LES MUSULMANS : LEUR SENTIMENT POUR LA RUSSIE
Alexandre III, en 1886, l'appréhension d'être contraints au service provoqua chez une tribu d u Caucase, les Tchétchènes, une émotion qui faillit dégénérer en insurrection. Le gouvernement avait exigé de ces montagnards la liste de leurs familles; la plupart des aoiils la refusèrent, craignor^ de fournir des listes de recrutement. Les récalcitrants annonçaient déjà l'apparition d'un iman qui devait se mettre à la tête des vrais croyants. Pour venir à bout du crédule enlelement des Tchétchènes, il fallut expédier dix bataillons dans les gorges du Caucase. Encore sous Nicolas II, en 1898, au Turkestan, une insurrection musulmane, suscitée par les fanatiques, troublait le Ferghana.
Si bien assise que soit la domination russe des deux côtés de la Caspienne, il y a donc quelque exagération à dire que Tassimilation des indigènes musulmans est faite. Ce qui est vrai, c'est que le tsar n'a rien à redouter de ses sujets mahométans, même en cas de conflit avec le khalife. On l'a bien vu par la dernière guerre d'Orient. Les mosquées appelaient les bénédiclions d'Allah sur les armes orthodoxes, et de nombreux irréguliers musulmans combattaient, à côté des Cosaques, contre leurs anciens compa- Iriotes tclierkesses émigrés en Turquie. Pour ébranler la fidélité des musulmans du Caucase, il faudrait que le Croissant reparût en vainqueur sur leurs montagnes. La Russie est sûre d'eux tant qu'ils croiront en sa force.
Il en est de même, sur l'autre rive de la Caspienne, des Turkmènes conquis par le railway d'Annenkof plus encore que par l'épée de Skobélef. Le Tekké de Merv semble prêt à porter les armes, au sud de TAsie, pour ses nouveaux maîires. Le vainqueur a eu l'art de s'attacher les vaincus en leur faisant une place dans ses rangs. Les anciens chefs des Tekkés, revêtus d'élégants uniformes russes, ont reçu des grades dans l'armée hiipériale; plusieurs ont sous leurs ordres des chrétiens, aussi bien que des musulmans. Maktoum Ali-khan, devenu le colonel Alikhanof, esl le chef d'un district; il commande à ces Russes
qu'il combatlait à Geôk-Tei)é, une dizaine d'années plus tôt. Cela est d'un grand exemple; cela se sait dans les bazars de Delhi et de Lahore, où les mvisulmans de l'Inde se plaignent de ne pouvoir arriver aux hauts emplois civils et militaires. Suit-il de là que, en cas de duel avec l'Angleterre, la Russie pourrait compter sur le soulèvement de rislam et retourner le fanatisme musulman contre les dominateurs de l'Inde? Il est permis d'en douter : ses procédés de prosélytisme sur le Volga le lui rendent malaisé. Si jamais elle vient à lancer le Turkmène et l'Afghan sur les défilés de l'Hindou-Kouch, ce sera en leur montrant les plaines du Gange à piller. Skobélef annonçait que, un jour prochain, l'Angleterre mènerait l'Islam à l'assaut des frontières asiatiques de la Russie. On se représente mal les tsars orthodoxes arborant le drapeau vert du Prophète pour rallier autour d'eux les musulmans de l'Asie. L'Angleterre, même avec l'aide du sultan, n'y réussirait peut-être pas mieux. Les deux puissances chrétiennes pourraient entraîner chacune ses musulmans. Ce que ni le Russe ni l'Anglais ne doivent ignorer, c'est que, s'il consent à servir le cafîr, le maliométan n'est fidèle qu'à la victoire.
Le bouddhisme, en Europe du moins, n'offre pas la même force de résistance que l'islamisme. De toutes les religions professées dans l'empire russe, c'est, croyonsnous, la seule dont le nombre des adhérents diminue. Cela tient moins peut-être aux mystérieuses affinités de forme ou d'esprit, si souvent signalées entre le chrislianisme et le lamaïsme, qu'à l'isolement des tribus qui avaient apporté en Russie la foi du Bouddha. Coupés de leurs coreligionnaires asiatiques, les Kalmouks du bas Volga, naguère encore tous bouddhistes, sont déjà en grande partie baplisés. Le lamaïsme sera peut-êlre, au vingtième siècle, entièrement refoulé en Asie, et les vents d'Europe auront cessé de faire tourner ses moulins à