‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 138 sur 283 · CLASSES URBAINES : MANQUE DE DOURGEOISIE · texte numérisé non relu

CLASSES URBAINES : MANQUE DE DOURGEOISIE

médiaire, faisant pour ainsi dire la tran?ilion de l'un à l'autre et ayant souvent les prétentions cl les travers des deux : c'est le né;,^ociant enrichi, épris du luxe moderne et ne s'y pouvant faire lui-môme, s'enlourant de meubles et de frivolités dont il méconnaît l'usage, et toujours mal à l'aise dans sa propre maison, dans ses propres vêlements. Ce parvenu ip^norant et plein de contrastes, ridicule victime de la vanilé, se rencontre plus souvent en Russie que partout ailleurs. Soit amour du luxe, soit calcul de commerçant désireux d'établir son crédit, b* marchand russe a fréquemment un goût de l'extérieur, un goCit de la montre et de l'apparat qui, en Russie môme, où ce penchant est général, se rencontre rarement dans les autres classes à un tel degré. 11 est de ces marchands, de ces nababs de province, qui ont de riches appartements où ils ne logent point, de somptueux salons qu'ils n'ouvrent qu'aux étrangers, une vaisselle où ils ne mangent pas, des lits auxquels pour dormir ils préfèrent, à la vieille mode russe, des tapis ou des divans. L'un d'eux, faisant admirer à un ingénieur anglais sa chambre à coucher et son lit sculpté, recouvert d'un surtout de dentelle, lui disait avec un malicieux sourire : a Ce lil-li\ m'a coûté une somme folle; mais voyezvous, je ne couche pas dedans, je couche dessous*. » On en rencontre encore de cette force, mais le Ois un jour couchera dans le lit du père et y dormira.

Comme la population inférieure des villes, comme le mechlclianine, le marchand appartient encore, par les idées et les habitudes, par le milieu et l'éducation, au môme peuple, au môme monde que le moujik. 11 n'y a dans les guiides russes rien qui rappelle notre ancien tiers état, avec son mouvement d'esprit, son instruction.

1. Herbert Darry, Russia tn IHIO, p. lu», liien que lusncro s'en rr[)an«le de jour en jour avec les clicmins de fer, les lils sont encore, dans quelques provinces, un objet de luxo qui n'est |)as toujours à la portée du voyageur. J'ai eu parfois nioi-mènie de la peiue à m'en procurer, et j'ai fait l'étonno ment de cei tains aubergistes en ne nie nioiiliant pas satisfait dun divan.

SCS ambitions. On y sent è peine encore un ferment d'activité politique ou intellectuelle. Jusqu'à ces dernières années, la science et la littérature ne devaient presque rien à la bourgeoisie '. Comme l'indique ce nom môme de kouptsy, de marchands, donné à la portion la plus élevée du tiers état, il n'y a eu jusqu'ici en Russie qu'une bourgeoisie de comptoir, il n'y a eu chez elle d'autre classe moyenne que le commerce et l'industrie, tous deux dominés par un esprit exclusivement mercantile, conservateur et routinier. La plupart des professions qui ont relevé la bourgeoisie en Europe, celles qui, en touchant à la science, aux lettres, aux lois, lui ont valu le plus de considération et souvent môme lui ont a^^suré, dans l'État et dans la société, une autorité que la législation ne lui reconnaissait pas encore, la plupart des professions vulgairement appelées libérales manquaient presque autant à la Russie de Pierre I" et de Catherine II qu'à la Moscovie des Ivan et des Vassili. Chez elle, ni juristes, ni médecins, ni écrivains, ni professeurs, ni ingénieurs, pas môme de notaires, d'avoués ou de procureurs, rien que des commis et des scribes, sans instruction et sans ressemblance, pour l'éducation ou la considération sociale, avec leurs analogues d'Occident. Il ne pouvait y avoir beaucoup d'avocats dans un pays où, en 1865, la procédure était encore écrite et secrète : il n'y avait guère de jurisconsultes, alors que la législation était un chaos, et la justice un trafic. La Russie ne connut jamais celle noblesse de robe qui, par lerangetl'espril, tenait déjà une si grande place dans notre ancienne France: elle connaissait à peine une magistrature; les fonctions de tout ordre étaient exer-

I. A celle règle il n'y a guère, clans la litlératuro do la première moitié du clix-iii'iivi«'nnî HJèclc, (|ii'iine (ioiibio cxccplion : deux poMos do province, juiiienux par le Inlent el rins|>iralion comme par rorigiiio, Kollsof cl Nikiline, l'un pelil mnrcliiind, l'uulre pclil viechichunittr , et encore celle apparente exception conllrnic-t elle iridireclemenl In règle par le caradùre naïf, tout national et tout populaire, dcH deux puèle». Anjourd'liui l'on pourrait citer (pielipiex écrivain» ou quuhpicH tavuntii borlis de la même classe.

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