CHAPITRE II
Les trois principaux éléments ethniques de la Russie. — Les Finnois. — Est ce là un élément sans analogue dans l'Europe occidentale? Diversité et isolement des groupes finnois encore subsistants. — Leur part dans la formalion du peuple russe. — Le type russe et l'empreinte finnoise. — Cette parenté est-elle pour la Russie une cause d'infériorité? Capacité de civilisation des Finnois.
Du chaos apparent de l'ethnographie russe émergent nettement trois éléments principaux, le finnois, le tatar, le slave, qui aujourd'hui a en grande partie absorbé les deux autres. En dehors des 3 ou 4 millions de Juifs de l'ouest, des 8 ou 900000 Roumains de Bessarabie, el d'au moins un million d'Allemands dispersés du nord au sud, — en dehors des Kalmouks de la steppe du bas Volga, des Tchétchènes, des Lezghiens, des Arméniens, et de la babel du Caucase, tous les peuples ou peuplades qui ont envahi la Russie dans le temps passé, tous ceux qui l'habitent aujourd'hui, se rattachent à l'une de ces trois races. Aussi haut que l'on remonte dans l'histoire se retrouvent sur le sol russe, sous un nom ou sous un autre, des représentants de chacun de ces trois groupes, el leur mélange n'est pas encore tel qu'il nous cache leurs caractères distinclifs ou l'aire première de leur domination respective.
La race finnoise ou tchoude' parait celle qui a anciennement occupé le plus vaste territoire dans ce que nous appelons aujourd'hui la Russie. Elle est manifestement étran-
1. Tchoudcs, d'apn-s icluiiDlogio slave, les monstres ou étrangers; peutêtre aussi y a-t-il daim eu nom une allusion aux prodiges des sorciers, partout eo grand renom chez les Finnois,
LES PPJNCIPALX ÉLÉMENTS ETIIXIQUCS. Cl
gèreà la souche aryenne ou indo-européenne, d'où, avec les Celles el les Lalins, avec les Germains et les Slaves, sont sortis la plupatldes peuplesde l'Europe. Les classificalions elhnologiques placent généralement les Finnois dans un groupe plus ou moins étendu, portant l'étiquette de louranien,allophylc, mongolique, mongoloïde, dénominations plus ou moins justes d'un cadre aux contours indécis, qui ressemJjlc parfois à une sorte de caput murluum où philologues et anthropologistes auraient rejeté les peuples do l'Europe el de l'Asie qu'ils ne pouvaient classer parmi les Aryens et les Sémilcs. Dans l'intérieur de ce trop vaste groupe qui, du Pacifique à la Hongrie, embrasse tant do familles humaines, les Finnois sont le plus souvent rattachés à une branche désignée sous le nom d'ourato-altaïque, l'espace compris entre les chaînes de l'Oural et de l'Altaï paraissant le point de départ des peuples de cette famille. Les Mongols proprement dits sont, avec les Tatars, rangés d'ordinaire à côlé des Finnois dans ce groupe ouraloaltaïque, qui laisse au contraire en dehors de lui les Chinois et les nations de l'Asie orientale. Celle classification est celle qui semble le micu.v répondre aux faits ; il est seulement à noter que pour les deux sciences sur lesquelles reposent toutes les études ethnographiques, pour la philologie comme pour l'anthropologie, ce groupe ouraloaltaïque est loin de présenter la même homogénéité que le groupe aryen ou le sémite. La parenté entre ses divers rameaux est bien moins saisissante, bien moins intime qu'entre le Latin el le Germain, elle parait plus reculée qu'entre le brahmine ou le guèbre de l'Inde et le Celle de l'Ecosse ou de la Bretagne; au fond elle n'est peut-être pas plus étroite qu'entre l'Indo-Européen et le Sémite.
Au point de vue philologique, les races ouralo-altaïques ou touraniennes se distinguent par des langues agglulinatives, c'est-à-dire où la déclinaison et la conjugaison se font par simple juxtaposition, au lieu d'unir et de fondre l'une dans l'autre la racine et la terminaison jusqu'à les
rendre méconnaissables, comme dans nos langues à flexions. Ces langues agglutinalives, qui, selon Max Mulier, caractérisent des peuples nomades, toujours contraints par leur vie voyageuse de ne pas laisser altérer la physionomie des mots, ne montrent point entre elles d'aussi intimes relations que les idiomes aryens ou sémitiques, ce qui est d'autant plus remarquable que par l'absence de flexions elles paraissent moins susceptibles de corruption et de variations. Leur parenté, au lieu de se montrer à la fois dans l'unité des racines et la concordance des formes grammaticales, se réduit à des ressemblances de structure et de procédés, en sorte que la filiation en est ou plus douteuse ou plus difficile à suivre.
Au point de vue anthropologique, l'unité de ce vaste groupe est peut-être encore moins établie, ou l'affinité moins étroite *. Les caractères extérieurs, superficiels par où se distinguent aisément d'autres races, la couleur de la peau, des yeux, des cheveux, sont ici de mauvais guides, ils sépareraient les unes des autres plusieurs des tribus finnoises. Les caractères anatomiques sont les seuls qui puissent s'appliquer à tous les rameaux de la branche ouralo-altaïque; encore, parmi les Finnois, en est-il d'essentiels qui varient singulièrement. Les plus importants sont ceux que fournit la tête, et parmi eux le plus général et le plus persistant est l'aplatissement de la face et la saillie des pommettes. Dans la famille finnoise môme, on trouve ces vestiges mongoliques à des degrés fort dilTérenls, accusés et frappants chez certaines tribus, comme chez les Lapons, fort affaiblis ou corrigés chez d'autres, comme chez les Finnois de Finlande.
Il est à remarquer que ces caractères craniologiques ainsi (|ue d'aulros, voisins et moins favorables, coninic un certain prognalisme ou proéminence des mâchoires, se sont rencontrés chez beaucoup des anciennes populations
1. Vo\cz i)nr r\(.Mi)|ile l:i lirvur anlhrnjiulni/iqurj l. Ill (187i), n"' 1 cl 3.
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de l'Europe dont l'archéologie préhistorique a récemment découvert les traces. La plupart des tribus humaines de l'âge de la pierre brute et surtout de l'époque quaternaire, dont les restes ont été déterrés dans les grottes de l'occident, semblent avoir appartenu à ces races mongoliques, dans lesquelles on classe les Finnois, ou à des races voisines'. Ces tribus primitives paraissent avoir occupé tout le nord et le centre de noire parlic du monde avant l'immigration des premiers venus de la ra.? aryenne. Ce n'est point seulement dans les cavernes souterraines, parmi les débris des mammifères de l'époque géologique antérieure à la nôtre, c'est jusque dans les traits des populations européennes qui ont pris leur place que ces races éteintes ont liiissé des vestiges de leur passage. Recouverts par les invasions postérieures ci comme enfouis sous les couches successives des alluvions Aryennes, ces anciens habitants de l'Europe ne sont plus visibles pour le vulgaire ; l'œil de l'anlhropologiste croit parfois saisir sur des visages contemporains, au milieu des pays les plus civilisés de notre Occident, des traces encore vivantes de ces premiers Européens *.
Au lieu d'être exclusivement asiatique, l'élcment touranien ou ses analogues pourraient avoir joué dans notre Occident un rûle ethnologique en môme temps qu'un rôle historique; ils peuvent avoir été comme le premier fond, le substnituin, depuis longtemps disparu, des populations du centre de l'Europe. Quelques savants ont été jusqu'à regarder les Finnois du nord-ouest de la Russie comme les débris de ces tribus quaternaires qui, chassées du centre de l'Europe par les peuples indo-européens, se seraient réfugiées aux bords de la Baltique, dans des terres basses
1. Voyez entre aulrcs VAllgemeine Ethnographie, du D'Fr. Muller; Vienne, 18T3, p." G7.
2. Nous pouvons à ce sujet renvoyer à la Race prussienne de M. de Qualrefages, bien que ce savant nous paraisse avoir fort exagéré l'inrcriorité do la race liunoise, et que, dans le cas de la Prusse, il ait pu grossir outre mesure la i>art de l'cloinent ûunois aux dépens des éléments slave et germanique.
récemment émergées. Il est plus probable qu'au lieu de provenir directement de ces populations préhistoriques auxquelles ils semblent généralement fort supérieurs, les Finnois de Russie n'ont avec elles qu'une parenté lointaine, et qu'eux-mêmes ne sont descendus de l'Oural qu'à une époque postérieure. Quelle qu'ait été la date de leur migration, on peut les regarder comme établis en Europe aussi anciennement que les plus anciennes populations aryennes. Fixés en Europe à une époque aussi reculée qu'aucune de nos familles européennes, aussi autochtones ou aborigènes qu'aucune, les Finnois ont eu plus lard une part considérable dans les invasions de la fin de l'empire romain. Les plus terribles des barbares, les Huns, semblent avoir été d'origine finnoise, comme aussi les Avares, les Bulgares et les Hongrois, le seul peuple contemporain directement issu de cette souche.
Quelle part revient à la famille finnoise dans la formalion du peuple russe, et quelles aptitudes physiques ou morales lui a-t-elle léguées? Lentement refoulés ou engloutis par les races rivales, les Finnois, dans leur submersion, ont laissé qk et là sur la Russie d'F.urope des îlots qui témoignent de leur expansion primitive, ainsi que des bulles de formations anciennes dans une plaine où les eaux ont emporté les terrains primitifs et tout recouverts de leurs alluvions. Les groupes finnois dispersés dans l'empire sont singulièrement différents par le degré de culture, par la religion comme par les langues et dialectes. Hs ne comptent que (piclques millions d'Ames, et pour tous les éléments de la civilisation, ils oITrcnt plus de diversité que les grandes familles latine ou germanique. Leur parenté a été découverte i)ar les anthroiiolo^islcs et les philologues; elle a longhMups échappé à la masse des intéressés, qui n'ont jamais pu avoir une conscience nationale conmuine, et sont demeurés vis-à-vis les uns des autres dans un isolement moral aussi grand (jue leur isolement géogra()hi(|uc.