‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 193 sur 255 · DÉPORTATION : ÉVASIONS · texte numérisé non relu

DÉPORTATION : ÉVASIONS

bloc, on compte un vol à main armée par 31 000 Ames, un homicide par moins de dODO, ce qui fait que, dans TAsie russe, la sécurité des personnes est environ dix fois moindre que dans l'occident de l'Europe. Comme école de moralisalion, le bannissement a donc mal réussi; a-t-il mieux assuré la sécurité de la mère patrie qui, gr&ce à ce système d'excrétion, cherche à rejeter sur ses dépendances asiatiques tous ses éléments vicieux?

La mince barrière de l'Oural est loin de retenir dans les steppes ou les montagnes de Sibérie les milliers de criminels et d'aventuriers que la mère patrie y transporte régulièrement. N'étant qu'un prolongement de la Russie d'Europe, dont ne la sépare aucun obstacle naturel, l'Asie russe est, pour les déportés, une prison bien moins sûre que les ties ou les contrées transocéaniques qui nous servent de colonies pénitentiaires. Quelque effrayantes qu'elles semblent de loin, les distances qui séparent les provinces sibériennes du centre de l'empire n'arrêtent point les condamnés désireux de revoir la terre natale ou de recommencer une aventureuse existence. Le Russe, l'homme du peuple du moins, est grand marcheur; s'il ne saurait lutter de vitesse avec les Anglais ou les Américains, savamment entraînés pour une marche rapide, le pèlerin russe, à l'allure souvent lente et indolente, sait à petites journées franchir d'immenses espaces. Depuis la Jeune Sibérienne de Xavier de Maistre on a vu bien des exilés en rupture de ban traverser à pied toute l'étendue de l'empire, et, du fond de l'Asie, se rendre à Moscou ou & Pétersbourg en mendiant ou en volant. Toutes les entraves mises à la libre circulation par le régime compliqué des passeports n'arrêtent pas ces échappés de Sibérie. Dans leur lutte avec la police ils ont d'ordinaire pour auxiliaire la commisération du peuple, qui, grâce au mélange des criminels et des prisonniers politiques, grâce à une oppression de plusieurs siècles, est enclin à voir dans les prisonniers des frères injustement persécutés. Il y a, dans le nord-est de

la Russie, des villages où les paysans ont, dit-on, conservé l'habitude de laisser le soir, à la porte ou à la fenêtre de leur izba, un morceau de pain et une cruche d'eau p8ur les fugitifs qui peuvent passer dans la nuit.

La police arrête annuellement un grand nombre de ces déserteurs de la déportation. Près de 10 pour 100 des gens expédiés chaque été de Moscou en Sibérie sont des évadés qu'on y réintègre. Beaucoup réussissent néanmoins à dérouter toutes les recherches. On a plusieurs fois découvert, au fond des forêts, des villages de ces outlaws qui vivaient sans impôts, loin des yeux de Tautorité. La plupart errent dans les contrées reculées de l'empire, ou louent leurs bras au rabais dans les mines de l'Oural et de l'Altaï. La déportation, tant employée comme un remède contre le vagabondage, recrute ainsi une classe nouvelle de dan* gereux vagabonds.

Avec de tels résultats il n'est pas étonnant que le système de bannissement, si largement pratiqué jusqu'ici^ rencontre aujourd'hui peu de faveur parmi les juristes et les criminalistes préoccupés de la répression, comme parmi les politiques ou les publicistes préoccupés de la colonisation. La Sibérie» qui pendant des siècles a reçu le rebut de l.i population russe, criminels, vagabonds, paysans en fuite, mêlés aux condamnés politiques et aux sectaires religieux, la Sibérie, qui compte une population libre de cinq millions de Russes, se lasse d'être regardée comme l'exutoire de l'empire, comme une sentine où la Russie européene évacue toutes les matières infeclantesou dangereuses. A l'exemple de l'Australie anglaise, l'Asie russe commence à repousser les convicts, qui pour elle sont moins une ressource qu'une cause de démoralisation et d'insécurité. A une certaine époque peut-être, alors qu'on y internait surtout d'inolTensifs suspects politiques ou de tranquilles sectaires religieux, la colonisation a pu tirer quelque parti du flot régulier de celle immigralion pénale. Aujourd'hui il n'en cal plus de mémo : les colonê

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forcés éloignent les colons libres. Selon l'expression d'un écrivain russe, en faisant de la Sibérie un lieu de punition, on en avait fait aux yeux du peuple une terre d'horreur et d'eflroi où personne ne 'se rendait volontiers*. La relégalion, qu'on regardait comme le plus sûr procédé de colonisation, a été rendue responsable de la lenteur de la colonisation russe en Asie. Cet afflux séculaire de matières impures et putrides, cette sorte d'accumulation de fumier humain, dont on espérait la fertilisation et Tcnrichissement de la Sibérie, ne faisait par ses fétides émanations qu'en corrompre l'air et en éloigner les habitants. Aussi cherchet-on à substituer à la Sibérie» pour cette triste mission pénale, des terres moins peuplées de colons russes, et sinon plus éloignées, du moins mieux isolées du centre do l'empire.

On eût pu essayer des steppes du Turkeslan et des vallées de l'Asie centrale; mais on a reconnu que, pour retenir les condamnés, le sable des déserts ne valait pas un bras de mer. Ce sont les tics qui sont encore les plus sûrs pénitenciers. Pour rendre les évasions plus dirOciles, le gouvernement a transporté ses principaux bagnes dans les brumeuses solitudes de la grande lie de Sakhaline, au nord du Japon. Plusieurs milliers de forçats sont déjà installés dans celle ullima Thule du vieux continent dont les neiges recouvrent de riches mines de charbon. Le voyage se fait d'Odessa par mer, ce qui, jusqu'à l'achèvement du Transsibérien, sera moins dispendieux que le transport par terre. Singulière ironie, les premiers bateaux employés à ce service appartenaient à la flotte patriotique, achetée par souscription, lors des craintes de conflit avec l'Angleterre

I. M. Vénioukof, Rossia i Voslok, p. 74-77. Cela a bien changé depuis quc^ues années, depuis les travaux du Transsibérien surlout. Le paysan russe s'est porté en foule sur la Sibérie, s'imaginant y trouver une sorte d'Eldorado. I^ colonisation pénale a cédé le pas à la colonisation libre. En 1896, le nombre des immigraiiti^ a monté à 200000; et en 1897 et 1898, Tempereur Nicolas II a dû prendre des mesures pour modérer ce courant d'émigration.

en 1878. L'itinéraire est par le Bosphore^ Tisthme de Suez et Singapore, en sorte que les déportés n'arrivent à celte sorte d'Islande asiatique qu'à travers les brûlantes mers du sud*.

La déportation, telle qu'elle a été pratiquée en grand depuis un demi-siècle, n'a réussi ni à la Sibérie qui en devait bénéGcier, ni à la Russie qu'elle devait puriGer, ni aux condamnés qu'elle prétendait moraliser. Ce châtiment que, chez nous, on voudrait appliquer à tous les récidivistes, cette peine, qui semble mieux que toute autre répondre au double but de correction morale et de défenso sociale que se propose toute législation, n'a donné en Russie que de tristes et décourageants résultats. A quelque point de vue qu'on se place, intérêt de la société, intérêt du condamné, intérêt de la colonisation, le régime suivi depuis si longtemps s'est montré inefficace. La chose est si certaine qu'en dépit de la commodité de ce système de débarras, on y aurait peut-être déjà renoncé sans les besoins de la police, sans la difficulté desavoir que faire des prisonniers politiques.

Si la déportation doit continuer, c'est sur une moindre échelle et dans d'autres conditions. Une revision du code pénal devait être la contre-partie de l'abrogation des châtiments corporels qui tenaient trop de place dans la législation pour en pouvoir disparaître sans affaiblir et énerver la loi. Le gouvernement l'a compris. L'étude du nouveau Code pénal a été confiée, dès 1876, à une commission dont les travaux devaient servir en même temps à une réforme pénitentiaire. Le principal problème était une plus juste gradation des châtiments. La législation péchait à la fois par deux excès opposés : par trop d'indulgence pour de {;rands crimes, par trop de sévérité pour de petits délits.

1. Les forçats qai sortent des bagnes de Sakhaline reslent en exil perpétuel dans nie avec leur famille, s'ils en ont qui les rejoigne. Comme la plupart manquent de moyens d'existence, le gouvernement est d'ordinaire obligé do les entretenir aux frais de l'État.

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