LE RASKOL : MILLÉNARISME ET MESSIANISME
Une telle foi ouvre la porte au prophétisme et à toutes les insanités, comme à toutes les fourberies qui raccompagnent. Le code russe a beau condamner les faux prophètes et les faux miracles, les campagnes sont parcourues par des illuminés qui proclament la seconde venue du Sauveur, et parfois se donnent eux-mêmes comme le messie annoncé. D'autres fois, ce sont des âmes simples qui s'en vont à la recherche du Rédempteur. Sous Nicolas P'*, des sectaires sibériens appelés les chercheurs du Christ [iskateli Khrîsla) soutenaient que le Sauveur devait avoir reparu sur la terre, et ils allaient parcourant, pour le découvrir, les forêts et les lieux déserts*. Ailleurs on a vu des paysans refuser l'impôt sous prétexte que le Christ était arrivé et toutes les taxes abolies par son avènement. En bien des villages, les moujiks ont passé des nuits en prières, attendant le signal de la trompette des derniers jours.
C'est tantôt un simple paysan, tantôt un prince national ou étranger, que les seci aires russes prennent pour messie. Il y en a qui ont fait de Napoléon le libérateur annoncé. Regardant TÉtat russe comme Tempire de TAntechrist, certains de ces dissidents purent accueillir comme un sauveur celui qui venait châtier l'orgueil à'Assur. Dans Tenvahisseur de Moscou en cendres, dans le grand promoteur de Taffranchissement des serfs par toute TEurope, plusieurs crurent reconnaître le lion de la vallée de Josaphat, le messie conquérant des prophètes. Cette singulière secte n'a qu'un culte secret et prohibé. On raconte que ses adeptes rendent leurs adorations aux images de Napoléon, dont nulle part les bustes ne sont plus répandus qu'en Russie. A l'égal de ces bustes de plâtre, ils honorent les gravures représentant l'empereur au milieu de ses maréchaux, planant au-dessus des nuages, dans une sorte d'apothéose, qu'avec le réalisme national les napoléonistes
1. Lîprandi, Sbornik pravilelslv. svédén. o rask., t. H, p. 137.
russes prennent à la lettre. C'est ce qu'ils appellent son ascension au ciel ; ils Tont, affirme-t-on, fait graver à leur usage; c'est pour eux un signe de reconnaissance. Selon ses adorateurs, Napoléon n'est point mort, il s'est échappé de Sainte-Hélène et est allé chercher un refuge au bord du lac Baïkal, au fond de la Sibérie, d'où il doit revenir un jour pour renverser le trône de Satan et établir le règne de la justice et de la paix.
Le fond de toutes ces espérances millénaires était la suppression de la corvée et de Vobrok, Témancipation des paysans, le partage équitable des terres et des biens de ce monde. Un tel évangile, mêlant à des promesses de liberté des rêves d'un vague communisme, devait recevoir bon accueil d'un peuple de serfs. Là est l'explication des faciles succès de tant de sectes bizarres, de tant de faux prophètes et de faux messies. De semblables songes ont, en Occident, soulevé les pastoureaux du moyen âge et les anabaptistes du seizième siècle : ils doivent peu à peu disparaître avec la servitude qui les engendrait. Cet âge de liberté, pressenti par le moujik, ce royaume de Dieu, entrevu dans les promesses de ses prophètes, est enfin arrivé; le messie, le libérateur du peuple a paru, et son règne a commencé. L'atfranchissement des serfs a porté un grand coup à ces rêves millénaires ou messianiques, parlant aux sectes extrêmes; c'est au progrès de l'instruction et au progrès de la richesse d'en achever la ruine.
Les sectes dont nous venons d'esquisser l'évolution nous paraissent souvent ridicules et toujours enfantines. Nous sommes tentés de prendre en dédain le peuple dupe de telles aberrations : ce serait nous tromper. Partout la débile raison humaine a aisément accueilli l'extravagance sons le couvert de la religion. Il est des pays d'une culture plus ancienne ou plus populaire qui, sous ce rapport, ne le cèdent guère a la Russie. Le raskol russe a sa conire-partic dans les sectes de l'Angleterre et des Étals- LUiiis d'Amérique. Entre les puritains et les vieux-croyants.