‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 187 sur 255 · PEINE DE MORT ET CRIMINALITÉ · texte numérisé non relu

PEINE DE MORT ET CRIMINALITÉ

de voir les jurisconsultes de Pélcrsbourg et de Moscou repousser presque unanimement la pendaison ou la décapitation, n'y voir qu'un reste des coutumes barbares du passée Si le gouvernement, comme il se pique parfois de le faire, consullait à cet égard une assemblée d'experts, il en recevrait assurément le conseil d'effacer à jamais du sol russe la tache sanglante des exécutions. C*est là une concession que les philanthropes ne semblent pas de longtemps devoir obtenir, quoique le souverain daigne souvent commuer la peine capitale en travaux forces. Tout en maintenant la peine de mort pour les crimes d'Élat, le pouvoir parait décidé à ne plus l'appliquer en public. Dans un pays où le sentiment général est opposé à la peine capitale, où le gibet ne se dresse que pour des criminels politiques, le sombre appareil des exécutions publiques est, moins que partout ailleurs, un spectacU moralisateur pour le peuple. La calme et hautaine attitude des condamnés, leurs solennelles protestations ont plus d'une fois excité d'une manière visible les muettes sympathies d'une partie des assistants, pendant que la lenteur du lugubre cérémonial et la maladresse habituelle des bourreaux russes provoquaient l'horreur de tous. Dans la foule des grandes villes, les suppliciés rencontraient toujours des amis ou des adhérents, prêts à les admirer comme des héros et à jurer de les venger. Chez un tel peuple, avec l'esprit d'exaltation qui règne dans la jeunesse, l'exemple donné du haut de Téchafaud risque d'être contagieux, comme la mort des martyrs aux époques de perséculion religieuse. L'exécution môme des assassins d'Alexandre II semble avoir excité dans les masses, si dé-

I. C'est ce qu'a fail plus d'une fois la société des juristes russes (iouriditchfskoé obchtchesLvo). A Tlieure môme où, par rintermédiaire des cours maiiialcSj le gouvernement élargissait le cercle des crimes encore punis du dernier supplice, les juristes russes se prononçaient contre la peine de mort; la déclarant inutile au maintien de Tordre public et contraire aux saines notions dj la morale et du droit pénal. Voyez la KritUcheskoe Oboirénié de Moscou^ 4 février 1879.

vouées au tsar, moins de terreur que de pitié. Aussi le gouvcrnemenla-t-il résolu, aulant qu'il est capable de s'en tenir à une décision, de ne plus donner de pareil spectacle & ses sujets, et de faire dresser les potences dans l'intérieur des prisons.

Nous n'avons pas à peser ici la valeur des arguments élevés en faveur de l'inviolabilité de la vie humaine par la plupart des juristes russes. La science pénale, comme toutes les sciences qui touchent & la politique, n'a pas, croyons-nous, de solution aussi absolue qu'on se le persuade souvent à Moscou et à Pétersbourg, où plus que partout ailleurs on se pique d'ôtre fidèle aux principes et à la logique. Pour la pénalité, de même que pour les autres parlies de la législation, de même que pour toutes les branches de la vie publique, c'est aux faits et aux mœurs de décider ce qui, à lel moment de l'histoire, convient à tel peuple, à lel état social. Si, dans la Russie contemporaine, celle redoutable et répugnante peine de mort ne parait pas à tous l'indispensable auxiliaire de l'ordre et delà loi, c'est que la douceur des mœurs du paysan, douceur indéniable en dépit d'accès intermittents de sauvage brutalité, c'est que, plus encore peut-être, l'ascendant de la religion, toujours vivante dans le cœur du peuple, sont pour l'ordre public de plus sûres garanties que le glaive de la loi. Au dehors on sera tenté de chercher à ce phénomène d'autres explications. Et quoi, dira-t-on, la peine qui en Russie remplace le dernier châtiment, la déportation dans les déserts glacés de la Sibérie, ne serait-elle pas aussi efficace que le gibet pour arrêter le bras des malfaiteurs? Si les cours d'assises russes n'ont point besoin de recourir à l'échafaud, n'est-ce point que cet exil dans les affreuses ,solitudes du Nord est, pour le commun des hommes, un supplice plus cruel et non moins redouté que la mort même?

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