LES SANS-PRÉTRES ; LE MARIAGE ET L'AMOUR
Entre les sans-prêtres el TÉlat, ou, mieux, entre les sanspretres et la société, reste la question du mariage, de la famille. Pour la b ezp opovst chine ^ qui proclame la perle du sacerdoce, le mariage sacramentel n'exisle plus. G'esL là le point de vue commun de toutes les congrégations, c'est là, en même temps, le principal objet de leurs dissensions. La disparition du sacrement entraîne-t-elle la suppression absolue du mariage, fait-elle du célibat une obligation universelle, ou la miséricorde divine et Tinlérêt de la société autorisent-ils à suppléer au sacrement perdu? Sur ce problème capital, tous les points de vue ont trouvé des partisans.
Les plus modérés ont conservé ou restauré Tunion conjugale. Le mariage, disent-ils, n'est pas seulement un sacrement, c'est aussi une union civile, nécessaire à la société pour la propagation de respèce,et indispensable à la faiblesse de la chair pour éviter la débauche ^ Ne pouvant faire consacrer leurs noces par un prêtre, ils se contentent de la bénédiction des parents ou du baîsement de la croix et de rÉvangile, en présence de la famille, ce qui, pour les Russes, est la forme la plus solennelle du serment. Selon d'autres, comme certains pomortsy^ le sacrement étant abrogé, toute l'essence du mariage est dans le consentement mutuel des deux époux, et la vie conjugale n'est légitime qu'autant que dure ce consentement. L'amour, disent quelques-uns, est de nature divine; c'est à l'union des cœurs de décider de l'union des existences. On est surpris de retrouver chez de rustiques sectaires les théories les plus raffinées de tel de nos romanciers sur le droit divin de l'amour et l'assujettis- S3ment du mariage au sentiment. Nombre de ces moul'iks ont mis en pratique dans leurs humbles izbas la troublante utopie du Jacques de G. Sand. Maintes babas villageoises ont, comme l'Héloïse d'Abailard, écarté le titre
1. K. Nadejdine, Spory bezpopovtsief,,, o braké. Vladimir 1877. Cf. J. Niîsk,
Koétneiiiaïa Jizn v rousskoin ra^koLé
d'épouse, trouvant plus de douceur à ne rien devoir qu'à l'amour
Ce que repoussent, sous le nom d'union conjugale, la plupart des bezbratchniki (sans-mariage), c'est l'union indissoluble. Sous de spécieux prétextes théologiques, beaucoup aiment à secouer le joug de ce qui ne leur paraît qu'une convention sociale. De même que plus d'un soidisant philosophe, ces marchands ou ces paysans semblent considérer l'antique mariage chrétien comme une institution surannée. A ce contrat tyrannique, dont ni l'homme ni la femme ne peuvent se dégager à volonté, ils s'ingénient à substituer un mode d'union plus conforme aux exigences de la nature humaine. Aussi ces ignorants ce sans-mariage» [bezbralclmiki]^ qui semblent dupes de l'esprit de superstition^ il se trouve de leurs compatriotes, affranchis de toute foi traditionnelle, pour les prôner comme des précurseurs de l'avenir et des pionniers du progrès social. Parmi les femmes du monde, j'en ai rencontré qui avaient l'air d'envier à leurs sœurs du peuple l'honneur de cette noble initiative. Avec l'engouement de ses pareils pour les « idées avancées plus d'un Russe cultivé est porté à louer ces radicaux du schisme de ne point vouloir aliéner leur liberté, de remplacer les lourdes chaînes de l'union conjugale par des liens moins pesants à l'humaine faiblesse. On leur est reconnaissant de mettre en pratique l'égalité des sexes et l'émancipation de la femme, ainsi soustraite au servage domestique; on les admire, pour un peu l'on en serait fier, ce Ce ne seraient pas vos paysans normands ou bourgviignons qui oseraient pareille hardiesse », me disait un étudiant de Moscou. Le fait est qu'aux deux extrémités de la pensée russe, le vieux-croyant bezbratchnik et le novateur révolutionnaire professent sur le mariage des principes analogues; et le plus radical en pratique n'est pas toujours le plus négatif en théorie. Tels de ces sans-prêtres, instruits dans les vieux livres, ont réalisé d'avance l'idéal présenté à la jeunesse par les « hommes d'avenir » dans Que faire? de Tcherny-