CHAPITRE IV
Du relour de la riussie à la civilisation euri>i'«-,iiiic. — AhIlic i.nixk- i u uvro de rienc le (îiand. — Caraclèro et procédi-s du réformaleur. — Coa«^qiKncc's et dérauls de la réforme. — Dualisme moral et sucial. — Cocjment l'autocratie semble avoir accompli sa lâche liisluriquc.
Dans ce pays arriéi'é et isolé s'élève un homme (jui entreprend de le ramener à l'Europe et de lui faire sauler d'uK bond tout l'intervalle qui l'en sépare. Etait-il possible de rendre d'un coup à la Russie tout ce que ks siècles avaient donné à ses rivales, de la transporter d'un trait au terme d'une longue roule dont elle n'avait pas franchi les étapes historiques? Était-ce là une conception de génie ou un rêve chimérique, une fantaisie individuelle condamnée à l'insuccès, ou bien, en dépit de sa hardiesse, était-ce un plan suggéré par la nature, par les faits et les hommes ? Longtemps, Pierre le Grand fut regardé comme un de ces législateurs à l'antique qui façonnaient des Étals à leur gré, comme une sorte de Deucalion, créateur de peuple. En l\ussie,pas plus qu'ailleurs, l'histoire n'a procédé par bonds; on lui peut appliquer le natura non facil sallum. Les Russes ont été les premiers à le sentir; l'une des tâches favorites de leurs historiens est de combler l'abîme apparent creusé entre la Russie ancienne et la Russie nouvelle.
A l'œuvre de Pierre le Grand les antécédents historiques n'ont pas manqué : dans son principe, si ce n'est dans sa forme, celle œuvre était dans les destinées logiques du peuple russe. La Russie élail trop voisine de l'Europe, elle
avait trop d'atlimlé avec nous, par le sang et k religion, pour ne pas sentir un jour la contagion de notre civilisation. Les deux parties de l'œuvre de Pierre : le rapprochement matériel, territorial, de son peuple, avec l'Europe, et le rapprochement moral, social, par l'imitation des coutumes étrangères, avaient été presque également indiquées, tentées ou préparées par les deux siècles précédents.
Depuis Ivan III, les souverains russes s'efforçaient de percer au nord à travers les Suédois, l'ordre Teutonique et la Lithuanie, au sud à travers les Tatars, les Turcs et la Pologne, pour atteindre l'Europe et la mer. Dans ses tentatives sur l'Azof et l'Euxin, comme dans ses conquêtes sur la Baltique, Pierre ne faisait que continuer ses prédécesseurs, son père Alexis, qui avait accepté la soumission des Cosaques de l'Ukraine, sa sœur Sophie, qui avait dirigé deux expéditions contre la Crimée.
Depuis Ivan III, la plupart des tsars avaient appelé des étrangers et cherché à introduire dans leurs États les arts et les inventions de l'Occident. L'influence des mœurs européennes débuta naturellement par les pays les plus voisins, par la Pologne, la Petite-Russie, la Lithuanie, pour s'étendre par l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, l'Italie, et aboutir enlin à la France et à l'Occident tout entier. Dès le quinzième siècle, Ivan III, à cet égard comme à tant d'autres le devancier de Pierre I", entrait en relation avec les souverains de l'Europe, et leur demandait des médecins, des artistes, des ouvriers. De l'Italie, alors l'institutrice de toute la chrétienté, Moscou recevait par Byzance ou par l'Allemagne des architectes et des ingénieurs. Ce sont des artistes de Bologne ou de Venise qui, sous Jean III et ses successeurs, construisirent les plus belles tours du Kremlin. Chose remanjuablo, au lieu d'a|)porter leur style de la Ilenaissancc, (|u'en Europe ils installaient partout en maître, ces Italiens prirent des modèles russes et bdtirent les édifices les plus moscovites de Moscou. Dans cette anomalie, il y a un enseignement. Les bulbeuses cl bizarres
ANTÉCÉDENTS DE L'Œ'JVRE DE PIERRE LE GRANfi. 261
coupoles de l'église de Vassili sont un symbole de N condition de r6tranf,'er alors en Rr.«;sie; an lieu d'imposer aux Russes SCS goùls et ses coulumcs, il était ohlig^é de prendre les leurs.
Avec des artistes, Ivan 111 appelait des artisans de toute sorte, fondeurs, orfèvres, mineurs, maçons, artificiers. Ainsi, dès le premier jour de l'imitation étrangère, se trace le chemin que suivra Pierre le firand; c'est par le côté matériel, technique, industriel, que la Russie se rapproche d'abord de l'Europe. Comme Pierre P', Ivan III et Ivan IV se soucient plus de former leur peuple aux arts mécaniques ([u'à la science ou aux beaux-arts. Après Ivan III. Vassili IV, marié à une Lithuanienne, non content d'appeler les étrangers, va, pour plaire à sa femme, jusqu'à prendre leurs usages et à couper sa barbe. Sous Jean IV, Ivan le Terrible, la Moscovie entre par Archangel en relation avec l'Angleterre; c'est ce prince qui, malgré les moines, introduit l'imprimerie en Russie. Il envoie en Europe des émissaire» lui rassembler d'habiles ouvriers; mais la plupart sont retenus au passage par la jalousie militaire de l'ordre Teutonique et la jalousie marchande des villes anséatiques, qui, dans l'intérêt des armes ou du commerce allemands, tentent de mettre la Russie en interdit.
La période des usurpateurs compromit l'influence européenne en l'exagérant. Sur le point de régner en Russie avec le faux Dmitri ou les voiévodes polonais, les étrangers parurent menacés délre chassés avec eux. Les Romanof semblaient devoir être peu favorables à la civilisation de rOccidenl. Une réaction nationale les avait portés au trône; le premier souverain de leur maison, Michel, avait été éduqué dans un couvent par une mère devenue religieuse, et c'est son père Philarète, devenu patriarche, qui gouverna l'empire en son nom. Cette dynastie, de sang russe et d'origine presque sacerdotale, prit à tâche de restaurer les vieilles mœurs; elle n'en contribua pas moins A jeter en Russie les sem ences de la culture européenne
C'est elle qui à l'aide de Malo-Russes, formés sous la souveraineté polonaise aux sciences de l'Occident, fonde à Moscou, longtemps avant la majorité de Pierre le Grand, l'Académie « slavo-gréco-latine », dont le nom seul indique des aspirations nouvelles. Michel Romanof fait déjà venir des marchands, des industriels, des soldats étrangers, il conclut des traités de commerce avec l'Occident. Alexis, un vrai tsar moscovite, aux longs vêtements byzantins, qui le font ressembler aux saints des icônes, sert de précurseur à son fils Pierre. Sous son règne, les étrangers deviennent plus nombreux, comme si le père eût rassemblé pour son fils des maîtres et des matériaux d'instruction. Ces Occidentaux occupent dans Moscou tout un quartier, la Slobode des Allemands. Ce sont des artisans de toute sorte, des constructeurs de navires et des charpentiers hollandais, dont une barque, délaissée sur un étang, donnera à Pierre le goût de la marine; ce sont des officiers et des instructeurs, comme le futur conseiller du tsar, le Genevois Lefort. Avec les arts mécaniques, Alexis introduit dans ses États quelques arts de luxe ; il fait jouer l'opéra sur un théâtre de Moscou ; sa fille Sophie écrit une tragédie et fait répéter Molière au Kremlin.
Pierre grandit à l'école des étrangers, recevant d'eux des leçons de civilisation avec des leçons de vice, dans la Slobode allemande remplie de cabarets et de lieux de débauche. Un Hollandais lui sert de précepteur, une Allemande est sa maîtresse, des Européens de tous pays forment sa société. La plupart, Lefort lui-même, semblent avoir été (les gens de médiocre instruction, plus capables d'exciter la curiosité du jeune tsar que de lui donner de vastes ou profondos connaissances*. Sous Fédor cl sous la régence de Sophie, les étrangers étaient déjà nombreux et leur rôle important, mais ils demeuraient relégués aux postes inférieurs. Avec Pierre, leur élève, ils deviendront les
1, Ouelrialof ; liforiia T'(*rê(vovmvçi Pctrci VcHkago, l. l,