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LES SANS-PRÊTRES

Ce n'est pas seulement par son attachement aux dehors du cuUe ou ses raffinements sur le rituel que la gauche du raskol a été longtemps non moins rétrograde et antilibérale que le parti opposé, c'est plus encore par sa manière d'entendre le règne de Satan, par ses vues sur l'Etat, sur la société, sur le mariage, sur la vie en général. C'est parmi ces bezpopovtsy que le fanatisme s'est montré le plus intransigeant. Sans aller jusqu'aux forcenés qui se brûlaient eux-mêmes pour échapper à la domination de l'Antéchrist, les principales sectes de la bezpopovstchine ont longtemps professé une crainte de se contaminer tout orientale. Ils considéraient tout contact avec un homme étranger à leur doctrine, avec les « nikoniens » surtout, comme une souillure. Les théodosiens s'interdisaient de boire ou de manger avec les profanes, ou, comme ils disaient, avec les Juifs (jidovskiié). Un des reproches qu'ils adressaient à une secte voisine, les pomorlsy^ c'était d'aller aux mômes bains et de boire dans le même verre que les autres hommes. Les quarante-cinq règles posées par leurs docteurs « au concile de Yetka », en 1751, ce que Ton pourrait appeler leurs commandements de l'Église, n'ont pour la plupart d'autre objet que de prohiber tout contact impur. Ils y apportaient un zèle judaïque, mêlant, comme certains chapitres du Deutéronome ou du Lévitique, les prescriptions morales les plus élevées aux observances les plus minutieuses. Une des règles du code théodosien enjoint de ne consommer les denrées achetées au marché qu'après les avoir puriflées au moyen de certaines formules. Une autre interdit l'entrée de leurs oratoires aux hommes vêtus d'une chemise rouge. Voilà ce qu'étaient, à une époque encore peu éloignée, ces radicaux du schisme parmi lesquels s'infiltre aujourd'hui le rationalisme.

S'iis repoussent les prêtres, la plupart des bezpopovtsy ont conservé des moines. Ils ont des skyteSy des ermitages pour l'un et l'autre sexe. Chez les sans-prêtres, comme

chez les vieux-croyants hiérarchiques, ces skytes ont été les principaux foyers, les principaux centres d'organisation du raskol. Beaucoup des sectes de la bezpopovstchine en ont tiré leurs doctrines et leur nom. C'est au nord-ouest, dans la région de TOnéga, dans ces contrées presque polaires, si bien préparées pour le schisme par leur isolement, que se constitua, vers la fin du dix-septième siècle, la première grande communauté de sans-prêtres, celle qu'on pourrait regarder comme la mère des autres. Autour de quelques ermitages, bâtis sur les bords du Vyg, se groupèrent de nombreux dissidents avec leurs femmes et leurs enfants. Ainsi surgit, au fond des forêts, une sorte de république théocratique, qui trouva dans une des lumières du schisme, André Denissof, un intelligent législateur ^ Pierre le Grand avait, dans un de ses voyages, été frappé de la vie industrieuse de ce libre mir de raskolniks; ce grand adversaire du schisme fut le premier à leur accorder certains privilèges. Les doctrines des skytes du Vyg pénétrèrent dans tout le Pomoriéy la contrée qui s'étend entre les grands lacs et la mer Blanche. Les adeptes de cette communauté en reçurent le nom de pomortsy ou riverains de la mer. Parmi les nombreuses sociétés filles ou rivales des riverains^ il en est une que la richesse de ses membres et la rigidité de ses doctrines ont fini par placer à la tête des sans-prêtres; ce sont les théodosiens [fédoséievtsy)^ ainsi nommés d'un sacristain (dmtchok) mort en prison au commencement du dix-huitième siècle. Au lieu d'une Église centralisée et unitaire, la bezpopovstchine forma une sorte de confédération ayant à sa tête cette puissante communauté théodosienne.

Ce sont les théodosiens, alors dirigés par Kovyline, un de ces marchands russes unissant à un merveilleux degré

t. Cet André Denissof et son frère Simon, aussi l'un des chefs du schisme^ étaient des hommes cultivés et de haute naissance; ils s'appelaient de leur nom princes Mychetsky. C'est là une exception qui ne se rencontre qu'au premier âge du raskol.

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