‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 197 sur 283 · L'ÉMANCIPATION : QUART DE LOT GRATUIT · texte numérisé non relu

L'ÉMANCIPATION : QUART DE LOT GRATUIT

cherchent à se persuader qu'ils ont été frustrés. Dans un village de ma connaissance, les femmes reprochent aujourd'hui aux hommes leur imprévoyante décision. « Vous éles des malheureux, leur disenl-elks ; grdce à vous, nos enfants seront toujours des mendiants. » De ce mécontentement et de l'inégale situation des diverses communes, selon les conditions par elles acceptées, les artisans de désordre ont, dans certains districts, essayé de tirer parti pour la propagande révolutionnaire.

Tous les paysans sont loin d'avoir les mêmes motifs de regrets, la plupart cependant ont eu le même sentiment de déception. Les mieux traités n'ont pas trouvé dans la liberté la fée merveilleuse dont la main devait magiquement transformer leur izba. L'allente éveillée dans les masses populaires par le nom d'émancipation, attente surexcitée par des aspirations séculaires, était trop haute, trop chimérique pour n'être pas déçue par la réalité. Dans les songes du serf, l'image de la liberté se colorait de teintes d'autant plus chaudes, d'illusions d'autant plus brillantes que les formes en étaient plus vagues. Le mow/j7c émancipé a souvent oublié les maux du servage, la corvée, Vobrok; il est tenté de ne plus voir que les charges présentes et l'évanouissement de ses rêves. « Le père, disait devant moi, en parlant de son mari défunt une vieille femme d'un village dos bords du Byliouk, le père avait, au temps du manifeste, vu une nuit un champ en rêve, et au matin il me dit : Je sais ce que cela signitie; nous ne serons jamais libres. » Pour celte vieille paysanne, ce mot avait un sens profonil ; quinze ans après elle y voyait encore une sorte de prophétie ou de divination. Comment entendait-elle ce songe mystérieux? Le champ, entrevu par son mari, était-il

1882, avaient accompli le raciiat sans le secours de l'Élat, dussent être regardes comme les plus forlunés; en fait, il en est tout autrement, la plupart s'olanl conlenlés du quart de lot gratuit, de sorte qu'en rcalilé il n'y avait pas de rachat. Ce qu'on serait lenlé de prendre comme un signe de la richesse du paysan est plutôt un indice de sa pauvreté

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à ses yeux le symbole de la servitude de la glèbe, ou plutôt était-ce pour elle l'emblème de la propriété et du bien-être que le paysan apercevait en rôve sans pouvoir les saisir? Peu importe, le serf et sa baba * s'étaient compris : « Nous no serons jamais libres! » Celte exclamation naïve révèle, cbcz le moujik, de vagues et nuageuses aspirations qui ne sont pas sans analogie avec les théories des socialistes de l'Occident sur l'esclavage du peuple et la servitude moderne. Aussi un esprit avisé avait-il donné le conseil, peut-èlrc plus prudent que facile à suivre, de dénouer sans secousse les liens du servage au lieu de les rompre, de libérer les serfs « sans faire résonner à leurs oreilles ce terrible mot de liberté dont l'Europe occidentale cherche, depuis des siècles, la vraie signification »^ Pour le paysan des plaines du nord, comme pour l'ouvrier de nos villes industrielles, la vraie liberté, c'est la libre jouissance de la vie, c'est la propriété, la richesse ; l'esclavage dont on rôve l'affranchissement, c'est le travail, le travail salarié surtout, le labeur journalier pour un maître''. Dans les colonies tropicales, c'est à peu près ainsi que le nègre affranchi entend la servilude et la liberté, tant, sous toutes les latitudes et chez toutes les races, se ressemblent les chimères des songes populaires*!

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