‹ L'empire des tsars et les Russes 3, La religionChapitre 17 sur 353 · SUPERSTITION ET FATALISME · texte numérisé non relu

SUPERSTITION ET FATALISME

raître de la Paissic comme du monde civilisé. Il n'en est pas de même d'un autre fléau dont l'Occident peut à peine comprendre les ravages et l'impression décourageante, l'incendie. Le feu, le coq roicgc^ connue l'a surnommé le moujik, s'allaque aux forets, aux villes, aux villages, encore presque entièrement construits en bois; il prend par accident, il est allumé par une main criminelle. La Russie a, de nos jours même, été désolée par de véritables épidémies d'incendies, car, pour les faibles et les opprimés, le feu a, de tout temps, été l'arme populaire contre les puissants. Les pertes par le feu se cliifTrent chaque année à des centaines de millions, mais ce n'est pas le seul dommage qu'il apporte à la Russie. Le caractère du peuple en a été aussi éprouvé que son bien-être. Gomme les famines et les épidémies, connue tout ce qui rend la santé, la vie ou la fortune instables, l'incendie a fomenté chez les Russes la superstition et le fatalisme. Lui aussi a souvent provoqué les soupçons aveugles et les violences soudaines d'une foule atteinte d'un mal dont la cause lui échappait. L'origine du feu, qu'allume parfois la foudre, est souvcjit aussi mystérieuse, aussi énigmaliqiie que celle de la peste. Comment s'étonner que l'imagination populaire y voie également un châtiment céleste, contre lequel il n'y a d'autre secours que la prière ou une image miraculeuse? Naguère encore, ce sentiment était assez fort chez le paysan pour paralyser ses bras en face des flammes. On en a vu déménager leurs maisons, enlever leurs vêtements et leurs ustensiles, décrocher les châssis de leurs doubles fenêtres, et laisser leur village brûler en s'écriant : « C'est la main de Dieu! » L'établissement des assurances, plus bienfaisantes en Russie que partout ailleurs, trouva dans cette croyance un obstacle inattendu. Par une sorte de scrupule de fataliste, le vieux paysan se taisait un remords de se mettre en garde contre un mal envoyé du ciel; il lui répugnait d'acheter à prix d'argent l'immunité contre les colères d'en haut. Bien des campagnes fussent

demeurées en dehors de toutes les assurances, si les assemblées provinciales n'avaient imaginé d'en établir d'obligatoires.

Les villageois font parfois encore le môme accueil résigné aux maladies nouvelles qui déciment leurs troupeaux ou leur famille et aux insectes qui fondent à l'improviste sur leurs champs* Le sud de la Russie n'est pas toujours à l'abri des ravages des sauterelles. Vers 1880 on a vu, dans le gouvernement de Kherson, les paysans refuser de se défendre contre une invasion de criquets. « Dieu est irrité, disaient-ils : les sauterelles sont un chdliment de Dieu. Et ils restaient assis, immobiles, en face de l'armée dévorante des locustes, ré[)étant : « Quand le jour du châtiment sera passé, les sauterelles j)ariiront ». Pour triompher de l'obstination de ces moujiks, l'autorité civile dut s'adresser au clergé, et, en pareille rencontre, le peui)le des campagnes est loin de toujours obéir aux exhortations de ses prêtres.

Le fatalisme est un des traits les plus marqués du caractère national. Général chez les paysans, il persiste fréqucnnnent dans des classes ou chez des hommes que leur éducation semblerait devoir y soustraire. L'esprit russe en est, pour ainsi dire, imprégné. On en retrouve la trace dans sa bravoure comme dans sa résignation, dans ses révoltes comme dans ses soumissions, dans ses témérités non moins que dans ses découragements, dans ses accès d'activité fiévreuse aussi bien que dans ses langueurs et son apathie, dans ses négations presque autant que dans sa religion. Il perce jusque dans ses plaisirs et ses goûts, comme dans la passion des jeux de hasard, passion qui repose au fond sur une sorte d'acte de foi à la chance et au j)Ouvoir mystérieux du sort. Si le Russe a vraiment quelque chose d'oriental, c'est par là.

Au fatalisme s'allie souvent chez lui le mysticisme, un mysticisme inavoué qui s'ignore, qui fréquemment se nie lui-même et a honte de se reconnaître. Celte veine mys-

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