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LE RASKOL : CLASSES OÙ IL SE RECRUTE

chie, comme en Moldavie, la Turquie, sur plusieurs points de son territoire, en Europe et en Asie Mineure.

La force du schisme n'est pas toute dans le nombre ou dans la diffusion de ses adiiérents, elle est dans les classes où se transmet Vancienne foi. Objet des mépris du Russe civilisé, c'est dans le peuple ou dans les classes sorties du peuple, chez le paysan, chez TarLisan, chez le marchand, que se recrute le raskol. La noblesse lui est entièrement fermée ^ En d'autres pays, cette localisation dans les couches inférieures de la nation eût pu être une cause de faiblesse; dans la Russie du servage, c'était une garantie d'existence. Le schisme est une des suites de cette rupture de la société russe en deux mondes étrangers l'un à l'autre, en deux peuples sans sympathies réciproques, que nous avons signalée comme une des conséquences de la violente réforme de Pierre le Grand. L'épaisse muraille que le dix-huitième siècle avait élevée, entre le peuple et les classes instruites, a servi de rempart aux superstitions et aux sectes populaires. Le raskol a grandi derrière le dédain de la noblesse, comme derrière un retranchement, protégé contre les attaques de la civilisation par le mépris même des classes civilisées. Confinées dans le peuple, les hérésies moscovites étaient si bien à couvert que, pendant plus d'un siècle et demi, elles restèrent presque entièrement inconnues des hommes qui eussent pu les combattre. C'est seulement à une époque récente que les Russes instruits ont eu la curiosité de pénétrer dans l'obscur dédale des croyances de la plèbe dissidente. Ce simple mouvement d'intérêt est un symptôme du rapprochement des classes, et c'est à ce rapprochement plus qu'à toute chose, c'est à la sympathie mutuelle des deux moitiés de la na-

1. n n'y a guère d'exception que parmi les Cosaques. Chez les Cosaques du Don notamment, au nombre des vieux-croyants se trouvaient quelques l'a* milles appartenant ofticiellement à la noblesse.

tion d'effacer ou de redresser les aberrations religieuses des classes populaires.

Tout dédaigné qu'il fut, le raskol possédait deux éléments de puissance souvent liés ensemble, la moralité et la richesse. « Ces raskolnikSy entend-on répéter presque partout, sont les hommes les plus sobres, les plus économes, les plus honnêtes. » Quand un propriétaire vous mène dans une cabane de paysan propre et bien tenue, si on lui demande ce que sont les habitants, il vous répond le plus souvent : « Ce sont des raskolniks^ des vieux-croyants ». Quand vous demandez à un chef d'industrie quels sont ses meilleurs ouvriers, à un commerçant quels sont ses meilleurs employés, il n'est pas rare de lui entendre dire : «Ce sont des dissidents, des starovères ». A la foire deNijni-Novgorod, qui, pour nombre de marchands russes, n'est qu'un rendez-vous de plaisir, les vieux-ritualistes se distinguent par leur retenue et leur respect des bienséances. Ils laissent d'habitude aux adhérents de l'Église officielle les brutales orgies dont le champ de foire donne chaque nuit le cynique spectacle. Ces qualités d'ordre et d'économie, ils les montrent vis-à-vis de l'État qui les a persécutés, ce Les vieux-croyants, me disait un gouverneur de province, sont les contribuables qui s'acquittent le plus régulièrement. » Dans ce pays, où tant de communes sont en retard pour le payement des impôts, il est rare que les villages de raskolniks aient de l'arriéré. C'est là un fait connu; aussi, d'un bout à Tautre de l'empire, les starovères jouissent-ils de l'estime des collecteurs de taxes. Les paysans orthodoxes, qui comparent la prospérité des vieux-ritualistes avec leur propre misère, sont souvent tentés d'y voir un signe de la supériorité de « la vieille foi ».

Ces avantages moraux tiennent, en partie, aux préjugés des dissidents, et s'affaiblissent peu à peu avec ces préjugés. La répulsion de beaucoup d'entre eux pour certains plaisirs, pour certains aliments, les préserve de tel ou tel vice, de tel ou tel défaut, de même que les prescriptions

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du Coran défendent le musulman contre Tivrogncrie. Le principe de la moralité des raskolniks n'est cependant pas dans leurs répugnances ou leurs préventions; il est encore moins dans leur culte. La morale, dans les religions, ne découle pas toujours directement du dogme ; elle vaut souvent moins, souvent mieux que les doctrines. A rhonnêteté ou aux vertus des raskolniks il y a, en dehors de la religion, deux causes : une cause nationale, particulière au peuple russe et à l'origine du raskoU une cause générale qui, dans tous les cas semblables, agit en tout pays d'une façon analogue. La cause nationale, c'est que, le schisme étant sorti d'une révolte de la conscience populaire, ce sont les âmes ou les familles les plus consciencieuses qui lui sont demeurées fidèles ; c'est que le raskol est en harmonie avec l'idéal social, l'idéal moral et, pour ainsi dire, l'idéal domestique du peuple. La cause générale, c'est que, dans tous les États où, vis-à-vis d'Églises privilégiées, il y a des confessions moins favorisées, ces dernières doivent à l'infériorité môme de leur situation une supériorité relative de zèle et de vertu. En devenant de minorité majorité, un parti religieux, comme un parti politique, tend, malgré lui, au relâchement. L'efficacité morale d'une même religion, en des pays divers, est souvent en raison inverse de sa puissance politique. Gomme une source qui en se répandant perd de sa limpidité, une doctrine religieuse, en s'étendant, perd aisément de sa pureté, de son austérité.

Chez les vieux-croyants, de même que chez la plupart des minorités religieuses, les qualités inhérentes à l'infériorité du nombre ou de la situation ont encore été ren forcées par les souvenirs ou les perspectives de persécution, qui élevaient les esprits et trempaient les caractères. 11 est des pays oii, après un Long abaissement, les mœurs publiques ont été relevées par des minorités religieuses d'abord dédaignées. A cet égard, il a manqué quelque chose aux vieux-croyants pour avoir sur la Russie l'in-

fluence qu'ont eue les puritains sur l'Angleterre des Stuarts. Confiné en lui-même/ absorbé dans la contemplation du passé, isolé d'une civilisation qui s'imposait malgré lui à sa patrie, le raskol est demeuré dans le peuple comme une protestation stérile; il est resté impuissant à doter la Russie d'un idéal politique, sinon d'un idéal moraL

A la force que donne la moralité s'ajoute chez les vieuxcroyants la force de l'argent* Ici encore, il y a des causes spéciales au raskol^ et des causes générales tenant à la situation des raskolniks. Cette aptitude à s'enrichir est, en partie, une conséquence de la supériorité morale, et, comme celle-ci, peut tenir à certaines croyances, à certaines préventions du schisme. Le starovère^ qui ne fume pas, qui boit peu, arrive plus vite à l'aisance par la sobriété et l'économie. Ce n'est là pourtant qu'une explication incomplète. Il y a une raison plus haute, une raison qui se rencontre chez la plupart des religions, chez la plupart des races longtemps tenues dans un état d'infériorité- Par la persécution, par les lois d'exclusion, les sectes opprimées, contraintes à se désintéresser des affaires publiques, sont rejetées vers les affaires privées, vers le commerce. Chez elles, les capacités financières ou commerciales, fortifiées par l'exercice et accumulées par l'hérédité, finissent par devenir comme un don naturel, une faculté innée. Les Juifs dans le monde entier, les Arméniens en Orient, les Parsîs dans l'Inde, les Coptes en Egypte, offrent des exemples divers de la même loi. Le raskol est trop récent, un trop grand nombre de ses adhérents appartient aux classes rurales, pour qu'une semblable adaptation soit aussi marquée et aussi générale chez les raskolniks. Ce qu'on peut affirmer, c'est que, chez eux, l'esprit positif et les qualités mercantiles du Grand-Russe se sont d'autant mieux manifestés que, pour être libres, ils avaient besoin d'être riches. La corruption de l'administration impériale les contraignait à recourir à la clef d'or qui ouvrait toutes les portes. Les premiers peut-être

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