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Voyez la Philosophie positive, nov. 1873 et août

Tours, et les Slaves décrits par la Chronique de Nestor* A comparer les deux pays el les deux épo ques, ce n'est pas toujours chez le moine de Kief et chez les Rurikovitch qu'on trouverait le moins de relig-ion et le moins de sens chrétien. Dans la Russie des Apanages, TÉglise et la foi n'ont guère eu moins d'ascendant sur les grands princes cju'elles n'en ont eu, en Occident, sur les Carolingiens et les premiers Capétiens. Qu'on lise les instructions de Vladimir Monomaque à ses fils*; l'empereur Louis le Déhonnaire ou le roi Robert n'auraient pas, dans leur testament, montré plus de respect de rÉvangile ou de souci de l'Église.

A prendre l'époque actuelle, la Russie n'est pas non plus le seul pays des deux mondes où le chrislianisme se réduise fréquemment en pratiques extérieures et en notions grossières. Ce que certains Russes disent de leurs compatriotes, bien des nationaux ou des étrangers l'ont dit de maint peuple de l'Europe ou de l'Amérique méridionale. Combien de fois n'a-t-on pas répété que, avec toute sa dévotion, avec tous ses hommages aux saints et aux images, le Napolitain ou l'Andalou, et, à plus forte raison, le 3Iexicain ou le Péruvien, n'élaient réellement pas chrétiens; que, sous le mince vernis de leur christianisme de surface, perçait partout le vieux polytliéisme? Pour un esprit non prévenu, le cas de la Russie n'est donc pas aussi singulier que semblent le croire beaucoup de Russes. Il n'y a pas là de quoi dénier au moujik le titre de chrétien, car il faudrait alors le refuser à bien d'autres. On risquerait d'aboutir à cette bizarre découverte, que les pays où la religion est restée le plus en honneur, où ses rites et ses préceptes ont gardé le plus d'empire sur les masses, ne connaissent ni religion ni christianisme.

La religion, et cela est vrai de la plus sublime comme des plus humbles, la religion s'épure ou se dégrade selon

1. M. L. Loger en a donne la Ira 'uc'.ion dans sa Chronique de Nestor.

CARACTHIIKS DE LA RELIGION DU PEQPLE. 31

le milieu qui la reçoit. Chez un peuple grossier, ignorant, elle devient ignorante et grossière. Entre elle et le croyant il y a une action r6cipro(iue; elle se matérialise quand elle ne peut le spiritual'si r ; elle s'al)aisse avec ceux qu'elle ne peut élever. La religion prend les hommes par le dedans ou par le dehors, selon leur degré de culture; et c'est par le dehors que commence le plus souvent son empire, comme c'est encore par le dehors qu'il se prolonge, alors que s'alTaiblit son autorité sur le dedans.

Il se rencontre souvent ici une confusion d'idées qu'il importe d'éviter. De ce qu'une religion est grossière, de ce que les rites et les formes y prédominent, il ne s'ensuit pas toujours qu'elle soit toute de forme. Elle peut être, ou, mieux, elle peut sembler tout extérieure, sans être pour cela superficielle. Ce sont là deux choses fort différentes. Telle pratique, qui nous paraît de pure forme, peut tenir au plus profond des notions populaires ou au plus intime du cœur; il faudra des siècles pour l'en déraciner. L'imporlance attachée aux rites et aux observances ne prouve point que le culte reste sans prise sur le fond de Thomme. Loin de là, à un certain degré de culture, comme à un certain âge de la vie, l'intérieur est asservi à l'extérieur. Il ne pénètre à l'àme que ce qui frapue le sens; il n'y a de règle pour le dedans que ce qui règle le dehors, parce qu'alors l'homme est presque tout en dehors, ou le dehors est presque tout riiomme.

Celte réserve faite, il reste vrai qu'en Russie la religion est demeurée plus grossière qu'en tel ou tel autre pays. La foi chrétienne y est entachée de notions païennes. En dehors même de ces tribus d'origine tinno-turque, qui n'ont de chrétien que leur inscription sur les registres de l'église, le paysan, s'il est toujours religieux, ne semble pas toujours chrétien. Pour être parvenu à rayer de l'âme russe le nom et le souvenir des dieux païens, le chrislianisme n'a pas toujours réussi à y graver ses dogmes et ses croyances. Entre les vieilles conceptions païennes et

les enseignements évangôliques, il y a une sorte de siiperposilion qui a persisté jusqu'à nous. Ce ne sont pas seulement les rites du paganisme que le paysan a cà et là conservés, c'est, sous une enveloppe chrétienne, l'esprit môme du polythéisme. Aussi, est-ce devant le moujik qu'on pourrait dire que le paganisme est immortel.

Ce phénomène s'explique par plusieurs raisons faciles à saisir, par l'état de culture du peuple, par son manque d'éducation historique, et aussi par son caractère, par son réalisme invétéré, son al lâchement traditionnel aux rites et aux coutumes. Il s'explique par l'esprit de l'Église qui lui apporta l'Évangile, par les défauts du christianisme byzanlin, lui-même déjà tombé dans le formalisme, et aussi par la manière dont la foi nouvelle se substitua à l'ancien polythéisme. Le missionnaire grec était enclin à faire consister loule la religion dans les rites, et ses protecteurs, les convertisseurs du peuple, les princes de Kief étaient naturellement, par leur éducation païenne, encore plus portés à ne demander à leurs sujets que le respect des observances de la foi nouvelle.

Une des choses qui frappent dans l'histoire de la Russie, c'est la facilité avec laquelle le christianisme s'est introduit chez les Slaves russes. Entre l'Évangile et le paganisme, la lutte fut courte, la victoire peu disputée. A Kief, où le Christ avait des églises dès avant Vladimir, le polythéisme semble avoir élé vaincu sans avoir presque combattu. 11 s'efface, en quelque sorte, il s'évanouit tout à coup devant le conquérant étranger Or, en religion, plus encore qu'en politique, il n'y a de complètes et de durables que les victoires disputées.

Le triomphe du christianisme fut d'autant plus rapide

1. Si, à Novgorod, la résistance du paganisme fut un peu plus longue cl plus vive, M. A. Nikitski a montré que, aux bords mêmes du Voikof, celte rosîslancc fut moindre que ne Tout cru Solovief et Kostomarof. Nikistki : VcLiki Novgorod, OLcIierk vnoutrennoï istorii v vclikom IVovgorodé, Saint-Pétersbourg, 1879.

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