‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 191 sur 255 · DÉPORTATION : J£ VOYAGE · texte numérisé non relu

DÉPORTATION : J£ VOYAGE

des écrivains tels que TchcrnychevskiS Chlcliapof, Khou* diakof, des hommes dont on peut réprouver les doclrines» mais qui n'avaient pris part à aucun attentat ni à aucun complot, ont ainsi été relégués aux conGns du cercle polaire, au milieu de peuplades barbares et idolâtres, dans des localités où la poste n'arrive qu'une ou deux fois Tan*. Ce qu'il y a de plus effrayant ou de plus pénible dans la déportation en Sibérie, c'est peut-être le voyage. Du centre de la Russie, où se forment les convois de prisonniers, àTiumen, la première ville de la Sibérie occidentale, il y a plus de cinq cents lieues ; il y en a plus de quinze cents aux districts de la Sibérie orientale. Autrefois la plus grande partie de ce triste exode s'accomplissait & pied, sous le fouet de cosaques à cheval, et, pour les forçats du moins, les fers aux jambes ou les menottes aux mains. On se nourrissait de biscuits, de salaisons et des pauvres aumOnes de la pitié des paysans; on dormait sur la terre humide ou sur la neige durcie. Le voyage durait toute une année, parfois plus. Beaucoup des condamnés, beaucoup des infortunés {nestchaslnyé)^ comme disent dans leur bienveillant euphémisme les paysans, succombaient avantd*alteindre la station où ils devaient subir leur peine. Aujourd'hui le voyage se fait en grande partie par eau, sur des barges ou chalands remorqués par des steamers. Cette réforme a été, dit-on, suggérée par un tableau. Dans un pays où la plume est captive, rarlisle peut en elTet soulager, en les faisant voir, des souffrances que Técrivain n'a point le droit de signaler. Un tableau, représentant une

1. Tclicrnychcvski, qui est mort interné à Saralof en 1889, a été long* lomps interné à Viluisk, un des postes les plus septentrionaux de TAsif.' Il est vrai qu'on avait fait tant d'essais pour le délivrer, que lui-môme, m'at-on assuré, avait dû prier ses amis d'y renoncer afin de ne point empirer sa situation.

2. On a vu souvent des déportés politiques, Russes ou Polonais, se ûxei volontairement, à l'expiration de leur peine, dans le lieu de leur exil, soitqu'ils y aient fait une petite fortune, soit qu'ils devinssent les employés du gouvernement qui les avait bannis.

Ik 19

cbiourme de forçats sur la route de Sibérie, frappa le public et émut Alexandre II, qui donna Tordre de ebangor le mode de transport des exilés. J'ai rencontré sur le Volga de CCS convois de condamnés, vêtus de souquenilles de toile et entassés sur des bateaux plats; je crois que, dans ce trajet, ils avaient moins à souffrir que nos forçats, transportés à fond de cale, par delà TOcéan, à nos antipodes. Le voyage avait lieu d'ordinaire dans la belle saison, afin d'utiliser les communications fluviales par le Volga et la Kama, puis, au delà de l'Oural, par la Tobol, l'Obi et les rivières de Sibérie. Les condamnés passaient l'hiver dans les prisons d'Europe, d'où, au printemps, ils étaient dirigés sur Moscou, et de là sur l'Asie. Avec le Transsibérien, de pareils transports sont devenus autrement aisés.

Durant la période de navigation, de mai à septembre, ces lugubres caravanes d'été, composées de centaines de personnes de tout rang, de tout sexe et presque de tout âge, se succédaient à de courts intervalles^ souvent tous les huit ou dix jours. Le nombre des condamnes des diverses catégories était fort considérable. C'est vers 1825, c'est-àdire avec le règne de Nicolas l**", que la déportation a commencé à prendre un grand essor, et, depuis, le contingent annuel du bannissement a grossi d'année en année. Sous Nicolas I*', vers 1830, par exemple, le chiffre annuel des déportés montait en moyenne à huit mille environ, dont près de la moitié étaient des vagabonds ou des serfs expulsés par leurs propriétaires. En 1830 le nombre total des exilés en Sibérie était de plus de quatre-vingt mille (83 000); en 1855 on l'estimait à près de cent mille âmes (99 860, dont S3 000 femmes), soit une véritable armée, disséminée sur toute la surface de la Sibérie*.

De 1878 à 1886, malgré la diminution des cas où est ap-

1. Voyez Schniteler, Empire des Tsars , t. III, p. 882. D'après les chiiïres publiés plus récemment par M. Maksimof {Sibir t Kalorga), il y aurait eu, de 1823 à 1858, un peu plus de 30'iO00 déportés en Sibérie, dont la moitié seulement auraient été des criminels coiid-^mnés par les tribunaux.

Page 1