RÉPARTITION DES RASKOLNIKS
grande majorité de la nation soit retenue dans l'orthodoxie par l'instruction ou par rindifférence.
Le schisme est loin d'être également réparti entre les difrérenles contrées et les difîérentes races de Tempire. C'est chez les populations les plus énergiques et les plus foncièrement russes, que se rencontre surtout le raskol^ chez le paysan du nord, Tancien colon de Novgorod et chez le mineur de TOural, chez les pionniers de la Sibérie et chez les Cosaques du sud -est. Le raskol^ avons-nous dit, appartient essentiellement à la Grande-Russie, à la Moscovie des premiers Romanof. De toutes les tribus slaves, iinnoises ou talares, de tous les peuples qui habitent l'empire, le Grand-Russien est presque le seul qui se montre ainsi enclin à Tesprit de secte. 11 y a des vieux-croyants de différents rites dans la Petite-Russie, dans la Russie- Blanche, dans la Pologne, dans la Livonie, au milieu de populations orthodoxes, catholiques ou protestantes; partout là, ces raskolniks sont des colonies de Grands-Russiens, vivant à part au milieu des indigènes. Dans tous ces pays, comme en Sibérie ou au Caucase, on a remarqué que, d'ordinaire, les dissidents ne font pas de prosélytes; s'ils en font, c'est en général parmi des Grands-Russiens, parmi les soldats, par exemple. Il y a là un caractère si prononcé qu'il semble une marque ethnique, un signe de race. On est tenté d'en chercher l'explication dans le sang du Grand-Russien. On se demande si cette bizarre végétation de sectes est sortie de la terre slave, si elle n'a pas ses racines dans le sous-sol finnois de la Grande-Russie. Le fait est que ce penchant aux sectes demeure d'ordinaire confiné dans le rameau le moins slave du tronc slavon. On n'ose dire pourtant qu'il soit finnois ou touranien, puisqu'il semble étranger aux Finnois purs et aux Finnois russifiés. On a bien signalé quelques sectes en Finlande, comme les sauteurSy les sauvages ou volants ; mais il n'y a rien là qui, pour la spontanéité ou pour l'impoi tance, se puisse compa-
rer au raskol. Il a bien aussi, à une époque récente, surgi quelques secles dans la Petite-Russie, les stundistes notamment, mais ces sectes à tendances rationalistes sont nées sous des influences protestantes, et Ton a mainte fois observé que le Petit-Russien n'a pas le même goût que son frère du Nord pour les disputes dogmatiques*. De toutes les populations de la Russie, la principale et la plus mêlée a été seule à ce point accessible à l'esprit d'hérésie, et cet esprit reste une des marques dislinctives de cette puissante tribu.
Les Russes cultivés et sceptiques se plaisent à dire que le Grand-Russien, si enclin aux sectes, est le moins religieux des Slaves de l'empire. Il y a là un curieux contraste, il n'y a peut-être pas absolue contradiction. Le principe du raskol n'est pas exclusivement religieux, il est surtout formaliste, il est surtout réaliste, et, de sa nature, le réalisme est peu religieux. Dans cette dévotion excessive aux formes du culte, on pourrait peut-être voir une sorte d'incapacité, d'infirmité religieuse.
Parmi les Gramls-Russiens mêmes, chacune des deux branches du schisme a sa région propre, son domaine préféré. Toutes deux régnent surtout dans les contrées de l'empire où la population est le moins dense, dans les contrées excentriques, les forêts du nord, les steppes du sud : nous ne parlons pas ici de Moscou, qui est redevenu le centre du raskol^ comme de toute la vie russe. Les sectes hiérarchiques, les po^^ot^/sy, l'emportent dans le centre et le sud-est; les sans-prêtres, les bezpopovtsyj dans le nord. Ceux-ci dominent chez les paysans du bassin de la mer Blanche, dans les monts Oural et la Sibérie, ceux-là parmi les Cosaques, sur les bords du Don, du bas Volga, du fleuve Oural. Le sol et le climat, l'histoire et les mœurs expliquent celte répartition. Si les vieux-croyants sont plus
1. Voyez p. ex. Tchoubinski, Enquête ethnographique sur ta Russie occidentale^ lougO'Zapadnyi otdel^ l. VII, p. 348.