes sous les ordres du commandant de La Hayrie. Le i2 décembre, Maximilien écrit au maréchal :
... J'ai besoin... d'bomines loyaux, honnêtes et énergiques, et j'ai compté sur votre concours pour me renseigner franchement sur tous les fonctionnaires appelés à faire appliquer ces lois
Votre profonde expérience des hommes et des choses au Mexique, et les connaissances multipliées que vous pouvez acquérir par les nombreux rapports qui vous parviennent, vous permettront sans doute de m'adresser bientôt une partie de cet important travail et de le compléter peu à peu.
La demande était singulière après dix-huit mois de gouvernement. Le maréchal fit le travail, et l'envoya au Souverain, qui lui en accusa réception en ces termes :
J'ai pris connaissance des renseignements que vous avez bien voulu me communiquer sur les fonctionnaires du pays, et je vous exprime mes sincères remerciements pour cet excellent travail, que je consulterai avec fruit.
Qu'il l'ait consulté, c'est probable; qu'il l'ait fait avec fruit, c'est autre chose. Son ministère s'entendait à paralyser ses velléités d'obéissance auxcon&eils ou à l'influence du maréchal. On continua, comme par le passé, à choisir les fonctionnaires parmi des inca-
pables ou des ennemis de l'intervention. Aussi qu'arrivait-il? Ces singulières autorités lâchaient pied devant les dissidents dès que l'armée française se retirait. Et la faute en retombait sur le maréchal; du moins on le disait. Maximilien tout le premier, n'écrivait-il pas au maréchal, le i décembre :
Mon cher Maréchal,
Je viens de recevoir les plus fâcheuses nouvelles du Sinaloa et du département de Mazatlan.
Les populations de ces contrées ne peuvent se rendre compte du motif qui fait partir les troupes françaises avant que des corps mexicains bien organisés puissent les remplacer; elles voient avec teiTeur Corona rentrer d^'un seul coup en possession de tout le pays soumis : leur confiance est donc profondément ébranlée, et cette fatale mesure nous fait perdre dans l'esprit public plus qu'une défaite éclatante, car elle semble indiquer que le gouvernement luimême n'a pas foi dans l'avenir.
On m'écrit que le hataiUon qui est en garnison à Mazatlan ne défendrait pas la ville en cas d'attaque, mais seulement le port. Je ne peux croire à une pareille résolution, et je suis convaincu que vous prendrez toutes les mesures pour réparer le mieux possible les malheurs qu'a entraînés l'évacuation.
Le maréchal n'avait pas de mesures à prendre, car elles étaient prises, et Tordre de ne pas défendre la ville en cas d'attaque n'existait que dans l'imagination du correspondant de l'Empereur.
Nouvelle lettre le 14 décembre. L'Empereur se plaint du gouvernement que les rebelles ont formé à Tlacotalpam, dans les Terres-Chaudes, au sud de Vera-Cruz ;
II nie serait agréable, disait-il, que vous rae fassiez connaître quels sont vos projets au sujet de cette expédition et quand il vous parailm convenable de les mettre à exécution.
Le maréchal montra immédiatement à l'Empereur l'avis télégraphique qu'il avait reçu la veille, le 13 décembre, de M. le capitaine de frégate Peyron, lequel l'informait que, d'après ses ordres, un courrier extraordinaire avait été envoyé au stationnaire devant Alvarado pour étudier la situation à Tlacotalpam et les moyens d'y mettre fin. Depuis le 12 novembre on s'en occupait au quartier-général.
Ce fui encore le maréchal qui obtint de l'humanité du général Riva Palacio l'échange des prisonniers belges faits au premier combat de Tacambaro. Le général mexicain rendit ainsi 7 officiers et 180 soldats. Il n'avait pas voulu traiter avec le gouvernement de Maximilien.
L'impartialité que nous nous sommes imposée nous fait un devoir de louer comme il le mérite l'acte de Riva Palacio. Il eût été facile à ce chef de prendre prétexte de l'exécution d'Arteaga et de Salazar pour venger, sur les Belges tombés en son pouvoir, la mort de ces deux généraux, comme Mendez avait vengé par elle celle de Lemus et de Paz. Il ne céda point à l'envie de continuer la série de ces sanglantes représailles, et cette générosité est d'autant plus belle de sa part que le décret du 3 octobre venait lui-même de le mettre hors la loi.
La forlune, cependant, olIVait à Maximilien une chance encore, la dernière peut-être, de se relever et de prendre le dessus. Le moment redevenait propice
pour une action énergique, non point dans le sens de la répression, mais dans le sens de l'administration et de l'organisation. En effet, ce qui restait du gouvernement légal de la République mexicaine subissait une crise profonde.
Aux lermes de la Constitution fédérale, les pouvoirs de Juarez, élu pour quatre ans, expiraient le 30 novembre 1865, et, en attendant une nouvelle élection, ces pouvoirs passaient aux mains du Président de la cour supérieure, désigné pour remplir ces fonctions de Président intérimaire.
Juarez avait succédé de la sorte à Gomonfort. Mais Juarez n'entendait pas se laisser dépouiller de son titre, et, dès le 8 novembre, il avait, de Paso-del-Norte, rendu un premier décret par lequel il prorogeait luimême sa présidence jusqu'au jour indéterminé où on pourrait lui donner un successeur. Puis, prévoyant le cas où le général Ortega, l'ancien défenseur de Puebla en 1863, devenu Président de la cour suprême, revendiquerait ses droits, il rendit un second décret dans lequel, s'appuyant sur ce fait qu'Ortega était depuis neuf mois retiré aux États-Unis, il le déclarait déchu, ordonnait son arrestation et sa mise en jugement dès qu'il serait appréhendé sur le territoire de la République.
Ces mesures arbitraires, rendues en quelque sorte nécessaires par la situation du Mexique et presque Ic'gitimées par les services de Juarez, ne furent pas du goût de tout le monde. Le plus ancien des membres de la cour suprême, qui faisait fonctions de Président, le
général Ruiz, quitta Juarez, sous prétexte de congé nécessaire à sa santé; mais, à peine arrivé dans l'état de Clîihuahua, il lança, le 30 novembre, une protestation publique contre la conduite de Juarez, violant la Constitution et se maintenant au pouvoir, alors que lui, Ruiz, eût du occuper la présidence. Puis, assez inconséquent avec lui-même, il se rendit, le lendemain, à Rio-Florido, se présenta au chef d'escadrons Billot, et lui déclara qu'il se soumettait à l'empire et qu'il se disposait ensuite à rentrer définitivement dans la vie privée.
.Juarez et son fidèle ministre Lerdo de Tejada ne se laissèrent pas plus émouvoir par cette défection qu'ils ne s'étaient laissé abattre par les revers. La nouvelle répandue à Mexico le 30 septembre était fausse : ni l'un ni l'autre n'avaient quitté le territoire mexicain. Ils saisirent cette occasion d'affirmer une fois de plus leur implacable résolution de lutter sans relâche, et de défendre jusqu'à la dernière extrémité « la cause soutenue avec tant de courage et de constance », au dire de l'Empereur Maximilien.
Une circulaire du ministre des Affaires étrangères l'apprit à tous :
Dans les circonstances de la guerre actuelle, celui qui a été quatre ans à la lêle du gouvernement, loin de vouloir, en le conservant, satisfaire un inlérêt personnel, ne fait qu'affronter des difficultés et des dangers à vaincre. Le citoyen Président de la République, en donnant ces décrets» prouve sa ferme et constante résolution de remplir jusqu'au bout ses devoirs envers la Patrie et le peuple qui l'a élu.
Ces deux hommes n'auraient peut-être point montré tant de persistance s'ils ne s'étaient sentis encouragés par les États-Unis. Ceux-ci venaient de leur donner une nouvelle preuve de leur bonne volonté en nommant un ministre plénipotentiaire auprès de Juarez, le général Logan, et le président Johnson, dans une allocution adressée au Congrès américain, parlait superbement de la division du globe terrestre en deux hémisphères, et proclamait que chacun d'eux devait être indépendant. Il satisfaisait ainsi les partisans de la doctrine de Monroë, en même temps qu'il lançait, sous forme voilée, un déti à Maximilien et à son allié.
Malgré ces appuis, la conduite de Juarez n'en était pas moins courageuse, non point de ce courage militaire qui porte à risquer sa vie, mais de ce courage civil qui demande de l'intelligence, de la ténacité et une fermeté inébranlable pour marcher au but qu'on s'est fixé. L'ambition peut le donner, et chez Juarez elle joua évidemment ce rôle; mais l'ambition n'est point nécessairement un défaut : elle est même une qualité chez un homme conscient de sa valeur, conscient aussi des services rendus.
Que serait-il advenu de l'œuvre entreprise par Napoléon III si le souverain choisi par lui pour l'exécuter eût possédé les mêmes qualités que Juarez, ayant une égale ambition? Cette pensée hanta plus d'une fois l'esprit de l'Empereur des Français, et l'impatience dut le gagner quand il sentait s'émietter une puissance qu'il avait crue forte et qu'il avait espérée victorieuse.
Pendant un temps, il s'en était rerais aux conseils du commandant en chef; il avait attendu, comptant sur le temps, sur l'expérience qui viendrait sans doute à Maximilien; puis, avec le temps, la situation, précaire d'abord, mauvaise ensuite, s'aggravant, il perdit patience, et son irritation, pour la première fois, éclata dans la lettre secrète qu'il adressait au Maréchal le 29 novembre :
Corapiègne, le 29 novembre 1865.
Moucher Maréchal,
J'ai reçu ce malin votre lettre du 28 octobre, et je vois que les choses au Mexique ne vont pas bien. Il est indispensable que je prenne une résolution énergique, car nous ne pouvons pas rester sans cesse dans cet état d'incertitude, qui paralyse tous les progrès et augmente les charges de la France.
Je vais mûrement réfléchir aux mesures à prendre ; en attendant, mettez tous vos soins à organiser l'armée mexicaine, ap^n que nous puission:>, dioit: un temps donné, évacuer le p<.iys. J'espère que les Américains, malgré leur jactance, ne voudront pas entrer en guerre avec nous; mais, ce danger écarté, il s'agit de savoir dans quel état nous laisserons le Mexique après notre départ.
// faut que l'Enipereur Maximilien comprenne que nous ne pouvons rester indéfiniment au Mexique, et qu'au lieu de bâtir des théâtres et des palais, il est essentiel de mettre de l'ordre dans les finances et sur les grandes routes. Qu'il sache bien qu'il sera beaucoup plus facile d'abandonner un gouvomement qui n'a rien fait pour pouvoir vivre que de le soutenir m/ilgré lui.
Recevez, mon cher Maréchal, Tassiirance de ma sincère amitié.
NAPOLÉON
P.-S. — Ne donnez pas aussi facilement des congés. Les grades doivent être obtenus au Mexique, et non en venant les solliciter à Paris.
Le ton de cette lettre, si ditrérent de celui de la correspondance habituelle, trahissait les sentiments violents et longtemps contenus qui bouillonnaient dans l'esprit de Napoléon III. Plein du rêve qu'il avait conçu, épris de la gigantesque entreprise qu'il croyait mener à bonne fin pour la plus grande gloire de la France et de son règne, conscient des forces et des secours qu'il avait donnés à celui qui devait réaliser son œuvre, il voyait tout crouler, et, dans sa déception, il faisait retomber la faute entière sur le malheureux Maximilien.
Certes celui-ci n'était digne que par sa bonne volonté, son esprit cultivé et son cœur enclin à la bonté, de la couronne qu'on avait posée sur sa tête : par la faiblesse de son caractère, par les préjugés de sa race, par le vague et l'incertain de son éducation politique, il n'était point à la hauteur de la tâche immense qu'il avait assumée.
Il eût été juste cependant de tenir compte de ses doutes, de ses hésitations à accepter le rôle de régénérateur du Mexique; il eût été prudent de le mieux étudier et surtout de le mieux connaître. Si Napoléon III se plaignait de ne pas trouver en lui le chef d'État qu'il avait cherché, Maximilien se plaignait aussi de n'avoir point reçu de Napoléon III l'empire tel qu'il se l'imaginait. On était loin du prince désiré, loin aussi du « lit de roses dans une mine d'or ».
Quoi qu'il en fût, cette lettre était menaçante ; me-
naçante pour Maximilien, menaçante pour l'Empire mexicain. Que pouvait le maréchal en cette occurrence?
Cependant, l'Empereur avait renoncé à son projet de voyage dans le Yucatan : le moment n'était point propice pour s'éloigner de Mexico et abandonner encore une fois la direction du gouvernement. L'Impératrice seule, accompagnée d'une suite nombreuse, partit le 6 novembre, et se rendit à Vera-Cruz. Elle s'embarqua, le 20, à bord du vapeur mexicain le Tabasco, qui prit immédiatement le large, escorté par la corvette autrichienne le Dandolo. La traversée fut mauvaise, mais l'accueil qu'elle reçut à Merida, oii elle fit son entrée le 23, la dédommagea des fatigues de la route.
La population Yucatèque, qui s'inquiétait assez pou de Juarez et formait depuis longtemps une façon d'État particulier, n'avait aucun motif pour mal recevoir l'Impératrice. Sa venue était un prétexte de fêtes, et les Yucatèques, vêtus de blanc suivant la mode du pays, se pressèrent sur son passage pour la voir, pour l'acclamer. Elle resta douze jours à Merida, heureuse d'une réception qui lui faisait oublier les ennuis et les tristesses de Mexico, puis elle se rendit à Campèche, et, là, reprit la mer sur le Tabasco ; \e 20 décembre, elle rentrait à Vera-Cruz.
Un train spécial la transporta à Paso-del-Macho : elle revit la population d'Urizaba enthousiaste et fidèle comme au premier jour; elle traversa Pucbla, et, non loin de Saint-Martin-Tesmelucan, elle aperçut
l'Empereur venu au devant d'elle à cheval. Le 3 janvier, ils arrivaient à Guernavaca, une des villes les plus agréables du Mexique, et ils comptaient poursuivre leur excursion dans les Terres-Chaudes du Guerrero, lorsqu'une triste nouvelle vint changer leurs projets : le roi Léopold 1" était mort au château de Laeken le 10 décembre précédent. Ils regagnèrent aussitôt Mexico.
Gette mort n'était qu'un deuil privé, et ne pouvait avoir d'influence sur les affaires mexicaines. Néanmoins elle attrista tout le monde, à l'égal de ces présages funèbres qui causaient tant de frayeur aux esprits superstitieux des anciens ; et, l'allocution que Maximilien adressa, le 13 janvier, au corps diplomatique, aux autorités françaises et indigènes qui étaient venus lui présenter leurs condoléances, parut couverte comme d'un voile de tristesse, dont la cause assurément était moins la mort de Léopold que les sombres prévisions qui, par instants, commençaient à assaillir son esprit :
Messieurs,
Je vous remercie de la part que vous avez prise au chagrin que nous cause le malheur qui est venu nous frapper, l'Impératrice et moi.
Dans une si grande infortune, c'est assurément pour nous une consolation que le souvenir des grands et salutaires exemples que le défunt roi des Helges nous a légués comme une suacession sacrée.
Comme nous, en acceptant le trône qu'un peuple lui offrait, il trouva une nation à constituer et un gouvernement
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à fonder. Grâce à l'intervention désintéressée de la France, il put faire succéder la paix à la guerre, et se dévoua sans relâche à réaliser d'importantes réformes intérieures. Il promit la liberté à son peuple, et pendant la longue période de trente-cinq ans il tint sa parole; il promit au pays la sécurité et la tranquillité, et il les lui donna en consolidant son indépendance; il fit plus, il l'éleva à un rang distingué parmi les Éiats d'Europe, et en fit un des premiers sous le point de vue de la liberté commerciale et de la liberté de la pensée : il laisse ainsi sans tache sa noble devise et son drapeau.
Nous saurons profiter de ce grand exemple dans lequel Dieu s'est plu à nous enseigner que sa Providence n'abandonne Jamais dans leurs entreprises les monarques justes et fidèles à l'honneur. Sa fille, l'Impératrice, vient de faire un pénible voyage jusqu'aux frontières les plus éloignées, sous un climat dangereux et sans autre garde que l'afiFection du peuple qui l'entourait. De toutes parts elle a rencontré un franc et cordial accueil, qui a révélé, une fois de plus, la sympathie qui existe entre la Nation et Nous, quand les mécontents se plaisaient à proclamer que mon Auguste Épouse ne rencontrerait que l'indifférence sur son passage, quand les calomniateurs s'étaient aventurés jusqu'à dire qu'Elle oublierait son devoir en se retirant en Europe. A cette occasion, il m'est doux d'exprimer spécialement ma profonde reconnaissance à l'héroïque Vera-Cruz et au beau Yucatan, qui reçurent l'Impératice avec une affection dont le souvenir restera toujours gravé dans mon cœur.
Quant à moi, .Messieurs, vous avez été témoins de mes travaux : laissant de côté les vaines théories qui ne conduisent qu'à Tanarchie, j'ai consacré mes veilles à la réglementation de l'administration publique, au développement des éléments de richesse et de prospérité du pays, et à la solution des grandes questions qui m'ont le plus préoccupé.
Dans cette tâche ardue, j'ai su résister à l'impatience des uns et au découragement des autres, parce que les plaies
do plus (le cinquante années de guerre civile ne se cicatrisent pas en un jour; mais, soutenu par la conscience de ma foi, je marche droit à mon but avec une infatigable persévérance. Mes forces pourront faiblir: mon courage, jamais!
Je n'ai pas l'intention de changer les mœurs démocratiques de la nation, et je suis soutenu par la conviction qu'elles élèvent l'esprit du citoyen et lui donnent conscience de sa dignité et de sa valeur. J'ai respecté la liberté de la presse partout où elle n'a pas dégénéré en libertinage, et j'ai en même temps fait respecter l'autorité de la Loi. Bien aveugle celui qui ne voit pas qu'une autorité forte est la dernière ancre de salut de notre Patrie !
Vous avez pu observer mon calme au milieu des calomnies qui ont été lancées contre nous à l'étranger. Retenez, Messieurs, que les calomnies passeront et que nos œuvres resteront.
Fort de l'appui de ma conscience et de la rectitude de mes intentions, je contemple l'avenir avec tranquillité. Le Mexique a placé son honneur dans mes mains : qu'il sache bien que dans mes mains son honneur ne sera jamais en péril !
11 semble, par ces affirmations répétées, que l'Empereur voulût se prouver à lui-même qu'il était de taille à dominer la situation et à vaincre les obstacles. Vains efforts 1 des avertissements significatifs lui venaient de tous côtés ; son fidèle secrétaire, le baron de Pont, lui transmettait une lettre de M. Jésus Teran, qui, jadis ministre de Juarez, s'était retiré à Berne depuis quelques années. Ce Mexicain avait eu, en 1863, le patriotisme de se rendre à Miramar, et, là, s'était efforcé de détourner le prince d'accepter la couronne du Mexique, affirmant que la situation n'était point celle qu'on lui dépeignait.
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M. Téran, dans sa lettre au baron do Pont, no dissimulait rien de ce qu'il croyait la vérité :
... Je crois que le temps est arrivé pour l'Archiduc de réfléchir sérieusement à l'état précaire de sa position et de quitter le Mexique avant que la force des choses l'oblige à évacuer la capitale. S'il pense que sa situation est bonne, je n'ai rien de plus à dire; mais s'il doute qu'elle le soit, et s'il venait à changer de visées et à me demander mon intervention auprès de Juarez, je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour le tirer d'embarras et en même temps pour épargner à mon paj's de nouveaux malheurs. J'essaierais d'obtenir de Juarez qu'il consentit à un traité honorable pour les deux parties, en lui montrant les maux que peuvent attirer la protection étrangère. Mais il faut que Maximilien soit prompt à se décider, car si Juarez fait une fois appel aux États-Unis, il sera trop tard pour un traité de ce genre. Les heureuses visions (jui hantaient son iniagiîiation à Miramar se sont dissipées, et il doit être maintenant convaincu de la vérité de ce que je lui disais lorsque je lui assurais que l'histoire de l'intervention au Mexique serait semblable à celle de l'intervention en France pendant la première Révolution...
... Le manque de confiance dans la stabilité de l'empire s'accroil et tend à devenir général. Le jour n'est pas loin oit cette désaffection pénétrera dans toute la population. En supposant que Maximiiien se soutienne dans le présent, qui le soutiendra dans l'avenir? L'armée fiançaise ne peut rester indéfinimentau Mexique; une autrearmée, composée d'aventuriers et de volontaires d'antres pays, serait insuffisante pour le maintenir. Que peut-il alors attendre? Ce que je dois répéter ici : tôt ou tard une défaite et une expulsion. Ne serait-il pas préférable de se retirer tranquillement et honorablement? Il devrait le comprendre mieux que moi.
Maximiiien est-il venu au Mexique pour assurer le bonheur du peuple ou bien pour le sacrifier au prix d'une couronne?
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Nous ne pouvons supposer que le premier terme. Eh bien! puisqu'il n'a pas réussi à faire ce qu'il se proposait, il e.sf engagé par honneur et par devoir à se retirer. Toute autre conduite lui ferait perdre l'estime et l'atteindrait dans sa première réputation... Si j'étais à sa place, je ferais un armistice avec le gouvernement constitutionnel, je conclurais un traité aussi avantageux que possible pour moi, je renverrais l'armée française conformément au traité de Miramar, et enfin je publierais un manifeste expliquant le but de mon arrivée au Mexique, et je quitterais le pays, selon ma promesse de me retirer dès que je reconnaîtrais que ma présence est opposée aux vœux de la population.
... 11 a, en ce moment, une bonne chance pour quitter la partie, mais tout délai sera pour lui un danger.
Ces graves paroles auraient dû faire sur Maximilien une vive impression ; mais, de même qu'il avait repoussé, en 1863, les avis de M. Jésus Téran, de même il les rejeta encore cette fois, et cela avec d'autant plus d'empressement, qu'il se déûait des avis venus d'Europe, principalement de Vienne. Il les attribuait à l'influence de son frère, l'empereur François-Joseph, pourtant bien étranger à ces choses.
Il répondit le 8 décembre au baron de Pont :
Je crois voir une diplomatie réelle et profonde dans les lettres de Téran. Je désire beaucoup m'entendre avec Juarez; mais, avant tout, il doit recoimaîlre la résolution de la majorité effective de la nation, qui veut la tranquillité, la paix et la prospérité, et il est nécessaire qu'il se décide à collaborer avec son inébranlable énergie et son intelligence à l'œuvre difficile que j'ai entreprise. Si, comme je le crois, il a réellement en vue le bonheur du Mexique, il doit comprendre bien vite qu'aucun Mexicain ne désire plus que moi l'avenir
du pays, et que j'y travaille avec les meilleures intentions. Qu'il vienne m'aiiler sincèrement et loyalement, et il sera reçu à bras ouverts comme tout bon Mexicain. On ne peut traiter d'armistice là où il n'y a aucun ennemi loyal, mais seulement des hordes de barbares et de bandits, conséquence naturelle de tant d'années de guerre civile, des hordes comme celles qui ont causé tant de mal en Italie et en Hongrie.
Un armistice serait contraire à mes principes et à mes devoirs : je Iriomphei'ai avec la seule intention de travailler pour le bien de la nalion, ou je périrai avec honneur, ce qui vaut mieux que le marasme et la putréfaction au milieu de tous les éléments de prospérité.
Fallait-il que les illusions, pour ne pas dire Taveuglement, fussent persistantes dans l'esprit de Maximilicn pour qu'il envisageât comme possible la réalisation de cette idée que Juarez quitterait jamais son attitude intransigeante, et viendrait « collaborer à l'œuvre difficile » entreprise par l'Empereur du Mexique!
Et cependant le commandant en chef, plus pratique et voyant plus juste, jugeait de son devoir, au môme moment, d'appeler l'attention de Maximilien sur l'état de l'empire; il faisait écrire sur le registre des communications journalières cette note significative :
Le maréchal a l'honneur de porter à la haute connaissance de l'Empereur le résumé suivant des rappoils politiques qui lui ont été adressés par les généraux de division sous ses ordres :
Partout on s'inquiète de l'avenir, plutôt au point de vue
INTÉRIEUR qu'a CELUI d'uNE GUERRE EXTÉRIEURE.
On s'étonne de ne voir aucune organisation se faire, aucune troupe mexicaine protéger le pays. On s'effraie dn déniîment
des caisses publiques, qui va toujours croissant. Les partisans de l'empire se découragent et se refroidissent. Chacun manque de confiance en nous et dans le gouvernement impérial.
Sous laiguillon de ce reproche indirect, l'Empeleur sortait momenlanément de son apathie et montrait quelque énergie. Il plaçait le lieutenant-colonel Lafon, récemment arrivé de France, à la tète de la gendarmerie mexicaine; il achetait (i 000 carabines provenant du désarmement de l'armée du Sud et mises en vente par les fédéraux; il laissait exécuter l'ex-colonel de gendarmerie Garcia Cano, qui avait déserté et sur lequel on avait trouvé une dépêche révélant un complot contre la vie de l'Empereur et de l'Impératrice; enfin il ne perdait pas de vue son œuvre de législation, et il annonçait sa résolution de doter le Mexique d'un code civil. Il multipliait les correspondances avec le maréchal, lui écrivant souvent plusieurs lettres par jour. Passant par-dessus la tête de ses ministres, il lui demandait ses avis sur les personnes, sur les décisions à prendre : on eût dit qu'il voulailTassocieraux responsabilités du gouvernement.
Le rôle du commandant en chef devenait de plus en plus difficile, de plus en plus délicat. A quoi bon répéter sans cesse des conseils déjà maintes fois donnés et jamais suivis? Pouvait-il, dans des lettres officielles et exposées à être divulguées, reproduire contre les ministres ses griefs et ses accusations?
Si encore une confiance absolue et réciproque avait lié l'Empereur au maréchal, la chose eût été possible: il n'en était pas ainsi, et un incident fâcheux amena
môme un plus grand refroidissement dans leurs rapports.
Un Français aventureux, le colonel du Pin, après avoir fait campagne en Chine, était venu au Mexique et y avait longtemps guerroyé à la tête d'une contreguérilla. Traitant indistinctement tous ses adversaires comme des bandits, cet officier avait montré en maintes occasions une grande énergie, trop grande même, car elle lui avait valu une universelle réputation de cruauté. On l'avait vu partir avec satisfaction en 1865, et tous, y compris le maréchal et les officiers français, espéraient bien qu'il ne reviendrait pas.
Il revint au contraire. Reçu par Napoléon III à Biarritz, il lui avait présenté un rapport oîi il exposait les moyens à l'aide desquels il se faisait fort d'amener rapidement la pacification du Mexique. Pourquoi les dissidents étaient-ils dangereux? Parce qu'ils avaient des armes. Qu'on les leur enlevât, ils n'étaient plus à craindre. Donc il fallait créer un corps de 5 000 gendarmes chargés d'assurer le désarmement de toute la nation, et le but était atteint. Comme sanction, tout détenteur d'armes serait puni de mort. Le procédé était simple, sinon pratique. Napoléon 111, mécontent des événements au Mexique, ne s'arrêta pas à ce qu'il offrait de chimérique et d'irréalisable, et pensa bien faire en renvoyant là-bas un combattant de plus.
Informé de ce retour, Maximilicn ne cacha pas aon étonnementau maréchal :
Le télrgiaplie m'apprend, à mon cxlrème suipiis(>, que
le colonel du Pin est revenu. Je désire connaître quelles sont les raisons qui ont motivé son retour et empt'ché l'exécution des instructions que je vous avais données à son sujet, dans une conférence spéciale, à Mexico.
Le maréchal s'empressa de répondre combien il était surpris lui-même du retour du colonel du Pin ^il ne pouvait dire plus, puisqu'il s'agissait d'un acte de son Souverain; mais le mot surprise, en ce cas, n'équivalait-il pas au mot mécontentement?) et il ajouta que, pour éviter de nouvelles plaintes, il le plaçait sous les ordres directs du général Douay.
La chose, somme toute, n'avait pas grande importance. Sans doute, l'Empereur Maximilion n'avait point, strictement, le droit de donner au maréchal Bazaine des inst7'uctions sur la composition de l'armée française; il ne pouvait non plus rester indifférent à sa composition, et, à défaut d'instructions, il pouvait bien exprimer un avis. Par malheur, il ne s'en tint pas là, et de cet incidtMit, qui semblait terminé, il fit une grosse affaire, inutilement, sans intérêt, sans nécessité.
Dans la réunion du 15 janvier, lorsque la cérémonie touchait à sa fin, il se dirigea vers M. Dano, le ministre de France, et là, à hauti; voix, mettant en cause le maréchal lui-môme, il se plaignit vivement du retour du colonel du Pin.
Le maréchal, quoique présent à la réception, n'entendit pas les paroles de l'Empereur, mais le lendemain il fut informé de la scène par M. Dano, Sa situation ne lui permettait point de rester sous le coup d'un blâme immérité, et il se crut à la fois en
droit et dans l'obligation de protester. 11 le fit en ces termes :
Sire,
Son Excellence le ministre de France m'a fait part des expressions de mécontentement et de blâme que Votre Majesté l'a chaigé de me transmettre sur une décision prise par notre ministre de la Guerre, et qui est complètement du domaine de la discipline de l'armée française.
Leur publicité me fait un devoir de protester, car un maréchal de France ne relève que de son souverain ; et, comme je considère ce blâme, infligé devant tout le corps diplomatique, comme immérité et pouvant en outre porter atteinte à la considération qui m'est due de la part de l'armée, et aussi à la mission que je remplis auprès de Votre Majesté, j'ai l'honneur d'informer l'Empereur que lesdites expressions seront transmises à qui de droit, en manifestant la pénible impression qu'elles ont produite sur celui qui a toujours servi Votre Majesté avec zèle et loyauté.
J'ai l'honneur d'être, de Votre Majesté, Le très respectueux serviteur.
Le Maréchal de France :