‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 171 sur 283 · Voyez tome 11, liv. I, cli. iv et iiv. 111, ch. i · texte numérisé non relu

Voyez tome 11, liv. I, cli. iv et iiv. 111, ch. i

dvorianslvo sans homogénéilé ni cohérence manquent les qualités de même que les défauts des aristocraties. Est-ce un mal, est-ce un bien? Peu importe : c'est un fait; le reste n'a qu'un inlcrôt spéculatif. Il n'existe point d'aristocratie en Russie, il s'y rencontre seulement comme partout des aristocrates de tempérament, de mœurs, de mode, et aussi ce qu'on pourrait appeler des aristocrates de raison ou de conviction. En Russie comme ailleurs, il y a des hommes pour qui une base hiérarchique est le seul fondement solide des sociétés. On entend dire, dans un certain milieu, qu'une aristocratie est aussi nécessaire au corps social que les os au corps humain, qu'il faut chez un peuple des rangs marqués, des échelons gradués, des positions stables placées au-dessus des hasards de la fortune et de la concurrence. On entend assurer que, pour une monarchie héréditaire, le meilleur appui est une classe privilégiée héréditaire. Un tel langage est toujours sûr de trouver quelque écho dans les palais ou les cours, là où, à défaut d'une aristocratie réelle, il reste une aristocratie d'habit et de manières. Dans toutes ces idées il peut y avoir une part de vérité. 11 n'est point douteux que là où elle existe encore, une puissante classe privilégiée ne soit un élément de stabilité ; mais, pour servir à une société de charpente et comme d'ossature, il faut qu'une aristocratie ait sa force en elle-même, dans sa constitution, dans ses traditions. Ni un État, ni un trône ne se peuvent appuyer sur des supports qui tirent toute leur force des faveurs du trône ou des lois de l'Etat.

En Russie, les hommes qui représentent la noblesse comme le soutien naturel de la monarchie, commettent en outre une méprise d'un genre particulier : ils se trom|)enl sur la nature de la puissance souveraine en mémo temps que sur le caractère de la noblesse dans leur pays. Entre le dvorianslvo cl le tsarisme, il n'a jamais existé d'autre lien que le lien du service, il n'y a jamais eu d'intimité, U'af(inilé ou de parenté, comme ailleurs entre le souverain

MANQUE d'aristocratie PÛUTIQLE. 393

et la noblesse. La théorie ou la fiction du roi, premier gentilhomme du royaume, est absolument étranj^ère aux mœurs comme aux traditions russes. Le tsar n'appartient en propre à aucun ordre de l'État; il n'est ni noble, ni bourgeois, ni citadin, ni rural. L'autocratie s'est toujours tenue en dehors et au-dessus de toutes les classes; c'est là un des motifs historiques de sa force et de sa popularité; elle no saurait descendre de cette hauteur sans faillira sa mission traditionnelle et s'ulTuiblir elle-même.

Une aristocratie n'est pas un édilicequi s'élève à volonté, à. un endroit marqué et sur un plan donné; il faut que la nature en ait elle-même disposé l'emplacement et taillé les matériaux. Ces matériaux, les aristocrates russes sont obligés de les chercher dans la grande propriété, le dvO' rianslvOf pris dans son ensemble, étant manifestement impropre à une telle construction. Sous Alexandre H et sous Alexandre 111, au milieu môme de toutes les transformations contemporaines, les architectes politiques ont exposé toute sorte de plans de réédification ou de restauration sociale. Quelques-uns de ces plans ou devis sont fort ingénieux et font fort bien sur le papier; nous en rencontrerons plusieurs en étudiant l'administration et les institutions locales de l'empire. Par malheur, l'état social est indépendant des combinaisons de cabinet, quelle qu'en soit l'habileté, indépendant des gouvernements, quelle qu'en soit l'autorité. Les calculs politiques et la raison mémo ont peu de prise sur lui; il est tout entier à la merci du génie national et de l'esprit du siècle.

Or, en Russie, les mœurs, les traditions, l'instinct populaire répugnent hautement à la restauration d'une classe privilégiée héréditaire. Toute la littérature russe eu porte témoignage, bien que cette littérature soit presque tout entière œuvre de nobles, écrite par et pour des nobles. Sur ce point, une fable de Krylof résume d'une façon irrévérencieuse le sentiment national. Des oies, qu'un paysan mène au marché, se plaignent d'être traitées sans égard,

disant que leurs ancêtres ont sauvé le Capitole. « Et vous, qu'avez-vous fait? leur demande un passant. — Nous, rien, mais nos ancêtres... — Eh bien, mes amies, vous n'êtes bonnes qu'à rôtir. » L'antiquité de la race en impose peu au sens positif, au sens réaliste du Russe. Demeuré, en dépit de toutes les divisions de classes, libre de tout esprit de caste, il n*a point pour la naissance le respect instinctif dont est souvent imbu l'Anglais ou l'Allemand.

En Russie, les promoteurs des idées hiérarchiques font en réalité la même faute que leurs adversaires, les promoteurs des idées radicales. Aristocrates ou démagogues ne font à leur insu qu'imiter et contrefaire l'Occident. Les uns et les autres veulent appliquer aux problèmes nationaux des méthodes et des procédés d'emprunt; les uns et les autres prétendent habiller leur patrie sur un patron étranger. La grande dilîérenco est que les conservateurs aristocrates ont choisi le modèle qui s'adapte le moins aux mœurs nationales et se heurte le plus aux tendances nouvelles de la civilisation. S'il est facile de découvrir, dans les vieilles institutions anglaises ou prussiennes, telle ou telle garantie conservatrice, il est malaisé de dérober à d'autres États, pour sa patrie, ce que la nature ou l'histoire lui ont refusé. Il en est des formes sociales comme du sol, comme de la configuration même d'un pays. En parcourant leurs plates steppes du sud ou leurs forêts tourbeuses du nord, des Russes peuvent se dire que de hautes collines donneraient aux cultures de la variété, et de l'agrément au paysage, que des chaînes de montagnes couvertes de neige serviraient de réservoir aux eaux et de barrière aux vents. Libre à eux de regretter les beautés ou les avantages des contrées plus coupées, plus accidentées, (luoique les larges j)laincs aient leur poésie aussi bien que leur richesse. Sur ce sol déprimé, il ne vient ^ |)ersonne l'idée d'élever des collines et de dresser des montagnes. Telle est cependant la prétention des liommes qui, dans une société dénudée de privilèges et nivelée par les siècles, se llatlent de reconstruire des

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