PRISONS
aujourd'hui à procurer aux condamnés. Il n'en est point toujours ainsi dans l'intérieur des provinces, dans les vieilles construclions, où, faute de place, on est obligé d'entasser pêle-mêle prévenus et condamnés. Les révolutionnaires se sont beaucoup plaints du régime des prisons et des traitements intiumains dont leurs amis y auraient été victimes. A en croire leurs proclamations, les souffrances des détenus politiques ont été un des motifs de l'exaspé.ation des « nihilistes » et de leurs nombreux attentats ^ Les enquêtes gouvernementales ont elles-mêmes révélé plus d'un fait révoltant. Le logement et la nourriture étaient souvent insuffisants et insalubres. Dans un empire aussi vaste, avec les vices habituels de la bureaucralie russe, avec le manque de contrôle et le manque de publicité, de pareils abus sont inévitables, bien qu'ils semblent moins la règle que l'exception. Le reproche que, dans les provinces du moins, semblent le plus mériter les prisons, c'est, comme presque partout en Russie, le défaut de propreté et le défaut d'hygiène. Aussi l'état sanitaire y est-il souvent déplorable; en temps d'épidémie, il y a là parfois de redoutables foyers d'infection*. A cette cause de soulïrance pour les détenus il faut ajouter parfois la rudesse des geôliers et presque toujours l'arbitraire et la vénalité des employés qui n'ont d'égards que pour l'argent. Dans les maisons d'arrêt et de détention, le désordre et les abus étaient d'autant plus faciles qu'il y avait plus de confusion dans cet important service. Le ministère de la Justice, le ministère de l'Intérieur, la III« section, avaient naguère
1. C'est ainsi qoe, en février 1879, les placards séditieux afûchés à Kliarkof au lendemain de l'assassinat du gouverneur de la province, le prince Kropotkine, donnaient, comme un des motifs de son exéculionj les traitements barbares infligés par ses ordres aux détenus politiques de la ville.
2. Dans la maison de force de Pskof, on comptait qu'en moyenne chaque détenu était malade trois fois par an; dans celle de Vilna, la mortalité des forçats était annuellement de 23 pour 100. Ces maisons de force, naguère encore au nombre de dix, doivent être supprimées et tous les condamnés aux travaux forcés ôlre réunis à Sukiialiue et dans la province du Transbarkal.
encore chacun leurs prisons parlicuHères avec une administration séparée. Afki de remédier à ce manque d'unité, on a concentré tout le service des prisons dans la main d'une administration nouvelle, ayant à sa tête une direction spéciale, placée sous le contrôle de personnages nommés par le souverain*.
A Taide de la réforme du système pénitentiaire et de la revision du Code pénal on se flatte de diminuer la criminalilé ou du moins d'en arrêter la progression. Des espérances de ce genre ont été trop souvent déçues pour qu'on ose s'y Der. Ce n'est pas qu'au point de vue de la criminalité la situation de l'empire présente rien de particulièrement décourageant. Les sinistres prédictions faites lors de l'affranchissement des serfs ne se sontpas vériOées. On disait qu'en rompant tout à coup le lien traditionnel des propriétaires et des paysans, on allait déchaîner dans la nation tous les vices et tous les crimes. Que n'avait-on pas à craindre d'un peuple ignorant et grossier, subitement débarrassé de chaînes séculaires! Les faits n'ont point confirmé ces appréhensions. Les crimes ont pu changer de nature, la criminalité ne s'est pas beaucoup accrue; à certains égards même, elle semble avoir diminué. La comparaison est difficile, car les slalisliquos ne lui fournissent pas de documents suffisants. En dehors des délits et des crimes jugés par les tribunaux, le servage avait sa criminalité spéciale, ses crimes souvent ignorés et impunis, attentats des seigneurs sur la santé de leurs serfs ou l'honneur de leurs serves, attentats des serfs sur la vie ou les
1. Le régime des bagnes et des prisons russes a jadis été dépeiot dans ses Mémoires de la maison de mort {Zapiski ii mertvago dama), par le romancier Dostoïevski ; il avait dans sa jeunesse été forçat, comme impliqué dans un procès politique. A la fln du r^ne d'Alexandre H, un ancien détenu du nom de Linef a, sous le titre de Par les prisons (Po tiourmam, 1878- 1880), donné de curieux et attristants tableaux des maisons de détention. On peut leur comparer les descriptions du prince Kropotkine, lui-même un évadé de Sibérie {Ninetccnth Century y 1884). Plus récemment les lieux de détention de la Russie ont élé pcirils sous les couleurs Icf plus sombres par un voyageur américain M. Kcnnan, dans son ouvrage Siberia and the exile System, 1891.