CHAPITRE IV
Privilèges personnels des nobles et prérogalivcs de leur ordre. — Ce que l'émancipalionaenlevéà la noblesse avec le monopole de la propriété foncière.— Le dvoriauslvo menacé du lente expropriation. — Comment, sans en avoir été dépouillé, il a pratiquement perdu tous ses privilèges. — Injportance des prérogatives conférées aux assemblées de la noblesse depuis Catherine II. — l'ourquoi elles n'eu ont su tirer aucun parti. — La Russie a-l-elle les éléments d'une aristocratie politique 7
Une noblesse peut avoir deux espèces de privilèges, des l)rivilèges personnels dont chaque noble jouit individuellement, des privilèges collectifs que tous les nobles exercent en corps. La loi reconnaît au (horianstvo russe des prérogatives des deux sortes, les unes et les autres aujourd'hui singulièrement réduites par l'extension même des libertés publiques. La noblesse n'a point d'ordinaire été privée de ses droits, mais ce qui était le privilège d'une classe est devenu le droit de toutes. Ses prérogatives collectives ou personnelles, le dvorianstvo ne les tenait du reste ni de ses propres elTorls, ni des conquêtes de ses ancêtres ; toutes étaient un don de la munilicence souveraine, et la plupart étaient encore relativement récentes lorsqu'elles furent étendues aux autres classes de la nation. Avant Catherine II, la noblesse n'avait aucun droit corporatif, et, si les nobles possédaient quelques droits individuels, ces droits étaient mal définis ou mal respectés.
Les nobles n'étaient pas seulement comme tout le peuple soumis au bon plaisir du prince; il n'était caprice grossier on fantaisie indiscrète que les souverains ou les favoris ne se permissent avec les membres des plus illustres
familles. Le règne d'Anne Ivanovna et de Biren fournit à cet égard nombre d'anecdotes instructives. Les héritiers des plus grands noms étaient, pour l'amusement de la cour, contraints à jouer le rôle de fou. Un jour, voulant punir certain prince Galitsyne de je ne sais quelle peccadille, l'impératrice lui ordonna de faire la poule, et le descendant des Jagellons, accroupi sur la paille, dut publiquement couver des œufs en imitant le gloussement d'une poule qui pond'. De tels traitements montrent de quelle estime, de quelle autorité jouissait cette haute noblesse au milieu du dix-huilième siècle, sous le règne même de la princesse dont les Galitsyne et les Dolgorouki avaient un moment prétendu limiter le pouvoir au profit d'une sorte d'oligarchie.
Jusqu'aux dernières réformes du règne d'Alexandre II, les nobles étaient personnellement en possession de trois privilèges principaux, et encore les parlageaient-ils depuis longtemps avec les classes dites privilégiées, c'est-à-dire avec le clergé et les marchands. Ils étaient affranchis de la conscription militaire, affranchis de l'impôt direct ou capitalion, affranchis enfin des châtiments corporels. De ces trois immunités, la première a été abrogée par l'introduction du service obligatoire, eu 1876; la dernière a été étendue à toutes les classes; la seconde a déjà, elle aussi, cessé d'être un privilège, la suppression de la capitation ayant été décidée par Alexandre III. Pour le mougik, comme pour le propriétaire noble, l'impôt sur les biens doit remplacer l'impôt sur les personnes. La noblesse russe n'a point d'exemption d'impôts, d'exemption de la taille. Au temps du servage, la capitation retombait indirectement sur elle en pesant sur ses serfs, et aujourd'hui ses biens, diminués par l'émancipation, sont directement frappés par le fisc. Les charges des propriétaires nobles sont encore, il est vrai, moins lourdes que les charges des communes do
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