‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 162 sur 283 · NOBLESSE : DILETTANTISME LIBÉRAL · texte numérisé non relu

NOBLESSE : DILETTANTISME LIBÉRAL

patineur se permet sans crainte les plus folles voltiges. La Russie semblait si loin et si dilTérenle de nous que tous nos bouleversements n'y pouvaient rendre la société aussi prudente, aussi timide que dans un pays agité de secousses périodiques. Sous ce rapport, la société russe a plus d'une fois ofTert le môme spectacle que l'aristocratie française avant la révolution'. A Pélersbourg aussi, le beau monde a longtemps aimé à jouer avec les idées : la bonne compagnie jonglait d'autant plus librement avec les plus inflammables ou les plus explosiblcs, que sur le tapis des salons il n'y avait pas de danger de les voir éclater, et que les murs des hôlels ne recelaient point de matières combustibles.

Aux bardiesses, aux témérités de celle société, il y avait encore une autre raison. La noblesse, la classe cultivée, façonnée aux mœurs et aux manières de penser de l'Europe, sans pouvoir exercer librement ses facultés à l'européenne, se sentait gônée et comme oppressée dans le pays môme où elle était privilégiée. La supériorité d'éducation ne servait qu'à lui rendre plus sensible et plus pénible l'infériorité morale de la vie russe. Dans la Hussie antérieure aux dernières réformes, l'air manquait à la poitrine, l'espace à l'activité de l'bomme cultivé ; il passait aisément d'une mélancolie maladive à une exaltation malsaine, et d'un muet alTaissemenl au délire de la fièvre. Bien que, grâce aux réformes, l'atmospbère russe soit devenue plus légère, l'homme civilisé n'y peut toujours respirer à pleins poumons; il y éprouve souvent un vague et irritant malaise. Là, comme partout, c'est à l'accroissement et à la pratique des libertés publiques de diminuer l'esprit révolutionnaire.

Au sein d'une noblesse aussi ouverte, aussi multicolore et bariolée que le dvorianstvo russe, il était impossible

l. Bien des traits du tableau si vivant tracé par M. laine, dans son Ancien licQime, se pourraient appliquer à la société pélersbourgeoise duzix* siècle.

qu'il ne se formât pas une société plus étroite, plus exclusive, jalouse de se distinguer de tout ce qui l'enlourait, jalouse de s'élever au-dessus de la plèbe vulgaire du tchine, qui menaçait de tout ravaler à son niveau. Cliassé de l'état et de la politique par le tableau des rangs, l'esprit aristocratique a cherché un refuge dans les salons et s'y est retranché comme dans une forteresse. A ce point de vue, il existe encore en Russie une aristocratie de mœurs, de position, de famille, aristocratie mondaine, se reconnaissant non point aux titres et aux blasons, mais à l'éducation et aux relations. Dans ce milieu môme, dans cette haute sphère toute pleine de sa supériorité, l'esprit de caste et les préjugés de naissance ont moins d'empire que dans la plupart des autres États monarchiques. Dans celle haute société russe, il y a des familles anciennes et il y en a de nouvelles, il y a de grandes fortunes et il y en a de médiocres : naissance, richesse, position, intelligence, aplanissent l'entrée de ce sanctuaire mondain, mais aucun de ces avantages isolés n'est la clé de la porte et ne l'ouvre à coup sûr. Cette aristocratie de salon est d'autant plus exclusive, ou mieux d'autant plus sur la réserve, que, n'ayant point de frontières marquées, elle est obligée de veiller à ne pas laisser effacer ses limites. Quand on ne peut se distinguer par les couleurs, on attache un grand prix aux nuances, et l'on voit de graves ditférenccs là ou un œil moins exercé n'en aperçoit aucunes. Presque partout, en Europe, un des elTcls de la démocratie, qui renverse les vieilles clôtures sociales, est d'élever au profit du monde de fines et délicates barrières faites de fils légers, souvent imperceptibles à l'œil vulgaire, et par là môme les plus diflicilcs de toutes à détruire. Nulle part pcul-ôlre cet art du savoir-vivre, (lui, au sein môme de l'égalité, mar(|ue si bien les dislances; nulle part cette science des usages et des manières ne règne plus dcspotiquement qu'en lUissie.

Lu noblesse russe se pique de civilisation, clic aime ù se

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