IMPRESSIONS DE LA NATURE. 1G
signalée, bien que niuins rcmariiuée: nous voulons parler des penclianls aventureux de l'esprit russe, souvent avide de se jeter dans les spéculations les plus téméraires, esprit impatient des obstacles, qui ne s'elTraie d'aucune hardiesse philosophique, sociale ou religieuse, qui, pour toutes, montre une complaisance ou une indulgence dont nous nous étonnons. La pensée du Russe ne connaît souvent pas plus de bornes que ses campagnes ou ses horizons, elle aime l'illimité, elle va droit à l'extrémité des idées, au risque de rencontrer l'absurde. L'esprit russe, présente par ce goût logique, par ce penchant pour l'absolu, une certaine ressemblance avec l'esprit français; mais, chez lui, ce penchant a d'ordinaire pour correctif le sens pratique, positif, qui ne le laisse point sortir du domaine spéculatif. De là ce contraste frappant, chez tant de Russes, d'une grande audace dans la spliôre intellectuelle et d'une égale timidité dans la vie réelle, d'une excessive témérité dans l'une, jointe à la plus prudente réserve dans l'autre.
La [)lalilude du sol et la débilité de la nature me semblent encore responsables d'un des reproches le plus souvent et peut être le moins justement faits au peuple russe: le manque d'individualité, le manque d'originalité, le manque de facullés créatrices. L'histoire et une civilisation longtemps arriérée n'en sont certainement pas innocentes; mais si, ce dont il est permis de douter, ce défaut est général et incurable, c'est sur la nature qu'en doit d'abord retomber la faute. S il manque de personnalité, le Russe ressemble encore en cela à ses campagnes. De leur pauvreté, de leur monotonie vient en partie la stérilité relative de la pensée russe. Celte terre n'offre guère d'images au poète, de couleurs au peintre; elle renouvelle peu les impressions et les idées'. Si cette infécondité doit être cor-
l. A cet cganl, je me permettrai de faire rcmariuer la grande et féconde iuilucucc qu'ont eue sur la iitlerature russe les régions montagneuses excetttt'iques, plus ou moins réccmoicut auucxùcs à l'empire, la Crimée et le Cau-
rigée dans l'avenir par les larges horizons qu'ouvi*ent de tous côtés sur le monde la science et la civilisation , n'est-ce pas au sol même qu'il faut, pour beaucoup, attribuer la longue infériorité du génie russe et slave, par exemple le manque de vie et de vigueur de l'ancienne mythologie des Slaves Russes, à côté des fables des Grecs ou des Scandinaves'?
case surtout. Grâce en grande partie aux défiances d'une police ombrageuse, toujours proie à exiler les écrivains aux extrémités de l'empire, la poésie nationale a trouvé là, avec Pouchkine et Lermonlof, une source d'inspiration dont le romantisme d'alors a largement profité. Sous ce rapport, on pourrait comparer l'influence du Caucase sur la poésie russe, dans la première moitié du x!X' siècle, à l'inllnence des Alpes sur les littératures française et allemande, du xyiii" siècle, depuis Rousseau.
1. Sur les penchants religieux et les instincts mystiques de l'àmo russe, voyez tome III, livre I.