‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 66 sur 283 · IMPRESSIONS DE LA NATURE : TRISTESSE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE LA NATURE : TRISTESSE

cule du naluralisme, M. Zola, qui a longtemps compté plus d'admiraleurs parmi les Russes que dans sa propre patrie.

Rien n'est complexe comme le caractère d'un homme, à plus forte raison comme celui d'une nation; après en avoir décrit une face, il faut montrer la (ace opposée, sous peine d'en donner une fausse ressemblance. En Russie comme ailleurs la nature, qui influe sur l'homme de tant de façons diverses et détournées, ne l'incline pas toujours dans le même sens. Elle n'agit pas seulement sur le tempérament par le climat, par le régime et les habitudes, sur le caractère par les besoins qu'elle impose ou les facultés qu'elle stimule; elle agit, d'une manière non moins puissante, sur l'imagination et l'dme tout entière par ses aspects, par les tableaux qu'elle présente, par les impressions qu'elle éveille. Or la nature n'étant nulle part plus simple, plus une qu'en Russie, nulle part ces impressions ne sont plus nettes. Une des premières qu'éprouve le voyageur, c'est un sentiment de tristesse. Cette tristesse émane du ciel et du climat : les peuples du Nord en sont tous plus ou moins atteints ; en Russie elle s'exhale non moins delà terre plate et monotone. Le Russe du Sud, le Petit-Russe n'y est pas moins sujet que celui du Nord'.

L'i\ine russe est mélancolique. Si l'ennui incprable, si l'hypocondrie ou le spleen britannique sont plus rares qu'eu Angleterre, c'est que, en étant plus ûpre, le climat est beaucoup moins humide et moins nébuleux, c'est peutêtre aussi que la tristesse du Russe est voilée ou dissipée par sa sociabilité, une des qualités les plus générales chez les Slaves, une de celles qu'en Russie la réclusion mémo de l'hiver et ses longues nuits ont le plus contribué à développer. Le goût du Russe pour le plaisir ou les émotions, son amour des voyages, sa passion pour le jeu, son penchant même à l'ivresse, ne sont souvent, comme chez

1. Tchoiibinski : Travaux de l'expédition elhnof/r.-slatisl, dan» la Russie occidentale. — louQo-zapadmji otdél, tome VU, p. 346.

d'autres nalions du Nord, qu'un effort pour se distraire ou combler un vide intérieur.

C'est dans la poésie et la musique populaires, dans les pesmj et les chansons de la Grande-Russie que Herzen appelait des larmes sonores, dans ces airs d'un rythme lent et en tons mineurs, que perce le mieux la mélancolie du sol et du climat. Entre les chants russes et les canzoni de Naples ou de Sicile, qui sont comme imprégnés de soleil, il y a toute la distance des antipodes. Dans les chants du peuple une teinte de tristesse douce colore de nuances élégiaques le fond réaliste du caractère national; dans la littérature et la poésie cultivée, cette tristesse prend une saveur plus pénétrante et plus anière. De Lermonlof et Pouchkine àNékrasof et àTioutchef, la poésie de toutes les écoles en est imbue; on la sent dans la vie, comme dans l'œuvre de tous ces poètes, pour la plupart, morts jeunes et souvent de mort tragique. « Tristesse, scepticisme, ironie, sont les trois cordes de la littérature russe, » écrivait jadis Herzen qui eut pu se citer en exemple. « Notre rire, ajoutait-il, n'est qu'un ricanement maladif. » Le fait est que la gaieté sarcastique de Gogol est parfois plus navrante que les plus sombres humoristes anglais.

Celte sorte de mélancolie, inspirée par le climat et entretenue par le régime politique, incline parfois lame russe à un mysticisme qui triomphe de ses instincts réalistes ou s'allie avec eux d'une manière étrange, témoin plus d'une secte populaire cl plus d'un écrivain national, lois que Joukovsky, Gogol, Dosloievsky, Tolstoï. Entre celle tristesse si)onlanéc, parfois coiq)ée d'accès de jovialité, et l'espèce de l)cssimisme, si maniué dans plus d'une secte ignorante comme dans le nihilisme de la jeunesse lettrée, il est également aisé de trouver un lien.

CJKîZ riiotumo (lu peuple, cette mélancolie inconsciente se marie fréquommoiil à un l'alalihme résigné, et par suite,

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