VEUVE BBRGBR-LEVRÀULT ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
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C'est à une époque solennelle et, si Dieu veut,- -décisive pour l'avenir de la Russie, que, poursuivant. l'accomplissement de la tâche qui nous est imposée, nous' arrivons à la partie la plus importante du tableau que nous avons voulu tracer, à celle qui a pour objets l'État et l'Église, la nation russe envisagée comme société politique' et comme société religieuse. Au moment où un souverain éclairé et généreux venait d'entreprendre, avec un rare courage, l'œuvre difficile , mais indispensable , d'une nouvelle régénération de son pays, plus vraie, plus humaine, plus réjouissante que celle à laquelle Pierre le Grand a consacré toute l'énergie sauvage de sa nature à demi civilisée ; à ce moment , si digne de captiver l'intérêt de tout ami de l'humanité , une lutte à la fois intérieure et internationale, une guerre à mort entre deux éléments d'une seule et môme puissance , mais qui se repoussenl par l'effet d'une haine invétérée et III. 1
de traditions contradictoires, a douloureusement ému le noble cœur du monarque et lui a mis, contre son gré , les armes à la main. Cette lutte entre deux ennemis jurés et séculaires s'est exaspérée, d'un côté jusqu'à la fureur du carnage, et de l'autre, jusqu'au fanatisme de l'assassinat. Nos populations d'Occident y assistaient avec une émotion douloureuse. Peu au fait de la situation, elles se passionnaient exclusivement pour l'une des parties, accablant l'autre d'une désapprobation unanime , contre laquelle il n'y avait guère de recours que l'appel à l'histoire ou à une postérité mieux instruite et moins partiale. C'est au milieu d'un déchaînement inouï d'outrages à l'adresse de la Russie que nous avons repris la plume. Mais ce bruit, auquel même se mêlait un lointain cliquetis des armes , n'exerce aucune influence sur nos appréciations et n'a pas produit en nous le découragement. Le caractère de l'empereur Alexandre II non-seulement nous rassure, mais est pour nous une garantie. Même au plus fort de la tempête, il a continué l'œuvre des réformes et, Dieu lui prêtant vie, comme il faut l'espérer, il l'accomplira avec autant de persévérance que de sagesse. Le sort de soixante-quinze millions d'hommes dépend de cela.
Sans être à même de prévoir jusqu'où ira celte régénéi-ation que nous n'avions cessé d'appeler de tous nos vœux et que nous allons étudier sur les lieux mêmes , nous espérons qu'il nous sera donné de faire connaître à nos lecteurs , dans les pages qui vont suivre , un État russe nouveau , transformé, et qui néanmoins, au lieu de rompre entièrement avec son passé, y aura trouvé le terrain propice pour les institutions nouvelles qu'il s'agit d'y enraciner.
Car il ne faut point s'imaginer que de la régénération dont nous parlons doive nécessairement sortir une Russie semblable à la plupart de nos États d'Occident. A dire vrai, cela ne nous paraît guère probable, ni même désirable, comme
le lecteur attentif a déjà pu l'entrevoir dans nos pages1. Autres lieux, autres besoins; c'est un des travers de notre époque que de vouloir tout tailler sur le même patron. Aussi espérons-nous que, tout en se régénérant, la Russie ne cessera point d'être la Russie, qu'elle se refusera à être la servile contre-façon de sociétés politiques fondées ou rajeunies dans des conditions différentes, physiques aussi bien que de mœurs , de lumières et d'esprit religieux. Trop longtemps la société qui nous occupe, se piquant peu d'originalité, s'est contentée d'être le calque de la société tantôt hollandaise ou allemande, tantôt française ou anglaise; n'essayera-t-elle pas à la fin d'être elle-même? D'ailleurs, ni la politique ni la religion n'ont déjà épuisé, à notre avis, leur salutaire fécondité de doctrines; bien des phases nouvelles se cachent encore dans leurs profondeurs.
Si, dans cet ouvrage exclusivement consacré à l'exposé des faits, il pouvait être question d'idées personnelles et de théories, nous n'hésiterions pas à dire que ce qui nous paraît désirable pour la Russie, comme pour les autres peuples slaves encore en élaboration, c'est une combinaison politique nouvelle qui, dans le choix de ses éléments, tiendrait compte à la fois d'une nationalité ayant un cachet à part, de mœurs plus patriarcales qu'elles ne sont restées au milieu de nous, de besoins religieux que les siècles ont affermis au lieu de les ébranler, d'habitudes de socialisme naturel qui méritent d'être soumises à une appréciation sérieuse, enfin d'une situation matérielle, et avant tout territoriale, bien différente de celles qui sont propres à nos contrées occidentales, moins compactes et moins monotones, à des populations plus remuantes, plus chercheuses, plus téméraires dans leur originalité.
1. Par exemple dans les réflexions auxquelles nous nous sommes livré a la fin du tome 1", p. 668.
Immensité, état de masse compacte presque partout séparée des mers, monotome, fécondité naturelle du sol contrariée par la rigueur du climat, mais aptitude parfaite à satisfaire les besoins bornés même d'une population qui ne s'astreint pas volontiers à de sérieux efforts, surtout en l'absence de plus puissants stimulants (tels que bénéfice certain, marchés sûrs et à la portée de tous, communications et transports faciles, etc.), — ce sont là, comme on l'a vu au Tome 1er, les caractères essentiels du pays russe; puis, en ce qui concerne la population, variété infinie résultant d une prodigieuse mêlée de peuples d'origine diverse, possibilité d'augmentation, non pas précisément au centre1, mais vers les extrémités, surtout du côté de l'est, classement non encore définitif des habitants des campagnes* et prédominance de la classe rurale, encore complètement ignorante, mais bien douée, remarquable par ses mœurs patriarcales, naïves et incultes , aveuglément soumise aux lois de l'Église et aux volontés du tsar, — voilà comment nous l'avons caractérisée au Tome second. Ainsi tout, pays et population, diffère de ce que l'on voit ailleurs , et cette différence devient encore plus saillante lorsqu'on porte son attention sur certains points qui se rapportent aux éléments constitutifs de la société, lorsqu'on remarque, par exemple, qu'en Russie, par diverses raisons, l'individualité est encore peu développée dans les classes inférieures ; que la propriété, en partie restée communale et indivise, n'est pas constituée à l'instar
1. On a vu, t. II, p. 144, que la réunion des treize gouvernements les plus peuplés de la Russie d'Europe , formant une étendue bien supérieure à celle de la France entière, donne une moyenne de 34«/« habitants par kilomètre carré , qui dépasse par conséquent Ja moyenne de l'Espagne ( la moyenne de la France est de 65). Pour un mille carré d'Allemagne cela fait environ 1,900 habitants: or, les économistes assurent que la Russie ne supporterait nulle part plus de 1,800 à 2,000 habitants par mille carré.