‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 207 sur 283 · UNE CONSÉQUENCE DES LOIS AGRAIRES · texte numérisé non relu

UNE CONSÉQUENCE DES LOIS AGRAIRES

contre-coups qu'on peut parfois prévoir sans les pouvoir prévenir. Les révolutions éveillent par leurs succès mômes des espérances qui les dépassent, des besoins ou des passions qui les compromettent. Kn Russie le grand instrument de la réforme et de tout progrès, l'instrument pacifique, qui, sans résistance et presque sans désordre, a métamorphosé des milliers d'esclaves en propriétaires libres, l'autocratie a, par cette démonstration même de son omnipotence, fomenté des aspirations et des chimères dlautanl plus dangereuses que, aux yeux du paysan, tout est possible au tsar et tout lui est permis, [.a facilité, l'innocuilé de la révolution, accomplie par décret, en ont dans le peuple fuit rêver d'autres, à ses yeux non moins légitimes et non moins aisées. La grandeur de la puissance Isarienne qui, par oukaze, a pu en un jour transformer toutes les conditions de la propriété, a fait naître au fond du peuple des illusions que le dôsappointementpourraitunjourretournercontreraulorilé.

Si j'insiste sur ce point, ce n'est pas que je veuille grossir un péril, en un sens, conjuré d'avance par la bonne foi des espérances qui le créent et par la nature mémo du pouvoir qui le suscite; c'est qu'il y a là un fait capital, trop peu signalé ou trop peu compris. Pour l'homme du peuple, l'acte d'émancipation, qui prétend avoir réglé les conditions de la propriété du sol, n'a rien tranché définitivement; le statut du 19 février n'est qu'un oukaze qui peut être modifié par un autre : ce qu'a fait le tsar en 1861, le tsar est maître de le changer, vingt ou trente ans plus tard, au profit de ses fidèles paysans.

A cela, rien de surprenant; s'ils s'étaient fait quelque illusion, les généreux promoteurs de l'émancipation, les partisans les plus convaincus de la dotation territoriale du moujik, étaient trop clairvoyants pour ne pas démêler bien vite toute la vérité. Rien déplus caractéristique à cet égard, rien qui aille mieux au fond des choses qu'une lettre d'un des plus iUustres membres du comité de rédaclion, le prince Tcherkassky.

« Celte transformation, écrivait confidenliellement Tcherkassky à son ami et ancien collègue N. Milutine, celte transformation actuelle a encore un autre côté regrettable (dont je ne parle point en public, mais que je mentionne ici pour compléter l'impression), — c'est, chose inséparable d'une aussi colossale affaire, d'une aussi vaste trans position des droits et des obligations, l'ébranlement de la conscience morale du peuple quant au juste et à l'injuste (o pravê i népravè], quant au possible et à l'impossible, quant au mien et au tien. Ce trait, accompagnement inévitable de toute grande révolution sociale, ne s'est jamais peul-élre, dans l'histoire, manifesté avec autant de clarté qu'au moment actuel. A l'heure présente, grâce à la conscience de l'immensité du pouvoir souverain, — conscience sans cesse vivante dans notre peuple, mais plus que jamais éveillée en lui par le changement accompli à ses yeux sur un oukaze du tsar, — le paysan est profondément pénétré de la conviction qu'il n'y a pas de limites à l'action de l'autoriié souveraine, pas de bornes à ce qu'il en peut attendre et à ce qu'elle lui peut donner aux dépens d'autrui, en légitime indemnité des longs travaux héroïquement endurés par la classe des paysans. A l'heure actuelle, c'est là l'intime pensée de tout paysan, et vous comprendrez sans peine qu'elle s'accorde mal avec tout l'enseignement des économistes De là, sans parler de faits plus graves, la propension à couper indistinctement dans nos bois, à faire pâturer sur nos terres*, choses en réalité fort désagréables dans la vie de chaque jour et encore plus fatigantes que ruineuses. Ce peu de respect des paysans pour le droit de propriété est parfaitement étranger à tout caractère révolutionnaire, et au contraire, à un certain point de vue, il ne manque pas d'une sorte do connaissance de cause et de caractère à demi juridicjue. Il est visible que, dans le peuple, s'est conservé, obscurément, mais

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