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LA PREMIÈRE RUSSIE ET L'EUROPE

n'allait pas seulement le mettre en retard de trois cents ans; elle allait le détourner de sa voie européenne, le plier à des mœurs étranfrèrcs et comme le déformer. C'est au début du treizième siècle, à l'aurore môme de la civilisation occidentale, alors que noire moyen âge était sur le point de s'épanouir de tous côtés, dans la poésie, rarchilecturc, la scolastique, que les hordes de (iinghiz-Klian ravirent à l'Kurope la coopération de la Russie.

Dès avant l'invasion mongole, le développement du premier empire russe était entravé par un mal intérieur, la division de la souveraineté. Tous les descendants de Rurik avaient droit à une part do l'héritage commun ou mieux de la propriété commune. L'alné, le grand-kniaz dont la résidence était à Kief, n'avait sur les autres qu'une suprématie nominale. En deux ou trois générations, ce modo de partage amena le morcellement du pays à une sorte d'émietlcment. Le système russe des apanages n'était point le système féodal de l'Occident; il en dilférait par plusieurs traits et, au lieu d'en favoriser l'introduction, il l'empêcha plulùt. Malgré tous ces partages successifs, la souveraineté comme la nation restait une et indivisible, ou du moins était considérée comme telle : les Kniazes qui so la partageaient n'en avaient que l'usufruit, à peu près comme aujourd'hui, dans les communes de paysans, chaque membre du mir n'a que la jouissance temporaire de son lot de terre, le fonds, demeurant toujours à la communauté*.

Pour que cette analogie fût plus grande, les princes apanages passaient fréquemment d'un apanage à l'autre. L'unité nationale était maintenue, ou mieux, elle était fondée par l'unité de la famille souveraine, par les prétentions des kniazes à l'héritage les uns des autres et au titre de grand-prince. La Russie formait une sorte de fédération

1. Voyez plus bas les cliapilies sur la propriété collective et les communautés de village. Le mol russe qui désigne les apanages princiers, oudH, signifiait part, portion, lot; il a la même racine et presque le même sens que le mot Jiadél qui désigne le lot des paysans dans les terres communes.

patriarcale de princes du même sang, ayant à leur tête leur aîné, ou mieux le plus ancien de la race. D'une telle constitution ou plutôt d'une telle coutume sortirent naturellement des guerres civiles qui, par l'afTaiblissement réciproque des princes ou par les mutations de personnes, permirent à quelques villes, comme Novgorod, de maintenir leur liberté et de s'élever à une haute puissance*.

La période désolée par ces compétitions ne fut point stérile. Au milieu de ces luttes, et peut-être en partie grâce à elles, la Russie accomplissait l'œuvre capitale de son histoire, la colonisation des vastes contrées appelées aujourd'hui la Grande-Russie, colonisation continentale et séculaire, d'ordinaire pacifique, qui se poursuit encore aujourd'hui et qui, pour la grandeur des résultats, ne le cède en rien à la colonisation maritime des peuples occidentaux. Tournant le dos à l'Europe, les Slaves du Dniepr ou du Volkof s'enfonçaient dans les solitudes de l'est, à la recherche de terres nouvelles. Le zôle religieux ou l'ambition poussait chaque kniaz à étendre ses États et à fonder des villes pour donner des apanages à ses enfants. Les peuples de race turque, qui occupaient les steppes du sud, détournaient la population vers le centre et le nord, vers la région boisée, longtemps, grâce aux nomades, la seule propre à la vie sédentaire. Moines, marchands ou guerriers, établissaient au bord des rivières ou dans les clairières de la forêt des couvents, des entrepôts, des villes fortifiées. Entre les immigrants slaves et les indigènes finnois, le christianisme servait de lien; il fut le ciment d'un nouveau peuple.

A en juger par le peu de souvenirs que conserve des anciens dieux slavons le firand-Russien, en comparaison do ses frères de la Petite et de la Hlanche-Russie, cette colonisation ne prit un grand développement qu'après la con-

1. I.C HyHloDic cIcN apiina^'cN a tienne lien h hcaiicnnp do diftctissions et d'IiypollièiiCM (livorMcs : on t-n rt'tronvcra tin n^siinii^ dans rcxcellent volumo do M. ItuUlon ! L'arlij Huaaian histonj. |). 102-1U3.

LA l'REMIiaîE RUSSIE : KIOVIE ET SOUZDALTE. 235

version des Russes au clirislianisme. Elle fui si rapide, si facile, qu'en une centaine d'années ces colonies de l'intérieur rivalisaient avec les métropoles de l'Occident, et tendaient à devenir le centre de l'empire. Au milieu du douzième siècle, un kniaz de Vladimir sur la Kliazma, & quelques lieues à l'est de Moscou, prenait, sans chan(;er de capitale, le titre de grand-prince, jusque-là réservé au souverain de Kief. Un peu plus lard la ville sainte du Dniepr était prise et saccagée par des mains russes. Dans ces compétitions de princes, il n'y eut cependant ni lutte de race, ni schisme national entre les nouveaux Russes de la Souzdalie et la Bous primitive, comme l'ont depuis prétendu ceux qui des Grands et des Petits-Russiens veulent faire deux nations dilTérentcs. Si cette guerre de la Kiovie et de la Souzdalie avait un sens historique, c'était le choc du régime patrimonial du nord avec l'anarchie patriarcale du midi, c'était le premier triomphe de l'autocratie déjà en germe dans les (oréts de l'est, sur les traditions lignagères des kniazes et les traditions d'indépendance des villes ou des tribus de lOuesl.

Sur les bords du Volga, de la Kliazma, de la Moskva, les relations mutuelles des héritiers de Rurik et de leurs sujets s'étaient en cflel peu à peu modifiées. Dans les faibles villes, fondées par les kniazes au milieu de contrées désertes ou d'indigènes païens, peu ou point d'assemblées populaires, plus de velchcs • pour limiter l'autorité du kniaz. Dans ces régions écartées le prince s'attache au sol conquis ou colonisé par lui, il se tîxe dans sa résidence au lieu de passer d'un apanage à l'autre. A la souveraineté indivise de la maison de Rurik se substitue le régime patrimonial héréditaire qui, par l'héritage ou la conquête,

1. Velché (de vôchlchat, parler, discourir, cf. parlement), assemblée du peuple, qui s'est longtemps conservée à Novgorod et à Pskof, tandis qu'à Rostof et dans les villes de Souzdalie, dans la future Moscovie, le velcké fut bientôt supprimé ou réduit à l'impuissance.

doit un jour réunir toute la nation sous un pouvoir unique*.

Des fertiles rives du Borysthcne à demi classique, le centre de la Russie avait passé dans un pays plus éloigné de l'Europe et plus différent d'elle, sur un sol plus pauvre et sous un climat plus rig^oureux, chez un peuple plus mêlé, plus étranger à toute influence germanique ou byzantine. Les coutumes occidentales, qui, dans la Russie du Dniepr, n'avaient déjà que de faibles racines, n'eurent pas le temps de prendre dans ce sol ingrat. Là, moins encore d'éléments européens, moins de droits politiques de l'individu, des corporations ou des cités; un pays presque tout rural, où la base et le type de l'ordre social est la cour ou la maison, le dvor, avec le chef de famille à sa tête. Déjà si loin de nous, ce peuple allait encore en être éloigné par la domination séculaire des tribus les plus réfractaires aux mœurs, à la religion, à la civilisation de l'Europe.

1, Solovief : Isloriia Rossii, t. XIII, p. 25, 20. Tchildaiiiic : Opijt po istorii Rousskigo prava.

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