LE PAYSAN
de vue, dans leur opposition, et ce que l'un et l'autre ont d'outré. Si la littérature, en Russie, s'est singulièrement rapprochée du peuple, elle l'a trop souvent abordé avec des vues préconçues, n'y cherchant que ce qu'elle y voulait trouver. Les uns ont cru découvrir dans les secrètes profondeurs de l'esprit populaire des puissances cac'iées qu'ils opposaient à l'infécondité de la culture étrangère des hautes classes; d'autres, plus dédaigneux ou plus superficiels, n'ont vu dans l'àme du peuple que ténèbres et barbarie, que vide et néant. Dans la vie pratique se rencontrent, à l'égard du paysan, les mômes différences de point de vue, les mômes contradictions que dans le monde littéraire. « Quel besoin avez-vous de vous intéresser i notre moujik?» me demandait une dame sur le bas Volga: « c'est une brute dont on ne fera jamais un homme I » et le même jour, sur le môme bateau, un propriétaire me disait avec autant d'assurance : « Le paysan le plus intelligent de l'Kurope, c'est à mon avis le contailino de l'Italie du Nord; mais notre moujik lui rendrait des points. » Ainsi élevé par les uns, abaissé par les autres, on pourrait dire du paysan russe ce que Pascal dit de l'homme :Ni si haut, ni si bas.
L'intelligence du moujik n'est pas douteuse, ses panégyristes sont peut-être moins éloignés de la vérité que ses détracteurs ; mais celle intelligence a été entravée et comme garrottée par les événements. Il y a, dans les légendes russes, un géant d'une force prodigieuse, sorte d'Hercule ou de Samson rustique, appelé Ilya de Mourom, et souvent regardé comme une personnification du peuple et du paysan '. Ce colosse populaire n'a pu depuis longtemps montrer sa force ni son génie. Ilya de Mourom était réduit en servitude; jusqu'à ces dernières années, il était enchaîné à la glèbe et ne pouvait librement marcher ou
1. Voyez The Songs of the Russian People, de M. Ralston, et la Russie é)>i(iue, de M. Alfred Uainbiiud.
agir. Aujourd'hui que l'émancipation a dénoué ses liens, le géant peut de nouveau se mouvoir; mais, longtemps chargé de chaînes, il n'a point encore retrouvé le libre usage de ses membres et n'a plus conscience de sa force. Ce n'est qu'après des années d'affranchissement, après plusieurs générations peut-être, que ce peuple asservi pourra se reconnaître lui-même et montrer ce que l'avenir doit attendre de lui. Le paysan, courbé sous une servitude séculaire, n'a pu se redresser tout à coup; sous l'affranchi d'hier se sent encore le serf de la veille.
L'émancipation a été pour la Russie un événement capital, un événement sans analogue dans l'histoire des nations où le servage s'est effacé peu à peu. L'émancipation a été le point de départ d'une foule de changements et de réformes dans le domaine entier de la vie nationale; mais cette grande révolution n'a pu en quelques années donner tous ses fruits. Cela se pouvait d'autant moins qu'en réalité cette vaste opération d'affranchissement n'est pas encore achevée; elle est seulement en voie d'exécution et ne sera entièrement terminée que dans les premières années du vingtième siècle. Jusque-là, l'étude du paysan libre est inséparable de l'étude du servage et des conditions mômes de l'affranchissement.
L'émancipation, opérée par l'empereur Alexandre II, n'a profité qu'à une moitié environ des paysans de l'empire. Les autres, appelés paysans de la couronne et établis sur les domaines de l'Elut, étaient regardés comme libres, bien qu'eux aussi fussent attachés à la glèbe et qu'ils pussent ôtrc considérés comme serfs du tsar ou de l'Etat. La grande masse des paysans russes se divisait ainsi en deux classes prcsiiuc égales en nombre et qui, môme après l'émancipation, sont demeurées distinctes. D'un côté les paysans de la couronne ou paysans libres, de l'autre les paysans des particuliers ou serfs, aujourd'hui affranchis. Entre ces deux catégories principales s'en pUu^ait une troisième, A