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LES KHLYSTY : CHRISTS ET SAINTES VIERGES

fut de ne point confier ses enseignements à la plume, un de ses premiers actes de jeter tous ses livres au Volga. Le livre de la vie qu'il faut s'appliquer lire est écrit au fond de nos âmes. Selon la tradition des kklysty, c'est sous le règne de Pierre le Grand que la vraie foi s'est révélée à la Russie. Elle lui fut apportée par le Père éternel, qui, au milieu de nuages de feu, descendit sur le mont Gorodinc, dans le gouvernement de Vladimir, et y prit la forme humaine. Dieu le père, ainsi incarne, poKait parmi les hommes le nom de Daniel Philippovitch ; ses adorateurs lui donnent le titre à l'aspect gnostique de Dieu Sabaotli. Daniel Philippovitch engendra, d'une femme âgée de cent ans, un paysan du nom d'Ivan Timoféévitch Souslof, qu'avant de monter au ciel il reconnut pour son fils et son christ. Avec le réalisme de la plupart de ces sectes populaires, les adorateurs de Daniel Philippovitch et d'Ivan rimoféévitch s'intitulent adorateurs du Dieu vivant. On dirait que ces lioudi Bojii ont besoin de personnifier la Divinité dans un homme, besoin d'en avoir sous les yeux un représentant visiBle. De là, chez eux, toute une série de christs, se succédant par une sorte de filiation ou d'adoption. Chaque génération a le sien, chaque communauté se montre avec son christ en chair et en os.

Cette grossière hérésie semble parfois aboutir aux mêmes conclusions que les raffinements symboliques de telle ou telle philosophie. Il semble que, d'après l'enseignement de certains khlysty^ il dépende de l'homme de s'unir à la Divinité et de l'incarner dans ses membres. Chez eux, cette incarnation spirituelle est en quelque sorte facultative; tout croyant peut y être appelé. L'Esprit saint, qui souffle où il veut, peut descendre sur tous et en faire des christs. Aussi est-il des communautés où les sectaires s'adorent les uns les autres, se rendant une sorte de culte mutuel. Comme Jésus devint Dieu par sa sainteté, ils aspirent à devenir des hommes-dieux. Cette divinisation de l'être humain est accessible à la femme aussi bien qu'à l'homme.

Tandis que celui-ci reçoit le tifre de christ, celle-là prend celui de sainte vierge ou de mère de Dieu, bogoroditsa. 11 y a ainsi des multitudes de christs et de saintes vierges, sans compter les prophètes et les prophétesses. A quelques femmes les khlysty ont même décerné le titre de déesse (boghiniia). Cette sorte de mystique apothéose est sans doute un des attraits de la secte.

La légende de leur premier christ est une curieuse et enfantine parodie de l'Évangile. Ivan Timoféévitch se choisit douze apôtres avec lesquels il prêcha, sur les bords de rOka, les douze commandements de son père Sabaoth. Arrêté sur Tordre du tsar, le nouveau christ fut flagellé, brûlé, torturé de toute façon, sans que rien lui pût arracher le secret de sa foi. A la fin, il fut crucifié près de la porte sainte du Kremlin; mais, enterré le vendredi, il ressuscita dans la nuit du samedi au dimanche. Cette légende, effrontément calquée sur le récit évangélique, fut peutêtre inspirée à l'origine par le supplice de Kullmann; elle ne suffit point aux adorateurs d'Ivan Souslof. Pour ce christ de moujiks^ ce n'était pas as%ez d'une passion et d'une résurrection : Ivan Timoféévitch, arrêté de nouveau, est de nouveau crucifié. Pour mieux prévenir tout retour à la vie, les persécuteurs écorchent le cadavre de leur victime; mais, une femme ayant jeté un linceul sur les membres sanglants du dieu, ce Jinceul lui reforme une nouvelle peau, et le christ de l'Oka ressuscite une seconde fois pour vivre de longues années sur la terre russe, avant de monter au ciel s'unir à son père.

Pendant plus d'un siècle, les khlysty du centre de l'empire honorèrent pieusement tout ce qui rappelait leurs dieux incarnés, les villages où l'un et l'autre étaient nés, les maisons où ils avaient habité, les lieux où ils avaient été ensevelis avant leur ascension. Regardant d'ordinaire le mariage comme une souillure, ces khlysty en permettaient l'usage aux mem]>res de la famille d'Ivan Souslof ou de Daniel Philippovitch, afin de ne point laisser tarir les

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