LE NIHILISME : MOYENS DE PROPAGANDE
l'auteur de l'un des attentais sur l'empereur Alexandre II, avait fait un mariage de celte sorte. En réalité, la fiancée n'épousait que la secte, sa maigre dot entrait dans la caisse commune, et souvent, le jour môme de leurs noces, les deux époux se séparaient pour aller, chacun de leur côté, faire de la propagande au loin. Ainsi avait fait Solovief, et quand sa femme et lui quittèrent la province pour Saint- Pétersbourg, ils y logèrent séparément*. Pour quelquesuns, le mariage tictif était une association, un sorte de coopération de deux camarades ; pour plusieurs, ce pouvait être une manière de témoigner du peu de cas qu'ils faisaient de l'union bénie par l'Kglise et sanctionnée par l'Élal, une façon de se mettre au-de.ssus des préjugés et en dehors des lois de la société, en ayant l'air de s'y soumettre. Le mari no profitait pas des droits que lui donnaient la religion et la loi, la femme gardait sa liberté dans les liens légaux ; après avoir fait 0 des unions régulières et s'élre refusée à son mari, elle pouvait, du consentement de ce dernier, pratiquer l'amour libre. Pour quelques autres enfin, le mariage fictif devenait une sorte de noviciat oude stage qui, après quelques mois ou quelques années d'épreuve, faisait place à une union plus naturelle. C'est ainsi que, dans le roman de Tchernychevski, Vera et Lapoukhof vivent d'abord en frère et sœur, ayant sous le même toit deux appartements séparés par un terrain neutre, jusqu'aujouroù une seule chambre réunit les deux époux, en attendant que le mari découvre le goût réciproque d'un de ses amis et de sa femme, et disparaisse discrètement pour ne point leur causer d'embarras ou de scrupule, sauf à revenir sous un autre nom, au bout de quelques années, assister en camarade au bonheur du nouveau couple.
I. Ces fails ont été mis en lumière par le procès de Solovief. Pour montrer tous les contrastes de ces existences, je noterai que le même Solovief a déclaré devant ses juges avoir passé -dans un mauvais lieu la nuit qui précéda son crime.
C'est dans les procédés de propagande du « nihilisme » durant sa période de secrète prédication socialiste, que se sont manifestés le plus clairement la foi, l'cnlhousiasme, le dévouement religieux de ses adeptes, et cela non seulement dans la témérité de leurs attentats ou dans leur constance à braver la déportation et la mort; ce triste courage devant le juge ou le bourreau, d'autres sectaires, d'autres révolutionnaires de différents pays l'ont aussi souvent montré; il n'y a pas de folie perverse qui n'ait eu ses croyants et ses martyrs. La puissance d'exaltation de l'âme slave se manifeste ici d'une manière plus singulière. Ce qui est particulier an nihilisme russe contemporain, c'est sa manière de s'adresser au peuple, d'aller au peuple [itli V narorf), selon l'expression consacrée. Pour se faire mieux comprendre de ce peuple qu'ils veulent endoctriner, pour le mieux comprendre eux-mêmes, les propagandistes s'elTorcent de se mêler à lui, de s'assimiler à lui, de vivre de sa vie de privations et de travail manuel, oubliant les usages et les préjugés de l'éducation. En cela les missionnaires du nihilisme semblent avoir voulu imiter les premiers apôtres du christianisme. En quel autre pays a-t-on vu des jeunes gens de bonnes familles, des étudiants de l'université quitter les habits et les habitudes de leur classe, abandonner les livres et la plume pour travailler comme ouvriers dans des forges ou des usines, afin d'ôlre mieux à môme de connaître le peuple et de l'initier à leurs doctrines'? En quel pays voit-on, au retour d'un voyage à l'étranger, des jeunes filles bien élevées et instruites se féliciter de trouver une place de cuisinière chez un chef d'atelier, afin d'être h même d'approcher du peuple et d'étudier personnellement la question ouvrière'? En Russie,
1. C'cftl ce qu'avaient fuit, par exemple, le prince Tsilsianof cl ses cornpliccH h Ivnno-Vosni'MCiik (procès de 187.^), ce (pi'avail fait également Solovief jiiHipiVn I77H. l)'uitlrcH agitateurs avaient de môme appris un métier et ouvert des aleliertt en divcrHcs villes : do serrurerie à Toula, do menuiserie II Moscou, du cordonnerie h Saralof, etc.
2. Dùpoiilioo d'une jeune Ullc dans le procès du prince Tsilsianof (1877).
OÙ les mœurs, les idées, le vêlement môme mettent plus d'intervalle entre les diverses conditions, cette sorte de déclassement social doit assurément être plus pénible que partout ailleurs. Dans celle manière de faire de la propagande, de se mettre en contact direct avec l'homme du peuple, ne retrouvons-nous pas, à travers toutes ses aberrations, Tinslinct positif, le sens réaliste du Russe? Au lieu de rester à plane.r dans les vaporeuses régions de la théorie, il descend auprès de l'ouvrier et du paysan, dans l'usine ou l'atelier, dans l'école ou la maison commune'. Chez lui, l'esprit pratique se mêle ainsi d'une manière bizarre aux excentricités spéculatives, de même qu'une sorte d'idéalisme se grelïe sur le naturalisme le plus décidé.
Rien peut-être de plus navrant pour l'observateur que cette combinaison, chez les jeunes gens des deux sexes, de qualités et de défauts opposés, et presque également extrêmes, que cette mise au service de doctrines néfastes des plus hauts et généreux penchants du cœur humain. Quoi qu'il en soit, si répugnant dans ses principes, si odieux dans ses attentats, que se montre le nihilisme, il révèle, on ne saurait le nier, quelques-unes des qualités de l'esprit ou du caractère russe, et précisément de celles qu'on est souvent tenté de lui refuser. S'il met en plein jour quelques-uns des plus fâcheux côtés du tempérament national, il en éclaire d'une lueur sinistre une des faces leti plus nobles et les moins apparentes. Ce peuple, si souvent accusé de passivité ot de torpeur intellectuelle, il nous le montre capable d'énergie et d'initiative, capable d'enthousiasme sincère et agissant, capable enfin de dévouement
Les procès de 1878-1882 onl mis en luiuière d'autres faits du même genre. C'est à de pareils modèles qu'est empruntée l'héroïne de Tourguenef dans ses Terres vierges.
1. Un des moyens de propagande révélés par les procès politiques, c'est en effet d? se faire instituteur de village ou scribe communal. Soiovief avait dans ce dessein fait l'un et l'autre métier. iSeaucoiip d'afritateurs des Jeux sexes recouraient, pour la même raison, à la profession médicale.
aux idées. A ce point de vue, j'oserai dire que ce triste phénomène fait honneur à la nation qui en souffre. En Russie, ce n'est point, comme ailleurs, la misère et l'ignorance, la cupidité et l'ambition qui sont les plus actifs ferments de l'esprit révolutionnaire; ce sont souvent de hautes et nobles passions, des sentiments généreux dans leur égarement même. Les hommes, qui se prétendent les apôlrcs de la solidarité humaine, savent au besoin participer aux travaux des petits et aux souffrances des pauvres ; ils n'ignorent point que, dans leur pays, la révolution n'est encore ni une carrière, ni un jeu où l'ambition ait tout à gagner, et peu à risquer.
La plupart des « nihilistes », de ceux du moins qui figurent dans les procès, sont de très jeunes gens, de très jeunes filles. C'est parmi les jeunes gens, ou, pour être plus exact, parmi les adolescents que la foi révolutionnaire recrute presque tous ses néophytes. Chez la plupart, l'âge semble amener, sinon le scepticisme, du moins la tiédeur ou le découragement avec la prudence. N'est-ce pas un fait singulier que, dans les innombrables procès politiques des vingt dernières années, ne se rencontrent presque jamais que des jeunes gens? Parmi les conspirateurs condamnés ou arrêtés, les hommes de trente ans sont déjà rares, peu ont dépassé vingt-cinq ans, beaucoup sont mineurs'.
En un pays où les idées radicales se transmettent dans les écoles depuis déjà plus d'une génération, la statistique ferait croire que l'ûge est pour beaucoup dans cette cffer-
1. Je prends au hasard un procès politique jugé i\ Kief en juillet 1880. Sur une vingtaine d'accusés, un seul, l'unique paysan de la l)ande, avait trente an? au moment du procès; deux seulement, un nolile et un fils de prêtre, avaient vingt-seplans; trois, dont une femme, avaient vmgl-cinq ans; un, encore une fi-mme, vingt-qualre-nns ; quatre élniint Agés de vingt-trois ans; deux, dont une jeune lllle, avaient vingl-dcux an» ; deux autres, vingt et un. Il y n>nit cnlin un accusé do vingt uns, un de dix-neuf, un de dix-huit, un de di\-!<c|it lin». Lp» procès poliiiqnes de Pétersboiirg et des autres villes donncr.iient h ppu près les mèmcH chilTrcs. Parmi les auteurs de-* principaux «Itenliils, Mirsky, qui on plein jour et i\ cheval avait tiré sur le général Drontcln, chef do la hauto police, avait b peini; dix-huit ans.