SOURCES DU SENTIMENT RELIGIEUX. Î
Nous avons déjà tenté d'analyser les principaux traits de la natvn-e russe et la manière dont ce ciel et cette terre ont agi sur le caractère national*- Les impressions de cette pâle nature se résument pour nous en un contraste. Sur ces vastes plaines tantôt nues, tantôt couvertes de maigres forêts, rhomme se sent petit, sans que la nature se montre réellement grande- Il se sent faible, il se sent pauvre sans que la nature lui fasse toujours sentir sa force ou sa richesse. Une pareille terre, sous le froid ciel du Nord, éveille aisément Tinstinct de Finfîni avec le sentiment de rinanité de la vie. Celte terre russe, à la fois immense et débile, incline l'dme à la mélancolie, à l'humilité, à la méditation intérieure, par suite au mysticisme.
La plaine illimitée, forêt ou steppe, a sur le Russe une inlluence comparable à celle du désert sur l'Arabe. Ces espaces sans On donnent à l'homme, suivant les âges ou les tempéraments, deux impressions ditférentes. Tantôt cette étendue plate et monotone l'etTraye, le rapetisse, le replie sur lui-même, lui donne le besoin de se serrer contre ses semblables et lui rend Dieu présent derrière ce ciel toujours fuyant. Tantôt ces vastes horizons lui donnent, avec le sentiment de l'espace libre, celui de la vie libre; ils le sollicitent à des courses illimitées et à de longues chevauchées, excitant en lui le goût de l'indépendance, de Tentreprise, de l'aventure. Ces deux impressions se retrouvent chez le Russe, non moins que chez TArabe, parfois isolées et souvent réunies. L'une a encouragé le moujik à ses migrations séculaires et poussé au loin le Cosaque, le sauvage enfant de la steppe, qui ne pouvait tolérer de frein à sa liberté ou de bornes à ses incursions. L'autre a peuplé les couvents ou les skites des forêts du Nord et fomenté les rêves des sectes mystiques de la Grande-Russie. Toutes deux ensemble ont conduit aux sanctuaires lointains les longues files de pèlerias, sans cesse en marche de tous les
l. Voyez t. liv. III, chap. ii et in.
coins de l'empire, et mis en mouvement les sectes d'errants ou de vagabonds, car le vagabondage du corps et de l'esprit est devenu une des formes de la piété et de la mystique russes.
Vues d'en baut, du sommet des falaises abruptes ou des collines boisées qui bordent le Dniepr, le Don ou le Volga, vues des tours de Kief ou des murailles de Nijni, ces plaines russes donnent la même sensation d'intîni qu'ailleurs la mer. Ce paysage, tout horizontal, laisse généralement au ciel la plus grande place. Souvent le ciel occupe seul tout le tableau ; la terre, à force d'être plate, s'efface ; les regards, que rien n'arrête, vont en tous sens se perdre dans le ciel. Les diffuses forêts du Centre ou du Nord donnent d'une autre manière une impression analogue. L'œil, à travers les noires aiguilles des pins dénudés ou le grêle feuillage des trembles et des bouleaux, se sent invinciblement attiré vers le ciel. La forêt, comme la nuit, est partout mystérieuse. Les songes habitent la vivante solitude des bois. Leur silence, fait de bruissements confus, a une solennité grave dont l'àme se sent enveloppée; et, quand lèvent du pôle passe sur leur tête, les forêls du Nord ont tour à tour les gémissements et les grondements de la vague sur la grève.
A ces impressions du sol russe s'ajoutent celles qu'apportent les saisons, plus contrastées ici que nulle part ailleurs en Europe ; les saisons, dont les oppositions violentes nous ont semblé expliquer ce qu'il y a de heurté, de déréglé, d'outré, dans le caractère et la pensée russes*; expliquer par leurs contrastes l'antithèse perpétuelle de l'âme russe, tour à tour résignée et révoltée, douce et dure, indifférente et passionnée, somnolente et flévreuse; tour à tour et souvent à la fois réaliste et mystique, positive et rêveuse, brutale ei idéale, et sans cesse prête à passer d'un extrême à l'autre, a^c une égale sincérité
L Voyez t. I^»^, liv. 11^ cliap. jiir