‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 59 sur 283 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ulilité et difficnllé do l'étude du caracléic national. — La Russie, un des pays où le milieu extérieur agit le plus sur riioinme. — De quelques effets du climat. — Le nord et la paresse du froid. — L'hiver et l'intermittence du travail. — Manque de goût pour l'activité physique. — L'insuffisance hahiluellc de l'alimentation, l'ivrognerie, l'hygiène et la mortalité. — Le froid et la saleté du nord. — Les pays septentrionaux sont-ils plus favorables à la moralité ?

C'est quelque chose que de connaître les origines d'un peuple et le pays qu'il habite; c'est peu, si l'on ne se rend compte de l'influence de la nature sur l'iiomme. De celte action du monde extérieur et de l'éducation historique ou religieuse résulte le caractère national ; or, la politique pour les nations, comme les alTaires pour les particuliers, se fait avec le tempérament en même temps qu'avec les intérêts. La connaissance du caractère des peuples est une de celles dont la France a eu, depuis un siècle, le plus à regretter l'absence. C'est ce défaut non moins que d'autres, peut-être plus apparents, qui, après de beaux succès, a préparé la chute rapide du second comme du premier empire. L'ignorance du caractère anglais et espagnol sous Napdh'on \'\ du caractère ilalion et allemand Kons Napoléon III, tel a été le principe des faux calculs,, de la décevante polili(|iic, qui nous ont trois fois conduits

LE TEMPl'jHAMENT ET LE CARACTÈRE NATIONAL. 133

à l'invasion et au démembrement. Pour qui veut y réfléchir, c'est là une des causes de nos récents désastres'. Si nous avions su ce que, sous une apparence d'inconstance et de frivolité, il y avait de réflexion, de patience et de maturité, chez le peuple italien, trop souvent taxé de légèreté, nous ne lui aurions pas prêté notre appui pour faire mine de le lui retirer, et tout le monde en France aurait pris à tdche de nous gagner l'amilié d'un pays qui nous est rattaché par tant de liens de parenté. Si nous avions su ce qu'il y avait d'âpre et de dur, mais en même temps de solide et de résolu, ce qu'il y avait de convoitises cachées, mais aussi d'esprit pratique, d'esprit d'ordre et de discipline dans ce peuple allemand, trop longtemps raillé pour son idéalisme et son incohérence, nous ne nous serions pas laissé jeter en travers de ses -aspirations unitaires et exposer à de terribles rancunes. Le caraclère d'un peuple, connue celui d'un homme, dépend du tempérament ou du sang, du milieu physi(|uc et de l'éducation morale, sans compter ce qui chez l'individu tient à l'ûge, chez le peuple à l'état de civilisation. Entre ces trois onires d'influences, la race, la nature, l'histoire, on a, dans l'étude des nations, donné la primauté tantôt à l'une, tantôt à l'autre. Toutes trois ont leur importance; mais, les peuples étant d'un sang plus mêlé encore que les individus, tout ce qui tient à la race et à l'hérédité est plus diflicile à déterminer, parlant plus obscur, plus équivoque. En Russie môme on a souvent discuté si le caractère du Grand-Russien, ce qui le distingue dos tribus russes occidentales, doit être attribué à son mélange avec les Finnois et les Tatars ou bien à son établissement sur une terre nouvelle. Les deux causes ont dû s'exercer concurremment; mais la dernière, étant la plus persistante, a dû être la plus puissante. Deux raisons lui donnaient chez

1. Voyez noire élude sur la politique de Napoléon III et sur celle de Vrctor- FiDnianuel, dans le livre intitulé : Un empereur, un roi, un pape. (l'aris, Churpculicr.)

les Russes une prédominance particulière. C'est un des effets de la civilisation de neutraliser les influences du climat et du sol en élevant l'homme au-dessus de leurs atteintes; en Russie, la culture étant plus récente et par suite moins profonde, la masse du peuple est demeurée plus près de la nature, plus soumise à son empire. En outre, sous le ciel du nord, la domination du climat est plus absolue, son joug plus difficile à secouer. Le sol russe n'est point pour l'homme une demeure facile, construite et comme meublée complaisamment pour lui par la nature : c'est une conquête faite à main armée et gardée de même. Comment en un tel pays, avec une civilisation encore peu avancée, la nature n'aurait-elle pas laissé sur le tempérament, comme sur le caractère du peuple, une empreinte indélébile?

Dans les monotones trajets en chemin de fer ou en bateau, comme dans les rapides courses en traîneau ou en tarentass, durant les longues nuits d'hiver ou les longues journées d'été, c'est pour le voyageur un besoin de comparer l'un à l'autre la terre russe et l'homme russe. Il y a entre eux assez de ressemblances accusées pour ne point craindre en les confrontant, de se perdre dans une vaine recherche. S'il est difficile de remonter jusqu'à la source cachée des passions et des penchants, il devient promplemcnl sensible à l'observateur que, chez le Russe, il faut attribuer à la nature bon nombre de qualités ou de défauts, rejetés d'ordinaire sur la race, sur l'histoire, sur la religion.

Pour apprécier la part de la nature dans la formation du caractère russe, il faut remonter dans la moitié septentrionale de la Russie actuelle, dans la zone qui a servi de berceau au Grand-Russien et formé le noyau de l'ancienne Moscovic. GrAce aux incursions latares, cette région est tout entière au nord du cinquanlièmc degré de latitude. Lu, outre Novgorod et Pskol, les deux cités ù demi repu-

Page 1