CHAPITRE I
Anliqnîté de la commane rasse. — C*esl la seule institution vraiment nationale. — Le mode d'administration dérive du mode de propriété. ^ L'acte d'émancipation a affranchi les communes de paysans en laissant Tancicn seigneur en dehors. — Commune fermée et à deux degrés : obcfUchestvo et volosi. — En quoi la famille, la commune et l'État sont faits sur le même type, en quoi ils diffèrent. — La commune rurale et Taulocralie impériale.
De toutes les libertés, la plus malaisée à fonder chez un peuple, c'est la plus humble, celle qui semblerait devoir être la base des autres, la liberté communale. Tocqueville Ta remarqué : la difficulté d'établir l'indépendance des communes, au lieu de diminuer à mesure que les nations s'éclairent, augmente avec leurs lumières ^ La liberté comnnunale n'a peut-être jamais été créée, elle naît en quelque sorte d'elle-même et grandit dans l'obscurité, en dehors de l'impulsion du législateur; c'est de l'antiquité ou de sociétés à demi barbares que Tout reçue la plupart dos peuples civilisés qui la possèdent encore. Grâce au régime de la communauté, les villages de la Russie ont conservé dans leur mir l'habitude de s'administrer euxmêmes. Les paysans moscovites ont gardé cette première
L Tocqueville la Démocratie en Amérique^ t. V^, Système communal. n. I
s LA RUSSIE ET LES RUSSES.
liberté qui fait déraul à des peuples plus libres. Comme ces temples de TÉgypte, demeurés inlacis pendant des siècles sous le sable du désert ou sous le limon du Nil, la commune russe, enfouie sous Tautocratie et sous le servage, s'est d'autant mieux préservée qu'elle échappait aux regards et à la main des hommes.
^'antiquité du mir en Tait l'originalité. Chose rare en Russie, le régime communal est tout russe, tout national. Ce n'est pas, comme tant d'autres institutions de l'empire, une copie ou une imitation de l'étranger, quoiqu'à l'étranger on retrouve, dans le moyen âge, bien des coutumes analogues. La commune est née et a grandi sur place; à proprement parler, c'est, en dehors de l'autocratie, la seule institution indigène, la seule tradition vivante du peuple russe. Loin d'être un simple rouage de la machine administrative, elle est antérieure à toute l'administration créée par les oukazes impériaux; à ce titre elle mérite d'être étudiée avant l'administration centrale ou provinciale.
La commune russe défive tout entière de la communauté des terres encore en vigueur chez le paysan; le mode d'administration n'y est en grande partie qu'une conséquence du mode de propriété. La communauté des terres et la solidarité des impôts nouent entre les habitants d'un même village, entre les copropriétaires du sol, des liens beaucoup, plus étroits qu'il n'en peut subsister au sein de nos campagnes. Sous un pareil régime, la commune est une famille ou un clan, une association autant qu'une circonscription administrative. Elle a naturellement une sphère d'activité bien plus large, une compétence bien plus étendue qu'en Occident; elle tient une bien autre place dans la vie des hommes et affecte bien plus profondément leurs intérêts et leur bien-être.
Cette commune russe n'a pas été érigée par la loi, elle a précédé toute législation, et la loi n'a guère fait qu'en reconnaître, qu'en enregistrer l'existence. Le pouvoir central a voulu la réglementer; mais, en fait, elle reste sous